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Au cœur du Paris intellectuel, dans cet Hôtel des Sociétés Savantes, dont les murs gris suintent la science par tous les pores, la jeune École libre des sciences médicales organise, depuis octobre et chaque mercredi, une conférence « sur les travaux originaux ou faisant le point des données acquises. »

D’originalité, celle d’hier ne manquait point ! Jamais la petite salle n’avait paru si étroite, car nous étions 75 à avoir accompli le petit voyage au bout de la nuit parisienne pour venir écouter L.-F. Céline exposer ce qu’il appelle la médecine standard.

En somme, la verve du docteur-écrivain s’exerçait… aux dépens de la foultitude des confrères.

À l’en croire, presque tout va pour le plus mal dans le pire des mondes médicaux où l’anarchie règne en maîtresse absolue. « Jouer du piano ne consiste pas seulement à poser un doigt sur une touche, puis un autre et un autre encore ; encore faut-il que ce soit au bon moment. »

Il faudrait aussi que le nouveau médecin, frais émoulu de l’École, fasse six mois de stage auprès de praticiens éprouvés. Cela afin d’éviter ce genre d’aventure advenue à notre auteur à ses débuts.

« Je vais voir une malade rue des Moines. Regardant son pharynx irrité, je diagnostique une angine banale, mais elle voulait absolument que ce soit la diphtérie, et du vaccin.

Du vaccin, je pense affolé, mais ça ne se donne pas comme ça, et l’urticaire, et tout… Je m’en vais en prescrivant un collutoire. Plus de nouvelles. Mais la curiosité, que j’avais déjà grande, me pousse et je retourne chez elle huit jours après. Un confrère lui avait fait sa piqûre et derechef elle se sentait beaucoup mieux.

Maintenant, je leur « file » tout de suite leur ampoule. »

Jamais sans doute si docte assemblée n’avait entendu péroraison plus cordialement gouailleuse, paradoxes plus habilement soutenus. La langue parlée de l’auteur des « Beaux draps » est bien telle que celle des livres, aussi verte et intraduisible. Mais quelle virtuosité ébouriffante !

C’était un régal littéraire autant qu’une conférence médicale.

Et s’il leur tient d’aussi divertissants propos, je gage que les malades de ce dispensaire de banlieue où l’amène chaque jour une courageuse bicyclette aiment bien Monsieur Céline, leur « toubib. »
 

Georges MARTIN

 
 

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(in Paris-Soir, troisième année, sixième édition, n° 540, vendredi 23 janvier 1942)

 
 
 
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(in Paris-Soir, deuxième année, sixième édition, n° 493, jeudi 27 novembre 1941)