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COMMENT ACCROÎTRE L’ENERGIE HUMAINE ?

 

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Nikola Tesla est le célèbre rival d’Edison : non seulement c’est un inventeur de premier ordre, mais aussi un penseur émérite. Loin de se fier au hasard, comme le font tant d’autres, il sait travailler avec méthode.

Plusieurs de ses découvertes, dont la Revue a eu la primeur, ont provoqué une sensation dans les milieux scientifiques et industriels, précisément parce qu’elles constituaient une suite logique de ses conceptions générales.

Dominé par sa philosophie, il a eu l’idée d’ériger en système une sorte de métaphysique mécanique. L’étude qu’il publie dans la grande revue Century (juin) contient une série d’aperçus originaux sur l’humanité de demain, et la hardiesse de ses vues, non exemptes d’esprit pratique, mérite d’attirer l’attention du public éclairé. Grâce à l’obligeance de notre excellent confrère américain, nous pouvons offrir à nos lecteurs la partie la plus importante de ce travail qui paraît ainsi en même temps à Paris et à New-York.

Tesla part de ce point de vue que l’humanité, à travers les générations successives, forme une unité. Elle n’est en définitive qu’une masse poussée en avant par une force et les lois générales de la mécanique lui sont applicables. Le problème de l’humanité se réduit ainsi au problème de l’augmentation de son énergie. Celui qui trouvera le mode le plus efficace dans cet ordre d’idées et d’inventions sera le plus grand des bienfaiteurs.

La figure que nous donnons ci-contre explique la pensée de l’auteur. M représente la masse de l’humanité qui est poussée en avant par la force Mf. À celle-ci s’oppose la réaction MR. Il y a trois moyens d’augmenter l’énergie humaine :
 
 
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Le premier moyen représenté par la figure du haut consiste à augmenter la masse comme l’indique le cercle pointillé, en laissant les deux forces opposées telles qu’elles sont. Le second moyen s’obtient en retardant l’action de la force R réduite alors à une quantité moindre r, mais en laissant la masse et la force d’impulsion telles quelles, comme le montre la figure du milieu. Le troisième moyen, schématisé par la figure du bas, revient à augmenter la force d’impulsion f, en lui donnant la valeur supérieure F pendant que la masse et la force de réaction R restent les mêmes. Il y a évidemment des limites à l’accroissement de la masse et de la force de réaction, mais la force d’impulsion peut être augmentée indéfiniment.

Nous donnons deux des moyens indiqués par M. Tesla pour accroître l’énergie humaine. (Note de la Rédaction)
 
 

I. LA COMBUSTION DE L’AZOTE ATMOSPHÉRIQUE

 
 

Au point de vue général, il n’y a, en fait, que deux moyens d’augmenter la masse de l’humanité : 1° en secondant et maintenant les forces et conditions qui tendent à cette augmentation ; 2° en agissant par réaction ou réduction sur celles qui tendent à diminuer la masse. Or celle-ci s’augmentera si on s’occupe avec soin de l’hygiène, de l’alimentation substantielle, de la modération et de la régularité du régime et des habitudes, de l’encouragement au mariage, de la consciencieuse éducation des enfants et de l’observation de tous les préceptes de la santé, auxquels peuvent se joindre ceux de la religion. Mais dans cette addition d’une masse nouvelle à celle qui existait déjà, trois cas se présentent également :

Ou bien la masse ajoutée est de la même vitesse que la masse déjà acquise ;

Ou bien cette vitesse est plus petite ;

Ou elle est plus grande.

