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Arts décoratifs et Curiosités artistiques

 

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Daléchamps, premier ministre de la Mort, brocanteur, poète et colombophile

 

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Il y a, certes, beaucoup de brocanteurs qui ont en même temps d’autres occupations, mais il ne doit pas y en avoir beaucoup qui, comme celui-ci, soient premiers ministres de la Mort, poètes et colombophiles.

Il est aussi Montmartrois, et même très ancien Montmartrois, car voici plus de vingt ans qu’il habite Montmartre. Il a pu assister à la grandeur et à la décadence de la Butte. Il a changé plusieurs fois de domicile ; on l’a vu rue du Mont-Cenis ; il était alors en plus cocher de fiacre, mais c’était un cocher comme on en voit peu. Au couronnement de la rosière qui, cette année-là, eut lieu place Constantin-Pecqueur, c’est lui qui jouait le rôle du maire. Il habita longtemps dans le maquis ; il avait une bien singulière maison, pas plus curieuse cependant que celle qu’il occupe aujourd’hui, et qui se trouve au numéro 35 de la rue Caulaincourt.

Du trottoir, on ne peut pas la voir, on est tout juste un peu surpris de voir un drapeau tricolore flotter au-dessus d’une porte prise dans une palissade en bois, et sur laquelle est écrit :
 

DALÉCHAMPS

CONSTANT

Brocanteur

Métaux

Fait courses et déménagements

Sommelier, mise de vin en bouteilles

Débarras de cave, distribution de

prospectus, livres, écrits

Vente et achat de toutes sortes

Réparations en tous genres, meubles, literie

Fabrique de sommiers

Sosie, amphitryon, serrurier

 

Une fois cette porte franchie, on a devant soi un océan de verdure, un petit escalier en pierre descend à pic et tout de guingois sous les arbres et parmi les broussailles. Il le faut descendre pour arriver à un déconcertant entassement d’objets de toute sorte et de toute nature, un enchevêtrement de ferraille, de pièces de bois, de tuyaux de poêle, de tringles, de manches à balai. Il y a pêle-mêle des fourneaux et des lits-cages, des tables, des tabourets, des tonneaux, des bustes en terre cuite ou en fonte, un tableau, des chromos, un bas-relief compliqué, des pots de fleurs, et puis voici la maison toute tapissée de verdure et d’images ; dans une soupente, on aperçoit de lourds cadres dorés qui doivent avoir une certaine valeur, du linge séché pendu sur des ficelles accrochées aux arbres et, devant sa maison, Daléchamps sourit.
 
 
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C’est un curieux petit homme vif et trépidant, aux yeux très clairs et très doux, à la belle tête d’un blond roux, à la voix chantante. Il porte un pantalon en toile et un tablier bleu de jardinier ; sur sa tête est enfoncé un chapeau de feutre marron sur lequel est épinglée une plume, une plume tricolore, rouge, blanche et bleue et qui porte écrit en lettres imprimées :

« Constant Daléchamps, premier ministre de la Mort. »

C’est une plume de pigeon, de pigeon-voyageur, car Daléchamps est un passionné de colombophilie.

Justement, la dernière fois que nous sommes allé le voir, il glissait un de ses pigeons dans une enveloppe en paille qui sert pour les bouteilles de Champagne :

« Venez avec moi, me dit-il, je vais livrer un de mes élèves. »

Au comptoir d’un marchand de vin, le verre en main, Daléchamps commençait à nous parler de ses oiseaux, quand il s’interrompit : « Retournons plutôt à la maison, je vous les montrerai » et, avisant un gosse qui passait, il lui confia le précieux paquet et le chargea de le porter à son adresse :

« C’est pour quelqu’un qui s’en va à Rouen ; il le lâchera une fois arrivé là-bas et je compte le revoir le soir même. »

Chez Daléchamps, les pigeons occupent une place d’honneur. Les cages qui les abritent sont disposées les unes au-dessus des autres, dans un coin du jardin, derrière la maison. Les oiseaux peuvent entrer et sortir à leur guise, ils y en a de posés sur les murs voisins, sur les arbres. Au haut de ces cages flotte le drapeau français.

« Je tiens, avant toute chose, déclare Daléchamps, à ce que mes pigeons sachent bien qu’ils sont français et je ne néglige rien pour développer leur patriotisme… »
 
 
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En disant ces mots, il grimpa sur une petite échelle, décrocha le drapeau et l’agita. Aussitôt, on vit les pigeons perchés aux alentours, prendre leur vol et tournoyer dans les airs. C’est alors que nous nous aperçûmes que ces pigeons étaient peints et que sur leurs ailes s’étalaient les trois couleurs.

