dupoirier
 

Par un soir d’automne, en 1900, le grand poète Oscar Wilde quitta le petit « Hôtel d’Alsace » pour le cimetière de Bagneux

 

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« C’était un locataire pas comme un autre que M. Sébastien Melmoth… Un locataire un peu fier… élégant… qui faisait du jour la nuit et de la nuit le jour. »

J’écoute M. Jean Dupoirier, retraité, qui fut autrefois le « patron » du petit hôtel de la rue des Beaux-Arts… de ce petit hôtel où vint se réfugier le grand Oscar Wilde, chassé de sa patrie après un retentissant procès, quand il eut subi plusieurs années de hard labour. Il vécut là mélancoliquement le temps de sa dernière escale avant le grand voyage…

J’ai voulu revoir la rue sans joie, le petit hôtel modeste à la cour étroite, les deux chambres que Sébastien Melmoth avait louées, moyennant 70 francs par mois, au premier étage, sur la cour, où fleurissent un figuier rabougri et quelques vieux buis.

Les yeux du grand poète se sont posés sur le pauvre décor, sur le miroir brisé au premier tiers, sur ces murs trop rapprochés, sur ce ciel couleur de mer où des nuages noirs promettent les inlassables pluies de l’automne. Mais le lit à bateau où il jeta son dernier soupir, la table sur laquelle il écrivit, le fauteuil où il reposa sa tête ont disparu.

« C’était du mobilier sans valeur, » me dit M. Dupoirier…

On ne peut pas dire qu’Oscar Wilde fut un grand personnage pour son hôtelier… Pensez… Pendant plus d’une année, ce locataire considérable (il pesait plus de 100 kilos) n’acquitta point son loyer, ne paya pas les notes de la blanchisseuse et demeura malade durant de longues semaines… « Bah ! tous les hommes sont frères… » et M. Dupoirier soignait de son mieux ce patient. On lui mettait des sangsues derrière l’oreille. Plus tard, des médecins vinrent opérer « l’Anglais, » qu’on dut descendre du premier étage au rez-de-chaussée pour cette grande affaire.

M. Melmoth ne soupirait pas, ne gémissait pas… Il attendait la terrible visiteuse avec sérénité… Auparavant, il réclama M. le curé de Saint-Germain-des-Prés et, comme sa vue avait baissé, une religieuse lui faisait la toilette l’après-midi…

Un matin, vers 9 heures, il entra en agonie, le patron du petit hôtel sommeillant dans un fauteuil. Il se réveilla brusquement. Le locataire poussa trois ou quatre soupirs, il était mort.

Alors, Jean Dupoirier et Jules Patuel, le garçon d’étage, firent la toilette du poète. On le peigna soigneusement, car il était « coquet de sa personne » et on lui mit son costume « marron-jaune. »

Tous ces humbles détails me revenaient à l’esprit, pendant que j’errais dans la rue, qu’il franchit pour la dernière fois, voici trente-sept ans, à l’automne, pour s’en aller au cimetière de Bagneux avec deux couronnes, l’une offerte par Stuart Merrill, l’autre par « la maison » dans laquelle il avait passé ses derniers jours… Et je revois aussi la valise marquée S. M., le râtelier en or, où les incisives et les canines étaient présentes, la brosse en argent.

« Il avait aussi un très joli parapluie, me dit Jean Dupoirier. Le manche était en bois noir recourbé, incrusté d’or, avec une large bague d’or… Eh bien ! voilà… Je n’eus pas de chance. Un jour qu’on devait recevoir des pommes de terre à la gare d’Austerlitz, je m’y rendis à pied… Je fis charger les légumes dans un taxi… Je perdis le parapluie qui était en très bon état… Quant aux papiers de l’écrivain, quelques amis s’en vinrent qui se les partagèrent. Ils me laissèrent des tas de brouillons bons à rien. Je les jetai au feu… »

Parmi ces petites rues où il erra « marchant à pas lents, » soigné, rêveur, magnifique et misérable, je n’ai point aperçu sa haute et lourde silhouette s’en allant rue de Seine chez Stuart Merrill ou chez ce papetier du boulevard Saint-Germain où il achetait une rame de papier et une bouteille d’encre noire « de deux sous… » Je ne l’ai même pas rencontré chez cet épicier de l’avenue de l’Opéra où il s’approvisionnait, chaque semaine, de 4 ou 5 bouteilles de whisky… et pas davantage son ombre devenue raisonnable ne revient dans ce café de la place du Théâtre-Français où il donnait parfois rendez-vous à quelques petits jeunes gens singuliers et sans innocence. Mais à quoi bon !… Et que nous ferait son apparence ?…

Dans ses livres, n’a-t-il pas laissé le plus parfait de son âme ?… N’a-t-il pas jeté là des accents qui cambriolent notre cœur et nous rendent sensible celui-là dont la vie fut pathétique et pitoyable ?…

Et l’on ne veut plus connaître que des raisons pour l’aimer.
 
 

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(Michelle Deroyer, in Le Journal, n° 16449, lundi 1er novembre 1937 ; repris dans Le Nouvelliste d’Indochine, hebdomadaire politique, économique et littéraire, deuxième année, n° 62, dimanche 14 novembre 1937 ; photographie de Jean Dupoirier, propriétaire de l’hôtel d’Alsace)