Pour se faire une idée de l’importance relative de ces trois cas, qu’on s’imagine un train composé, par exemple, de cent locomotives et lancé sur une voie, et supposons que pour accroître l’énergie de la masse en mouvement, on ajoute encore quatre locomotives au train. Si ces quatre dernières se meuvent avec la même vitesse que celles du train, l’énergie totale sera augmentée de 4 pour 100. Si elles n’ont que la moitié de cette vitesse, l’augmentation ne sera que de 1 pour 100 ; si leur vitesse est double de la vitesse primitive du train, l’accroissement d’énergie sera de 16 pour 100. Ce simple calcul montre qu’il est de la plus grande importance d’ajouter une masse de vitesse supérieure. En outre, si, par exemple, les enfants sont du même degré d’instruction que les parents – c’est-à-dire s’il s’agit d’une masse de « même vitesse » – l’énergie n’augmentera que proportionnellement au nombre ajouté. S’ils sont moins intelligents ou avancés, ou s’il s’agit d’une « vitesse moindre, » il n’y aura qu’un très faible gain d’énergie. Mais s’ils sont beaucoup plus avancés, ce qui est le cas d’une « vitesse supérieure, » la nouvelle génération apportera un contingent considérable à la somme totale de l’énergie humaine. Toute addition de masse de « vitesse moindre, » sauf la quantité indispensable réclamée par la loi traduite dans le proverbe mens sana in corpore sano, doit donc être énergiquement combattue.

Par exemple le simple développement musculaire, comme on le pratique dans certaines de nos écoles, et que je considère comme un équivalent d’une addition de masse de « vitesse moindre, » ne me paraît pas devoir être recommandé, quoique j’aie été d’un avis tout différent quand j’étais moi-même écolier ou étudiant. L’exercice modéré, établissant la juste balance entre l’esprit et le corps, en faisant produire à la gymnastique son résultat le plus efficace, est tout naturellement le premier des devoirs de l’éducation physique, mais il convient de se rappeler que cette éducation doit avoir pour objet d’augmenter la « vitesse » de la masse ajoutée à celle existant déjà.

Inversement, il est presque inutile de dire que tout ce qui est contraire aux lois de l’hygiène et de la morale religieuse ne tend qu’à diminuer la masse de l’humanité. Les boissons alcooliques, le vin, le thé, le café, le tabac et autres stimulants contribuent à abréger la vie de beaucoup d’individus et ne doivent être employés que modérément. Je ne crois pas toutefois que des mesures de rigueur supprimant des habitudes prises au cours de nombreuses générations puissent être approuvées. Il est plus sage de prêcher la modération que d’imposer l’abstinence. Nous nous sommes accoutumés à ces stimulants, et si l’on veut introduire des réformes à cet égard, on ne peut le faire que lentement et graduellement. Ceux qui consacrent tout leur dévouement à ces croisades pourraient l’appliquer plus utilement à procurer aux consommateurs par exemple de l’eau pure.

Pour un individu qui meurt par abus des stimulants, il y en a au moins mille qui succombent aux conséquences fatales de l’usage de l’eau contaminée. Ce liquide si précieux, qui chaque jour nous infuse une vie nouvelle, est aussi le principal véhicule qui fait entrer en nous la maladie et la mort. Les germes de destruction qu’il transporte dans notre corps sont des ennemis d’autant plus terribles qu’ils accomplissent leur œuvre funeste d’une manière imperceptible. La très grande majorité des gens sont d’une ignorance complète, d’une imprudence absolue en buvant de l’eau, et les conséquences en sont si désastreuses qu’un philanthrope ne saurait mieux employer ses efforts qu’à éclairer sur ce point ceux qui se suicident ainsi inconsciemment. La purification systématique et la stérilisation de l’eau potable augmenteraient considérablement la masse de l’humanité. Il faudrait établir la règle rigoureuse – rendue obligatoire par la loi – de faire bouillir ou de stériliser d’autre manière l’eau que l’on boit dans les ménages ou aux fontaines publiques.

Il ne suffit pas de la filtrer pour se garantir contre les germes infectieux. La glace servant à l’usage interne ne devrait être préparée qu’artificiellement avec de l’eau parfaitement stérilisée. Tout le monde convient de la nécessité d’éliminer les germes de maladies contenus dans l’eau des villes, mais on fait en général fort peu de chose pour remédier aux conditions existantes, et d’ailleurs on ne connaît pas encore de méthodes satisfaisantes de stérilisation de l’eau en grandes quantités. Grâce à l’électricité appliquée, on est maintenant en mesure de produire de l’ozone à bon marché et en abondance, et il y aurait tout profit à multiplier l’emploi de ce désinfectant idéal qui semble offrir la solution la plus avantageuse de cette grave question.