Cependant, Daléchamps nous disait tout ce qu’on peut attendre des pigeons-voyageurs.

« C’est par eux, pense-t-il, qu’il sera possible de dresser une carte des airs à l’usage des aviateurs, en partant du principe que les pigeons voyageurs volent toujours en ligne droite. »

Tout en parlant pigeons, nous arrivons à une échelle assez branlante faite de tringles en fer, dressée toute droite.

« Suivez-moi ! » s’écrie Daléchamps.

Et le voilà qui se hisse en haut de cette échelle. Nous nous souvenons du temps glorieux où nous étions élève caporal au 698 de ligne, et nous grimpons derrière notre guide, avançant avec précaution sur un toit en pente, un toit couvert de boîtes de conserves en guise de tuiles. Il nous faut encore monter un petit escalier de fortune, et puis :

« Baissez-vous et faites attention, il y a un nid devant la porte. »
 
 
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Nous sommes à présent dans un petit réduit trop bas de plafond pour qu’on puisse s’y tenir debout. Daléchamps, tout à fait à son aise, s’est assis sur une poutre. Dans ce petit réduit pas très bien éclairé, il y a 150 pigeons que notre présence ne semble pas surprendre outre-mesure. Ceux qui couvent ne se sont pas levés de leur nid ; d’autres se promènent gravement sur le sol ; des petites cages sont rangées les unes sur les autres et, au milieu de la pièce, est un abreuvoir fait de vieilles bouteilles de Champagne.

Le premier ministre de la Mort nous présente les meilleurs de ses sujets.

« Voici Kiki, il a cinq ans, il connaît à fond notre frontière de l’Est. »

Et tout d’un coup :

« Vous allez voir quelque chose que peu de personnes ont vu, vous allez me voir peindre un pigeon ; celui-ci, justement commence à passer de ton. »
 
 
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À la porte de ce réduit, sur le toit, est installé l’atelier de peinture. Quelques couleurs dans des godets sont disposées sur une vieille caisse ! Daléchamps s’assoit sur une pièce de bois et nous convie à prendre place à ses côtés. Il trempe son pinceau dans la couleur, prépare quelques mélanges et badigeonne les ailes de son pigeon qui supporte cette opération très philosophiquement.

Et puis nous redescendons sur la terre ferme. Daléchamps nous parle encore de ses poèmes, de ses idées ; il nous montre les curiosités qu’il a à vendre dans sa boutique.

Si Daléchamps en avait les moyens, il ferait de grandes choses. Il est pénétré de l’amour, qu’on doit avoir pour son pays. C’est un patriote convaincu.
 
 

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(André Warnod, texte et illustrations, in Comœdia, septième année, n° 2120, mardi 22 juillet 1913)

 
 
 
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LA VIE QUI PASSE

 

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LE CARNET DES HEURES

Par MARTIN GALE

 

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JEUDI 4 AOÛT. – Voyages… dans Paris.

 
 

Si tu veux, faisons un rêve,

Montés sur un grand palefroi.
 
 

Inutile de faire ses malles, inutile de se charger de valises et de couvertures, de se vêtir en alpiniste, les jambes pantalonnées de knickerbockers. L’automobile n’est pas même nécessaire pour nous transporter où je vous emmène. Puisque Paris est désert, montons respirer sur la Butte. Le pittoresque ne s’est-il pas réfugié là, et la Butte n’est-elle pas restée au-dessus de Paris comme un vestige du passé, avec ses ruelles, ses enclos, ses jardins, ses arbres séculaires ?…

Dinan et son Jersual, Bruges et ses canaux, Gand et son béguinage, Laon bâti sur un monticule, Menton ou Bordighera, construites en spirales sur un rocher ; Fontarabie et ses maisons, grillées ; Grenade avec les repaires de ses gitanos creusés au flanc de l’Albaycin ; Naples, ses faubourgs calcinés et pouilleux qui étalent, du Vomero à Portici, cent mille loques radieuses aux feux du soleil, – aucune ville au monde, les Montmartrois vous le diront, ne valait Montmartre pour le pittoresque.

