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On parlait « femmes. »

Chacun s’essayait à dire ces indéfinissables riens, inanalysables, dont le souvenir se diffuse et s’évapore lorsqu’on veut lui donner une vie objective en le parlant, ces riens qui, agrafés les uns aux autres, forment l’imbrisable chaîne des possessions sensuelles qui, d’un homme libre et sain d’esprit, font la chose, le chien, la poussière des souliers d’une créature, – et quelle ! souvent.

Comme on en était venu à spécialiser les réflexions dans l’examen du « cas » d’un ami abruti plus qu’aux trois quarts par une inracontable drôlesse, et que chacun disait la phrase bête, mais si difficilement évitable : « Qu’est-ce qu’elle a pu lui faire pour le tenir ainsi ? » une voix tout à coup s’éleva, sèche et triste :

« Aimer !… parbleu, sait-on pourquoi on aime ! »

Depuis quelque temps, il se taisait, celui qui venait de jeter ces mots bien banals et qui cependant accrochèrent toutes les attentions, tant l’accent en avait distillé d’amertume.

Au surplus, Louis Darsay est un assez singulier personnage : dans la rue, le croisant, on ne voit de lui qu’un homme correct, élégant, sans marque particulière. Vu de plus près, c’est une sorte de maniaque de la distraction : jamais il n’écoute ou n’entend ce qu’on lui dit, reconnaît difficilement même ses amis, lorsqu’il les rencontre hors de la place précise où il sait depuis longtemps qu’ils doivent être, jamais il ne sait l’adresse de rien, jamais ne vient à un rendez-vous pris, jamais ne sait l’heure, se perd par les rues. Toutes les connaissances précises dont l’expérience nous leste pour mener notre train-train sans accroc, lui font défaut : il semble perdu dans quelque recherche à but indéterminé, toutes les forces de la pensée prises par une lutte contre une absorption intérieure.

Aussi, tous nous étions surpris qu’il eût entendu ce que nous venions d’échanger sur les envoûtements d’amour.

Presque tout de suite, il reprit :

« Non ! on ne comprend pas pourquoi, on ne sait pas pendant, ni après… et le souvenir est là, toujours, qui fait passer un frisson dans le dos, là, dans le corridor du gâtisme… Aimer ! c’est non pas posséder, c’est être possédé, c’est sentir toute sa vitalité si absolument orientée vers une femme que les simples gestes qu’elle fait produisent en nos nerfs des déplacements d’impressions comme un grand vent courbe la cime des blés, c’est éprouver qu’elle peut nous tuer avec un simple petit effort de volonté, oh !… très petit. »

Quelqu’un interrogea :

– Tu as aimé comme ça, toi ?… allons donc ! »

Et Louis répondit, avec une lueur bizarre, un peu inquiétante, qui dansait dans ses yeux :

« Oui… une fois… il y a dix ans. »

Il se tut un moment, le regard immobilisé au mur, sa moustache remuant un peu à l’angle de ses lèvres. Puis il reprit d’une voix qui saccadait, d’une voix excitée que nous ne lui connaissions pas :

« Dix ans !… Il y a précisément aujourd’hui dix ans que… Mais je vais vous raconter… sans doute ça ne vous amusera pas, mais vous pourrez encore chercher pourquoi on aime ainsi… J’étais sous-lieutenant de réserve et dus aller faire mes vingt-huit jours à Charleval… une petite ville de province banale comme toutes ces petites villes de l’Est, une existence comme celle que vous avez tous menée. Un jour, en me promenant sur le cours fastidieux et vide qui se traîne autour de la ville, j’aperçois à la fenêtre d’une petite maison basse, toute verte de coloquintes et de viornes, une tête de femme !… une très petite tête toute blanche et noire… la peau très mate… Ses cheveux faisaient de larges bandeaux de soie autour de ses tempes… oui, c’était une impression blanche et noire… les yeux noirs aussi… Quels yeux ! trop grands un peu pour le masque, des yeux qui donnaient l’hallucination de parfums lourds, de chants de violoncelle, et des brûlures exquises d’épices fortes au palais… Jamais je n’ai retrouvé d’autres yeux attaquant ainsi tous les sens en même temps et évoquant des sensations aussi précises et aiguës !… Elle avait une bouche mince et droite, non une de ces bouches qui s’offrent, mais une qu’il faut chercher… lèvres très près des dents, où elles se tendent en un arc mystérieux, bouche dont le baiser est près de la morsure… La femme s’appuyait à un large coussin rouge posé sur le bord de la fenêtre, et, dans ce moment, le bras se dégageait d’une manche large… Sa peau brillait, comme mouillée… Elle me parut sourire ! Il n’y avait personne sur le boulevard. Un monsieur à tournure de magistrat, qui venait en sens inverse, avait brusquement retourné sur ses pas en me voyant arrêté devant la maison. Je restais là, l’air effaré, rouge… rouge… Et tout à coup le sourire s’accentua, et la main fine et longue me fit un geste !