Le jeu, la fièvre des affaires, la surexcitation, surtout dans les temples de la Bourse, sont aussi des causes d’une grande réduction de la masse de l’humanité, d’autant plus que les individus dont il s’agit représentent des unités de valeur supérieure. L’ignorance en matière d’observation des premiers symptômes d’une maladie et l’insouciante négligence à cet égard constituent également des facteurs importants de la mortalité. En notant attentivement tout nouveau signe de l’approche d’un danger et en faisant consciencieusement tout effort possible pour l’écarter, nous ne suivons pas seulement les sages lois de l’hygiène dans l’intérêt de notre propre bien-être et en vue du succès de nos travaux, mais nous accomplissons un devoir moral de tout premier ordre, car tout homme doit considérer son corps comme un don précieux qui lui a été fait par une bonté souveraine, comme une merveilleuse œuvre d’art d’une incomparable beauté et d’une maîtrise supérieure à toute conception humaine, mais si délicate, si fragile qu’un mot, un souffle, un regard, rien qu’une pensée peuvent la mettre en péril. La malpropreté, qui engendre la maladie et la mort, n’est pas seulement destructive, mais immorale. En gardant nos corps à l’abri de l’infection, en les conservant sains et purs, nous témoignons de notre respect pour le don qui nous a été fait. Et, dans ce sens, quiconque observe les préceptes de l’hygiène fait acte de piété. Le relâchement de la morale est également un mal terrible qui empoisonne à la fois l’esprit et le corps et qui, dans certains pays, réduit considérablement la masse de l’humanité. Beaucoup de nos coutumes, de nos idées, de nos tendances actuelles ne peuvent produire que des résultats fâcheux, morbides ou mortels. Ainsi l’éducation sociale de la femme, le féminisme qui veut la détourner des devoirs de la famille et en faire un homme, ne peut que l’éloigner de l’idéal élevé qu’elle représente, diminuer son pouvoir créateur, son expression esthétique, et causer la stérilité, l’affaiblissement général de la race.
 

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Il serait facile d’énumérer un millier d’autres maux de la société actuelle, mais je ne veux insister ici que sur le manque de nourriture, résultant de la pauvreté, du dénuement, de la famine. Des millions d’individus meurent chaque année faute d’aliments, et font baisser de la sorte le chiffre de la masse. En dépit de toutes les œuvres organisées par la philanthropie, de toutes les institutions charitables, il y a toujours un cœfficient énorme d’indigence. Je ne parle pas du manque absolu de nourriture, mais du manque d’aliments sains et vraiment nutritifs.

Mettre à la portée de tous une nourriture bonne et abondante est certainement une des plus importantes questions du jour. Or, en thèse générale, l’élevage du bétail en plus grande quantité ne résoudrait pas le problème, parce que, comme je l’ai expliqué plus haut, ce moyen ne pourrait aboutir qu’à ajouter une masse de « vitesse moindre. » Il vaudrait assurément mieux augmenter la production des légumes, et je suis de ceux qui pensent que le végétarianisme ne peut avoir que des conséquences heureuses en combattant la coutume essentiellement barbare de manger la chair des animaux. Il est aujourd’hui prouvé que l’homme peut parfaitement se borner à une alimentation végétale sans que son organisme et ses travaux en souffrent. Ce n’est plus là une théorie, mais un fait. Beaucoup de races qui vivent exclusivement de plantes sont supérieures aux autres en force physique. Il est hors de doute que l’alimentation végétale, par exemple la bouillie d’avoine, est beaucoup moins coûteuse que la viande et qu’elle détermine une constitution physique et intellectuelle meilleure. La nourriture végétale affecte en outre beaucoup moins nos organes digestifs et, en nous rendant plus contents, plus sociables, produit une somme de bien inappréciable. Aussi devrait-on employer tous les efforts à mettre un terme au féroce massacre des animaux qui ne peut que rendre nos mœurs cruelles. Pour combattre en nous les instincts de la bête humaine, nous devrions avant tout attaquer le mal à sa racine et opérer une réforme radicale de notre alimentation.

