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À Maillane, au fronton de sa porte des champs, Mistral fit graver un lézard avec cette légende :
 

Bon lesert, béu toun souléu.


 

Ce lézard sur la maison du poète me plaît, qui bée à la lumière innocemment, absolument. Qu’importent nos problèmes, me dit-il, nés de nos péchés, et l’inquiète ratiocination de nos mœlles ? Le lézard est le suprême antidote de l’inquiétude. Notons d’ailleurs qu’il ne s’agit pas de cigale, chose volage et sans raison, mais de lézard, c’est-à-dire génie plastique et choix d’or. C’est notre peau qui a raison, dit le lézard. Elle seule coïncide avec le réel, elle seule l’embrasse et l’anime, tandis que nos noirs organes, y compris nos cerveaux, jouent à fond de soute leurs pauvres rôles de charbonniers. Elle est la blanche princesse qui fréquente l’azur, le soleil, l’eau ; elle seule connaît, et par là, possède.

« … Béu toun souléu. » Ce lézard qui boit son soleil, n’est-il pas l’égal de Napoléon ?

Moi, c’est une Vierge noire qui m’enseigne chaque jour la sagesse.

Elle trône sur mon pays, en un lieu qui a nom Marceille (de Marcellus, romain). Je la vois et je la revois, étrangement souriante, dans sa niche. C’est une de ces vierges d’ébène conçues et modelées par l’haleine et par l’œil. Elle siège dans une chapelle des champs, sans pompes ni tralalas, parmi les mésanges et les pâquerettes. Menue comme la fille des émirs, odorante comme la reine de Saba, elle porte sur elle toutes les grâces de l’Asie. Ses joues ont l’éclat uni d’une perle noire, sa gorge la patine des nacres de jais. Elle tient l’Enfant sur sa poitrine maugrabine, et sourit. Un sourire si mystérieux, si bizarre, si mirobolant et comme ravi à l’au-delà, un sourire si imprégné de magie noire (un vrai sourire pour Paul Morand), un sourire si malin et si divin à la fois qu’il est, je le jure, proprement léonardesque.

Or, cette Vierge, qui rit ainsi fabuleusement, elle me donne leçon. Presque chaque jour, je passe devant son sanctuaire, je m’agenouille devant sa statue, et je relis toujours avec une ivresse nouvelle l’inscription en gothiques bleues qui enguirlande sa niche, et qui est :
 

Virgo, da nobis gaudia !

 

Au lieu de gaudia, j’aimerais peut-être mieux l’italien gioia, qui a la saltation d’un agneau, et la flamme d’un lis. Malgré donc tout le génie des langues, il me plaît d’arranger un peu l’invocation, pour la graver un jour sur la maisonnette aux contrevents gris que j’élèverai, si Dieu le veut, dans mon village. On y lira :
 

Virgo, da nobis gioia !

 
 
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Gioia ! Est-ce donc là le cri des Barbares ? Un Tuc le pense, dont le nom s’écrit en trois lettres. Mais il y a justement à Notre-Dame de Marceille une esplanade où ce mot prend son sens tout paradisiaque. C’est une sorte de terrasse plantée de pins, de cyprès, de platanes blancs, et d’où la vue embrasse à loisir toute la riche plaine de l’Aude, jusqu’au pic de Brau. Que d’heures j’ai passées là, sur ce terre-plain concentrique, fervent, dense, soit le jour soit la nuit, à rêver, ou plutôt à essayer d’incorporer aux choses l’ordre libre dont je sentais cette esplanade nourrie ! Moi aussi, songeais-je, je veux être une terrasse, c’est-à-dire une quintessence de la terre ! Et de là rallier et noyauter en mon moi les formes-fleurs, les teintes-filles. Jeter mon filet par la plaine indocile, y ramasser le frais concret, pour m’en alimenter l’âme. Primo : ne jamais assassiner l’objet. C’est là sous les pins qu’un jour je me suis imaginé autonome, berger des ombres et des vents. Anthropomorphiser le monde : j’y vis le rôle authentique de l’homme. Sur cette terrasse de cristal d’où j’avais fenêtre sur les limons et les nuages d’ici-bas, j’appris ainsi l’admirable secret trivial et mystique : l’homme est un animal, mais un animal qui a fenêtre sur Dieu.

Vous connaissez la légende populaire : le soir, lorsque les vaches rentrent du pâturage, le long de tels sentiers entre les haies, c’est l’heure où dame Hermine se tient à l’affût au pied d’un sureau. L’hermine est blanche, elle aime les œufs et le lait. C’est un petit animal intelligent et plein de feu, un de ces passionnants mustélidés où se rejoignent et jouent la cruauté la plus inouïe et les plus formelles grâces. De sa souche de sureau, elle guette la vache la plus opulente, et au passage, d’un bond, elle lui saute aux mamelles. De toutes ses griffes, elle se suspend aux beaux pis incarnadins et tandis que la vache s’affole et chahute et mugit languissamment par l’espace, l’hermine à son aise la tette, lui suce goulûment le chaud lait de ses entrailles, toute pelotonnée aux sources de ce vaste ventre, toute pâmée à même le jus de vie, longtemps, longtemps, jusqu’à ce qu’enfin, saoule de lait et de rêve, elle lâche prise et dégringole dans la sente, à moins que quelque pâtre ne la surprenne dans sa volupté et ne lui casse les reins d’un coup de bâton au beau milieu de sa gioia.

C’était un vif gitan noiraud à poil d’enfer, maigrichon et trapu, et plus bronzé qu’un bronze, et qui allait pieds nus (ils étaient en or) par les chemins, portant un ballot de peaux de lapins sur l’épaule, et criant devant les métairies : « Peaux de lièvres, peaux de lapins ! » Il avait la main hardie, et tout son souple corps félin sentait les cas pendables et les fredaines d’éclat.

Or, je le vis un jour avec stupeur franchir le porche de Notre-Dame de Marceille, en piteux état. Sa culotte mal retenue par un bout de ficelle fichait aux trois quarts le camp, et tout son petit poitrail fauve béait au grand air.

Sous ces voûtes d’Oc, le petit asiate crasseux prenait figure et valeur d’agent mystique ou de monstre du ciel. Son œil, dans l’ombre, avait la lueur maligne des renards. Je le suivais en cachette, et mes pauvres sens mathématiques ne pigeaient goutte à tant d’aisance élémentaire, à tant de grâce dans le couci-couça. Sous ses guenilles et son exacte peau, le tendre chenapan respirait la majesté des élus. Il vint tout droit à la niche de la Vierge, s’agenouilla devant la Madone et, à mi-voix, il se mit à prier. Prier ? Je ne sais si jamais le latin d’église fit son nid dans sa gorge. Mais ce jour-là, dans la solitude pleine de palpitation, les lèvres du petit bohémien exhalaient d’étranges syllabes chantantes qui étaient à peu près celles-ci :
 

Gioia !… Gioia !… Gioia !…

 
 

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(Joseph Delteil, in Les nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, septième année, n° 306, samedi 25 août 1928)

 
 
 
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