Venise avait peut-être plus d’eau, Londres plus de brumes et Whitechappel de malandrins ; Séville des processions fameuses, Rome des ruines plus augustes, et Constantinople des murs surchargés de plus d’ornements ; Byzance et Carthage, sans doute, connurent des pompes plus éblouissantes… Mais Montmartre, sur sa butte, Montmartre était plus resplendissante que l’Acropole, plus verte que la Généraliffe, plus mystérieuse que le Sinaï, plus hautaine que le mont Blanc au coucher du soleil, plus brûlante que l’Etna coiffé de ses fumées, et que le Vésuve lançant des flammes. au-dessus du golfe aux rives duquel on veut aimer et mourir…

Hélas ! tout son pittoresque, la Butte le perd. La Butte, avant quelques années, sera pareille pour l’originalité à la rue Vivienne. Le maquis, le fameux maquis dont on était si fier, là-haut, et qui faisait de Montmartre une autre Corse d’où nous attendions un nouveau Bonaparte, le maquis lui-même disparaît !

De hautes maisons, symétriquement alignées, des casernes régulièrement percées de fenêtres, s’élèveront à la place de ces bâtisses primitives où semblaient reposer, heureuses, les âmes d’Eugène Sue et de Ponson du Terrail.

Comme la masure de L’avenue du Bois-de-Boulogne, la fameuse maison du chiffonnier, chantée récemment, par Raoul Ponchon, dans le Journal, – et qui est la seule à protester encore contre l’envahissement de la construction moderne aux environs de l’Arc de Triomphe, – les « villas » si pittoresques de Montmartre disparaissent.

On attend l’achèvement de la rue Junot, une rue célèbre, paraît-il, dans la patrie de feu Salis. Que sera la rue Junot ? Escalier, rampe interdite aux voitures ? Nul ne sait encore.

Malgré la disparition des ruelles et des enclos de jadis, les types falots existent encore sur cette enflure de Paris. Un certain brocanteur qui s’intitule « premier ministre de la mort, » affiche en lettres tracées inhabilement sur une ardoise, contre sa porte, ce quatrain enflammé :
 

Steinlen, prend tes crayons

Pour défendre nos maisons

Ils veulent choir la Butte

Rien, rien ne les rebutte.

 

Hirsute et un peu dément, le brocanteur-poète, – ils sont tous poètes, là-dessus ! – les cheveux retombant en lourdes boucles sur les épaules, parle comme Mlle Couesdon, coupant ses phrases de consonnances qui ne sont pas d’une richesse à rendre jalouses les mânes de Victor Hugo.

Il se nomme Daléchamps. Sa bicoque, une des dernières, subsiste encore dans l’immense terrain où le printemps faisait éclore des lilas dans des jardinets minuscules. Les maisons (!), construites par des maçons improvisés, sans prétention à l’harmonie générale, les unes de biais, à droite, à gauche, les autres retournées, formaient des ruelles autour du maquis. Des chiens, des enfants, des chats grouillaient sur l’herbe rase et fleurie de détritus et de hardes ; des femmes sans corset, des hommes sans travail, vivaient là, allongés, vautrés et engourdis, dans une promiscuité de campement nègre…

Et sur le bord du maquis, le dessinateur Léandre, qui n’est pas une des moindres ni des moins bruyantes célébrités de la Butte, possédait un jardin. Que dis-je, un jardin !… un parc ! une ferme… Il y avait là une basse-cour, – avec des poules qui, paraît-il, donnaient même des œufs. Bosquets, sources, cimetière, enclos zoologique et botanique, chèvres, sangliers, grands-ducs (ô Wladimir !), lapins, M. Léandre faisait concurrence à l’établissement le mieux approvisionné en bêtes de toutes sortes. Il aurait pu, comme Alexandre Dumas s’amusait à le faire, écrire l’histoire de ses animaux. Il y a présentement dans la basse-cour une oie en passe de devenir aussi fameuse que celles du Capitole, l’oie qui figura, parmi de jolies jeunes femmes, sur un char, à la fête Gavarni. M. Léandre en fut constitué le gardien. Elle doit mourir de vieillesse… Souhaitons que pareil sort soit réservé à ses compagnes d’un soir au bal Gavarni… Gavarni, qui n’habita point Montmartre – et que, malgré les fêtes organisées par M. Léandre, nous n’avons pas remplacé.
 