Il semble n’y avoir aucune nécessité philosophique de se nourrir.

On conçoit très bien des êtres organisés vivant sans aliments et tirant toute leur énergie du milieu ambiant en vue de l’accomplissement de leurs fonctions vitales. Le cristal nous offre un exemple de l’existence d’un principe de vie travaillant à la formation de celle-ci, et, quoique nous ne comprenions rien à la vie d’un cristal, ce n’en est pas moins un être vivant. Il peut y avoir, outre les cristaux, d’autres systèmes matériels d’êtres ainsi individualisés, peut-être de constitution gazeuse ou composés d’une substance encore plus tenue. Cette possibilité, disons même cette probabilité, ne nous permet pas de nier apodictiquement l’existence d’êtres organisés sur une planète, simplement parce que les conditions de la vie ne sont pas pour eux telles que nous la concevons pour nous. Nous ne pouvons pas même affirmer avec une assurance positive qu’il n’y a point quelques-uns de ces êtres dans le monde où nous sommes, au milieu de nous, car leur constitution et leur manifestation de vie peuvent être telles qu’il nous est impossible, dans l’état actuel de la science, de les voir.

La production d’une nourriture artificielle comme moyen d’augmenter la masse humaine vient tout naturellement à l’esprit, mais les recherches faites en vue de ce genre d’alimentation ne me paraissent pas rationnelles, du moins pour le moment. Il est fort douteux qu’une alimentation semblable puisse répondre à nos besoins. Nous sommes la résultante de siècles d’adaptation continue et nous ne pouvons pas nous changer radicalement sans nous exposer à des conséquences imprévues et, suivant toute probabilité, désastreuses. On ne saurait conseiller de tenter une expérience aussi incertaine. Le meilleur moyen, à mon sens, de mettre obstacle à la propagation du fléau, serait d’arriver à l’augmentation de la productivité du sol. Pour cela, la conservation des forêts est d’une importance que l’on ne saurait priser trop haut, et, conjointement, l’utilisation de la force de l’eau pour la transmission électrique, dispensant de la combustion de charbon et permettant ainsi la sauvegarde forestière, devrait être recommandée. Mais en ceci encore il y a, comme ailleurs, des limites que l’on ne peut dépasser.
 

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L’augmentation matérielle de la productivité du sol ne peut être obtenue qu’en le rendant plus fertile par des moyens plus efficaces.

La question de la production alimentaire se ramène ainsi à celle du meilleur mode de fertilisation du sol. Or, ce qui a constitué celui-ci reste toujours un mystère. Expliquer son origine équivaut probablement à donner l’explication de l’origine de la vie même. Il y eut un état de choses inexpliqué, et un principe nouveau entra en activité, et la première couche géologique pouvant comporter des organismes inférieurs, comme les mousses, fut formée. Ces organismes, par leur vie et leur mort, ajoutèrent au sol un peu plus de qualités propres au maintien de la vie des êtres, et d’autres organismes d’un ordre plus élevé purent alors subsister, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’enfin la plante, dans son développement complet, et la vie animale fussent en état de se montrer en pleine vigueur. Mais quoique les théories ne concordent même pas maintenant, en ce qui concerne les moyens de fertilisation, c’est un fait absolument avéré que le sol ne peut pas entretenir indéfiniment la vie et qu’il faut trouver un mode quelconque de lui restituer les substances qui lui ont été enlevées par les plantes. Les plus riches et les plus appréciables parmi ces substances sont les composés d’azote et leur production à bon marché est, par suite, la clef de la solution de cet important problème de l’alimentation.

Notre atmosphère contient une quantité inépuisable d’azote, et si l’on pouvait la combiner avec l’oxygène et produire ces composés, il en résulterait un bénéfice incalculable pour l’humanité.