Je poussai la porte entrebâillée, je pris rapidement l’escalier qui était en face. À mi-chemin, je m’arrêtai : il me semblait entendre dans la chambre au-dessus un pas d’enfant courant pesamment avec des sabots cloutés… Ma surprise ne m’immobilisa pas longtemps. Qu’importait ? elle m’avait fait signe, j’étais bien sûr de ne pas m’être trompé. En une minute, je fus devant une porte qui me semblait devoir être celle de la chambre où m’avait souri l’apparition. La porte s’entrouvrit avec un léger grincement, j’entendis encore une fois, mais plus fort, ce bruit de sabots ferrés tapant le plancher… J’étais sur le seuil… immobilisé… Dans un coin de la chambre, sur une sorte de table à laquelle accédaient des marches, devant moi, toujours avec son sourire affolant, la belle tête aux yeux bruns, la poitrine pâle entr’aperçue dans l’échancrure du corsage lâche, mais… Mais. comprenez-vous, mais… elle était cul-de-jatte ! »

Personne ne rit tant devenait inquiétante la figure de Louis Darsay. Il avait la sueur aux tempes et la flamme dansante de ses yeux vibrait, vibrait terriblement. Il continua :

« C’est burlesque, n’est-ce pas ?… Vous n’y comprenez rien… Eh bien, je vous le dis, devant cette femme sans jambes me regardant de son regard terrible qui me faisait chaud dans les os, devant cet être dont la vue devait arrêter net la plus furieuse poussée de désir, j’ai eu l’émotion de ma vie… L’émotion, vous comprenez, celle que rien ne dépassera, quoi qu’on doive éprouver dans la suite… Ce regard m’avait fait approcher, ses mains avaient pris les miennes. Oh ! la sensation de cette peau qui semblait s’incruster à la mienne comme une ventouse !…

Le soir, au café, devant les officiers, je parlai de la femme… Je ne pouvais pas n’en pas parler ; c’était en moi un tel trouble après la violence des sensations qu’elle m’avait données. Des sensations de crime pour ainsi dire… oui… de crime. »

Louis Darsay se tut encore, regardant ce même endroit du mur où sans doute il voyait autre chose que la brocatelle abricot de la tenture.

Quand il parla de nouveau, sa voix était comme détimbrée, une voix blanche et froide d’hypnotisé. Et il dit ainsi le reste de son histoire :

« Au café, je racontai seulement que je l’avais entrevue en passant sur le cours. Il y eut un silence un peu embarrassé, une sorte d’oppression… Le capitaine d’habillement, un vieux fini, et qui n’avait plus d’autre passion que son rubicon, me dit : « Ah ! méfiez-vous !… Ce n’est qu’un torse… Et c’est une fille qui fait la fenêtre… pour son amusement, c’est vrai. Ils en sont tous fous ici, on se massacre à cause d’elle, on passe en conseil. Oui, oui… elle affole toute la ville. » Je me souvins de la silhouette du bourgeois qui se retournait brusquement. Et toutes les fois… car j’y suis revenu chaque jour, mes jambes m’y portaient malgré moi… Je voyais se défiler de vagues formes, avec des allures sournoises et énervées de chiens rôdant autour de la niche d’une chienne en folie. Une nuit, en sortant, je reçus des coups de bâton sur la tête. Les gens que je croisais dans la rue me jetaient des regards de haine. Car elle ne voyait plus que moi… Au moins je le croyais… et peut-être, après tout, cela a-t-il été vrai pour quelques jours du moins… Mon service fini, j’ai trouvé des prétextes pour ne pas quitter Charleval. Je voulais l’emmener à Paris. Je l’aurais fait… elle était presque décidée à me suivre. Hein ? vous auriez bien ri de voir l’ami Darsay avec une cul-de-jatte !… Oui, oui, vous auriez bien ri… jusqu’au jour où elle aurait mis ses yeux dans vos yeux, posé sa main froide sur la vôtre, jusqu’au jour où vous auriez cherché le baiser de cette bouche qui se retirait… Allons, bonsoir, je vais me coucher, » fit Darsay en se levant.

Une série d’exclamations interrogatives partit :

« La fin ?

– Pourquoi ne l’as-tu pas ramenée ? »

Louis était à la porte. Il se retourna d’une saccade. Nous nous rappelons parfois les uns aux autres l’extraordinaire pâleur de sa face quand il répondit de sa voix lente et détimbrée :

« Elle est morte… On l’a tuée… Il y a dix ans aujourd’hui.

– Mais qui ? Pourquoi ? demanda-t-on encore car, en vérité, ce diable de garçon avait donné à l’absurdité de son histoire quelque chose de presque terrible par la bizarrerie de son attitude.

– Qui ?… Pourquoi ? répéta-t-il en nous regardant tous étrangement. Qui ?… Pourquoi ? »

Il eut un rire très court, un rire sinistre.

« Je ne sais pas, » fit-il enfin.

Et il sortit très vite.

Alors, tous, nous avons échangé ce regard qui interroge, un regard de malaise anxieux et, après un silence, d’un commun accord, nous nous sommes mis à parler d’autre chose.
 
 

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(Jules Ricard, in Gil Blas, treizième année, n° 4330, samedi 26 septembre 1891 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire paraissant deux fois par semaine, dixième année, n° 666, 29 janvier 1893. La gravure illustre cette dernière parution)