Montmartre s’en va…

Par les monts et par les plaines…

 

les automobiles filent. Les uns demandent aux ruines de la Grèce de l’émotion, de l’émotion aux quais de Bruges ; Montmartre qui « choit » n’en manque pas.
 
 

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(in La Presse, soixante-et onzième année, nouvelle série, n° 4454, mardi 9 août 1904)

 
 
 
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(in La Revue française, politique et littéraire, sixième année, n° 36, 4 juin 1911)

 
 
 
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LE DERNIER TROGLODYTE

 

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« Il y avait en Arabie, dit Montesquieu, un petit peuple appelé troglodyte, qui descendait de ces anciens troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des bêtes qu’à des hommes. Ceux-ci n’étaient point contrefaits, ils n’étaient point velus comme des ours, ils ne sifflaient point, ils avaient deux yeux. » On apprendra avec plaisir que le dernier des troglodytes vit aujourd’hui à Montmartre.

Il a fixé sa demeure, il y a environ six mois, sur le sommet de la butte dans une solitude sauvage, près de la rue Caulaincourt. II a une barbe rouge et des yeux bleus. Il amenait derrière lui sa femme, ses cinq enfants et quelques meubles. Il traversa la ville aux belles rues sans en être ébloui. Il monta les pentes heureuses qui descendent du Moulin de la galette ; et il foula avec indifférence le sol sonore de tant de joie. Il trouva enfin un triangle vide, nu et pelé, où il campa.

Il avait fait aux usages des peuples une concession : il s’appelait comme tout le monde, comme disait Mac Nab, et il se nommait plus précisément Constant Daléchamps. Il avait fait aussi une concession à la rigueur du climat. Il était vêtu, et non sans élégance, de noir et de rose pâle. La forme de son costume était belle et sévère. Il portait la cape d’un hidalgo, les bottes d’un égoutier et le chapeau d’un artiste. Somme toute, il ressemblait à Bruant. Il avait seulement gardé de ses aïeux le goût de loger dans des cavernes. Séance tenante, toute la famille se mit à creuser un antre dans le sol plâtreux d’un talus, suivant l’usage des plus anciens hommes ; semblables aux fauvettes et aux autres oiseaux du ciel, qui se transmettent depuis des temps reculés, et sans y rien changer, l’art de construire des nids toujours semblables, comme eux Daléchamps était ainsi enclin à suivre les anciennes leçons données par l’instinct aux fils de la femme, avant que la corruption ne soit entrée dans le monde avec les arts ; et il était maintenu dans cette fidélité par le prix élevé des loyers.

Il établit devant sa caverne un mur de torchis qu’il crénela avec prudence, car il faut être vigilant et prêt à repousser l’ennemi ; il y mit pour épouvanter l’agresseur des suscriptions terrifiantes, qu’il signa comme premier ministre de la mort. Mais en même temps, par une ruse adroite, il couronna les créneaux de rameaux verts en signe de paix. Et, pour marquer aux hommes de ce temps qu’il était leur ami, il érigea devant son mur les figures en plâtre des plus notoires d’entre eux : Alexandre Dumas, Maupassant, M. Casimir-Perier, Banville, Coquelin cadet et M. Léon Bourgeois. Même, et pour mieux marquer sa piété, il les décora et les embellit. Il peignit de noir la figure de M. Coquelin cadet, et, par une suite naturelle de ses idées, il plaça sur la tête de M. Léon Bourgeois, un casque d’explorateur. Mais nulle tête ne bénéficia plus que celle de M. Catulle Mendès de son idolâtrie ; car il la barbouilla de couleurs barbares, pour la rendre vénérable et tout à fait tabou.

Les hommes d’aujourd’hui ne comprennent plus ce langage. Il est venu une sorte de propriétaire qui a obtenu des tribunaux qu’ils fissent expulser le troglodyte. Cet aïeul du genre humain va errer par les rues, vénérable comme Jacob, et tout semblable à un personnage de l’Ancien Testament. Comme eux, il abonde en sagesse « La mort, a-t-il écrit, est la grande égalité. » Comme eux, il prophétise. Il s’intitule même le Prophète. Et il exprime en vers des sentences redoutables. Cela même nous rassure. Si la race impie des hommes chasse de sa retraite le dernier troglodyte, il ouvrira une boîte à Montmartre, ce qui est le plus sûr moyen de devenir promptement propriétaire.
 