Il y a longtemps que cette idée a puissamment hanté l’imagination des savants, mais on n’a trouvé aucune méthode efficace pour atteindre ce résultat. Le problème était, du reste, rendu extrêmement difficile par l’extraordinaire inertie de l’azote qui refuse de se combiner même avec l’oxygène. Mais ici l’électricité nous vient en aide : les affinités dormantes de l’élément sont réveillées par un courant électrique de qualité convenable. De même qu’un morceau de charbon qui a été en contact avec l’oxygène pendant des siècles sans brûler se combinera avec lui une fois en ignition, de même l’azote, excité par l’électricité, brûlera. Je n’ai toutefois réussi à produire des décharges électriques excitant bien effectivement l’azote atmosphérique, qu’à une date relativement récente, quoique j’eusse montré en mai 1891, dans une conférence, une nouvelle forme de décharge ou de flamme électrique appelée « feu ardent de Saint-Elme, » qui non seulement peut produire de l’ozone en abondance, mais possède aussi, comme je l’ai montré distinctement, la propriété d’exciter des affinités chimiques. Cette décharge ou flamme n’avait alors que trois à quatre pouces anglais de long, son action chimique était très faible, et par conséquent le mode d’oxydation de l’azote très dispendieux. Il s’agissait d’arriver à donner plus d’intensité à cette action. Et il fallait évidemment produire des courants électriques d’un genre particulier afin de rendre le procédé de combustion de l’azote plus efficace.
 
 
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Le premier progrès se réalisa en constatant que l’activité chimique de la décharge était considérablement augmentée par l’emploi de courants d’une extrême haute fréquence ou d’un taux de vibration correspondant. Ce fut un perfectionnement important, mais des considérations pratiques imposèrent bientôt une limite au progrès dans cette direction. On rechercha ensuite les effets de la pression électrique du courant d’impulsion, ainsi que les effets de leur forme de vague et des autres caractères. Puis on étudia l’influence de la pression atmosphérique et de la température, comme aussi de la présence de l’eau et d’autres corps, ce qui permit de déterminer graduellement les meilleures conditions de produire la plus intense action chimique de la décharge et d’obtenir le plus efficace résultat de cette méthode. Naturellement, ces perfectionnements ne furent acquis que très lentement, mais, pas à pas, on avança. La flamme devint de plus en plus grande et son pouvoir d’oxydation de plus en plus intense. D’une insignifiante décharge en brosse de quelques pouces de long, elle se développe en un merveilleux phénomène électrique, un flamboiement rugissant, dévorant l’azote de l’atmosphère et mesurant de soixante à soixante-dix pieds anglais d’envergure (fig. 2). Ainsi, lentement, presque imperceptiblement, la possibilité devint un fait accompli. Tout n’est pas dit à cet égard, il s’en faut, mais la figure qui est reproduite ici explique clairement les résultats déjà obtenus par mes efforts. La décharge igniforme visible est produite par les intenses oscillations électriques qui passent à travers le câble indiqué et agitent violemment les molécules électrifiées de l’air. Par ce moyen, une forte affinité est créée entre les deux composants normalement indifférents de l’atmosphère et ils se combinent rapidement, même s’il n’est pas fait dans la suite de provision pour donner plus d’intensité à l’action chimique de la décharge. Dans la fabrication des composés azotés par cette méthode, tous les moyens possibles se rattachant à l’intensité de cette action et à l’efficacité du procédé devront être mis à profit, et, en outre, il y aura lieu d’avoir recours à des arrangements spéciaux pour la fixation des composés ainsi formés, qui sont généralement instables, l’azote devenant inerte après un certain laps de temps. La vapeur est un moyen simple et efficace pour fixer d’une manière permanente les composés. Le résultat obtenu démontre la possibilité pratique de combiner avec l’oxygène l’azote atmosphérique en quantité illimitée, uniquement en employant une puissance mécanique de prix modique et un simple appareil électrique. On peut fabriquer dans ces conditions un grand nombre de composés d’azote sur tous les points du globe, à bon marché, en telle quantité que l’on voudra, et, par l’usage de ces composés, le sol pourra être fertilisé et sa productivité s’augmenter indéfiniment. Et l’on obtiendra de la sorte une nourriture abondante, peu chère, saine, non artificielle, mais telle que nous avons coutume de l’employer. Cette nouvelle et inépuisable source d’aliments offrira, dis-je, un bénéfice incalculable à l’humanité, car elle contribuera énormément à l’augmentation de la masse humaine et viendra ainsi immensément en aide à l’énergie humaine. Aussi puis-je espérer que le monde verra bientôt les commencements de cette industrie qui, j’en ai la conviction, aura dans un avenir prochain l’importance de celle du fer.
 