 

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(Henry Bidou, « Au Jour le jour, » in Journal des débats politiques et littéraires, cent quinzième année, n° 26, mardi 27 janvier 1903)

 
 
 
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LA SAGESSE D’UN FOU

 

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Sur les pentes de l’ancien maquis montmartrois vivait naguère un simple du nom de Daléchamps. Il se signalait parfois à l’attention de ses contemporains en leur offrant de les représenter à la Chambre des députés. On ne sait pourquoi il se donnait comme « Premier Ministre de la Mort. » Ses affiches électorales étaien l’œuvre de sa main. Il les peignait en blanc sur fond noir, et sa profession de foi était, par les signes qui l’exprimaient, cabalistique. Il avait aussi des pigeons qu’il teignait à ses couleurs : les uns étaient rouges, d’autres bleus, d’autres blancs, d’autres tricolores. On les voyait voler au-dessus du cimetière Caulaincourt et revenir au pigeonnier, où leur maître leur adressait des signes mystérieux. Le pigeonnier était la propre cabane de Daléchamps ; il vivait avec ses oiseaux, et comme eux, car ses idées tournoyaient et voletaient sans cesse.

Montmartre a bien changé depuis quelques années. Daléchamps sentait son « décor » l’abandonner. Le maquis n’avait plus de rapins, presque plus de bambins, et les détritus y devenaient rares. Les manies du solitaire tournaient à l’aigre. On le vit, dit-on, menacer d’une arme les passants, qu’il prenait pour des ennemis. Il était devenu conservateur, en ce sens qu’il répugnait à toutes les nouveautés dont s’ornait la colline parisienne. Il contestait aux gens du voisinage leur droit de fouler un territoire qu’il voulait sien. Cependant, comme on le savait sans méchanceté, on n’usait point de représailles contre lui.

Daléchamps vient de donner un grand exemple. Il s’est lui-même constitué prisonnier, en exigeant des autorités policières qu’il soit mis dans l’impossibilité de mal faire. Ce fou a fini comme un sage.
 
 

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(J. L., « Au Jour le jour, » in Le Temps, cinquante-septième année, n° 20295, lundi 29 janvier 1917)

 
 
 
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Monsieur Daléchamps coiffeur, photographie illustrant un article de Siegmund Feldmann, « Das andere Montmartre, » 1913

 
 
 
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La porte de l’école est grande ouverte, et le préau est éclairé. Le brouhaha de la réunion publique vient jusque sur le trottoir, comme aux heureux soirs d’avant la guerre, quand Daléchamps, chevelu et barbu, exposait son programme aux Montmartrois hilares accourus en foule.

Car Daléchamps faisait salle comble. Les femmes et les enfants étaient de la partie et arrivaient de bonne heure pour avoir une place sur les bancs près de l’estrade.

Tous connaissaient ce disciple d’Apollon, cocher de fiacre à ses heures, qui clamait ses vers sur son siège, stimulant du fouet le trot de son Pégase.
 

*

 

On venait à ses réunions pour rigoler. De joyeux pince-sans-rire composaient le bureau et, gravement, le président réclamait le silence et donnait la parole au candidat.

De sa serviette de cuir gonflée de papiers, Daléchamps sortait ses notes et arpentait le plateau.

Il s’adressait au « peuple français assemblé sur ces bancs. » Il clamait : « C’est aux électeurs qui me donneront leur confiance que je demande de voter pour moi ! »

Un interrupteur. – « Et les autres ?

– Les autres aussi… Il faut que prenne fin cette situation obscure…

– Le pétrole coûte trop cher !

– Parfaitement, citoyen, nous ne voulons plus être obligés d’aller l’acheter à Saint-Ouen et de frauder l’octroi. La baisse du prix du pétrole, accordée au prolétariat montmartrois, sera une source de luminosité ! »

Et il continuait pendant deux heures, imperturbable…

« Le commerce, l’agriculture ! À bon chat bon rat ! La fraternité ! Nous voulons être libres…

– Et les ballons ? criait une voix.

– Quels ballons ?

– Les ballons captifs !

– Les ballons captifs aussi seront libres !… Et si vous m’envoyez à la Chambre, citoyens, camarades, merci ! »

La salle applaudissait frénétiquement une fois de plus, et le président, les deux assesseurs, entraînant la table, les papiers, la carafe et le verre d’eau, tombaient à la renverse, les jambes en l’air, comme mannequins d’un jeu de massacre.

Ils se relevaient cependant, et le président lisait l’ordre du jour :

« Les deux mille électeurs réunis dans le préau de l’école de la rue Lepic acclament la candidature du citoyen Daléchamps, premier ministre de la Mort, et se séparent au cri de (et la salle, en chœur, entonnait) :
 

Encore un p’tit verr’ de vin

Pour nous mettre en route.

Encore un p’tit verr’ de vin

Pour nous mettre en train.
 

Sans aucun doute, malgré l’empressement de la concierge de l’école à ouvrir les fenêtres dès la fin de la réunion, pour chasser l’odeur des mégots et des culots de pipes, les mots, les idées résistent au courant d’air.

C’est l’atmosphère du préau qui a inspiré à un militant de dix ans la rédaction de cette page qu’il s’est laissé chiper par son directeur :
 

AVIS AU ELEVES

 

Chères citoyens ! et camarade !

Nous alons commencés notre grève nationales. Les maitres il en faut pue. On et assé grand pour nous faire la classe, et moyennant le casse-croûte et un litres de vin jouer toute la journée, les maîtres
on les mettra a la fournière, on se bileras pas et si la police veut en intervenir on leur casse la têtes a tousse autant qui sont, et il faudrat monté une salle de billard un bureau de tabac, sale de lecture artillerie pour tapée sur les maîtres on se ferat pas d’biles, si les maître veut revenir « artillerie feux ! »

Les maîtres se sauveront comme des péteux.

Cétie convenue ! répondé moi sagement !
 

Le meneur de la grêves nationales

dé ecoliers.

 

« Crois-tu qu’il est culotté ce petit gas-là ? Il a signé, » m’a dit mon vieil ami, l’instituteur honoraire.

À dix ans !… Mais les gamins, quand ils s’y mettent, sont terribles. Le maître d’école qui, dès le jour de la rentrée, n’obtient pas le silence dans sa classe ne viendra jamais à bout de ses quarante ou cinquante bourreaux. Il confisquera les billes, les toupies, les castagnettes, les sarbacanes ; mais il devra se boucher les oreilles ou se résigner à entendre les aboiements du roquet écrasé dès qu’il écrira au tableau noir les noms des punis.
 
 
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J’en connais un qui vient de lâcher l’enseignement sur le conseil des médecins. Depuis trente ans, il arpentait à grands pas sa classe en répétant : « La paix !… La paix !… La paix !.. » et il ne l’a obtenue qu’en prenant sa retraite.

Je me souviens aussi d’un grand gaillard. Il avait les source épais, la moustache cirée : un gendarme !… Il n’a jamais pu faire asseoir ses élèves. La mode, en ce temps-là, était au panama, veston d’alpaga, pantalon blanc. Il est sorti, après sa première classe, les cuisses zébrées de noir. En passant entre les tables, il en avait essuyé les bords, soigneusement badigeonnés d’encre par les sales gosses fiers de leur riche invention.
 
 

*

 
 

Un autre, voué au chahut perpétuel, ce fut le « père l’Obus. » Ses gosses l’avaient surnommé « l’Obus, » parce que, pour les faire taire, il se retournait brusquement en faisant : « Tch… ! Tch… ! »

Oui, c’est le sort de certains, peu nombreux, heureusement, d’être chahutés. Aux autres, il suffit de paraître pour que les plus turbulents, les plus enragés, soient, sur-le-champ, sages comme des images.

Les mêmes gosses qui interpellaient le père « l’Obus » jusque dans la rue, avaient respectueusement le béret à la main dès qu’ils apercevaient, à cinquante mètres, la silhouette d’un des autres maîtres.

Moi-même, dans ma classe, et j’en ai souvent surveillé deux à la fois, au moindre bourdonnement, j’allais à pas comptés vers la pendule. Je ne disais pas un mot, j’écoutais. Tic… tac… Tic… tac… Et les langues se taisaient sur tous les bancs…
 
 

*

 
 

Mais on crie dehors. Ouvrons la fenêtre. Quel potin ! C’est un monôme d’étudiants qui monte à la Galette ?…

Non : une bande de gosses.

« Vendu… Crapule… Fripouille ! Attention !… Ah ! les vaches !…

Barrez-vous, ils ont des matraques !… Assassins !… Citoyens, camarades !… Votez pour moi… Votez pour lui ! »

Une bande de gosses qui jouent au « métigue. »
 
 
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(Texte et dessins de POULBOT, in Le Journal, n° 15545, vendredi 10 mai 1935)

 
 
 
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