 

II. – LA TÉLAUTOMATIQUE OU LE MOYEN DE REMPLACER LA GUERRE D’HOMMES PAR LA GUERRE D’AUTOMATES.

 
 

J’ai démontré plus haut que la force qui retarde pour l’homme le mouvement en avant est en partie de la nature du frottement et en partie de celle de l’action négative. Pour bien établir cette distinction, j’appellerai par exemple forces de frottement l’ignorance, la stupidité, l’imbécillité, c’est-à dire les résistances dépourvues de tendance dirigeante. D’autre part, les actes de visionnarisme, de folie, d’inclination au suicide, de fanatisme religieux et autres analogues, sont des forces de caractère négatif agissant dans des directions définies… Pour réduire ou maîtriser entièrement ces forces retardatrices dissemblables, il faut employer des méthodes radicalement différentes. On voit par exemple ce que peut faire un fanatique, et l’on peut prendre des mesures préventives pour l’éclairer, le convaincre, et, autant que possible le diriger, changer son vice en vertu, mais personne ne sait et ne pourra jamais savoir ce que pourra faire une brute ou un imbécile, avec lesquels il faudra agir comme avec une masse inerte, sans esprit, déchaînée par les éléments de la folie. Une force négative implique toujours quelque qualité, souvent même élevée, quoique mal dirigée, dont il est possible de tirer un bon avantage ; mais une force sans direction, de pur frottement, implique toujours une perte inéluctable. Par conséquent la première réponse à la question ci-dessus est : donner à la force négative la bonne direction et détruire toute force de frottement.

Il est indiscutable que, de toutes les résistances de frottement, celle qui retarde le plus le mouvement humain est l’ignorance. Ce n’est pas sans motif que l’homme de la sagesse, le Bouddha a dit : « L’ignorance est le plus grand fléau du monde. » Le frottement qui résulte de l’ignorance, et qui est grandement augmenté par le nombre des langues et des nationalités, ne peut être réduit que par la diffusion des connaissances et par l’unification des éléments hétérogènes de l’humanité. Nul effort ne saurait être mieux dépensé. Mais, quoique l’ignorance puisse avoir retardé le mouvement progressif de l’homme dans le passé, il est certain qu’aujourd’hui les forces négatives sont devenues d’une importance plus grande. Parmi celles-ci, il en est une dont la gravité surpasse toutes les autres. Je veux parler de la guerre organisée.
 

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Quand on considère les millions d’individus, souvent les meilleurs de tous par l’esprit et le corps, la fleur de l’humanité, tant d’êtres à qui l’on impose rigoureusement une vie inactive et improductive, les sommes immenses d’argent réclamées chaque jour pour l’entretien des armées et des engins de guerre, représentant autant d’énergie humaine, les efforts inutilement appliqués à la production des armes et des autres instruments de destruction, et l’aliment offert à l’esprit de barbarie, on est épouvanté de l’inestimable perte infligée à l’humanité par l’existence de ces déplorables conditions. Or, que peut-on entreprendre pour combattre le plus efficacement ce grand fléau ?

La loi et l’ordre public exigent absolument le maintien d’une force organisée. Nulle communauté ne peut exister et prospérer sans une discipline rigoureuse. Tout pays doit être en mesure de se défendre quand la nécessité s’en présente. Les conditions d’aujourd’hui ne sont le plus souvent que la résultante de ce qui s’est fait hier, et l’on ne peut attendre un changement radical pour demain. Si toutes les nations désarmaient d’un seul coup, il est plus que probable qu’il s’ensuivrait un état de choses pire que la guerre. La paix universelle est un beau rêve, mais qui ne peut devenir réalité sur-le-champ. Nous avons vu tout récemment que même le noble et généreux effort d’un homme investi de la plus grande puissance au monde a été virtuellement sans effet. Et cela n’a rien d’étonnant, car l’établissement de la paix universelle, au temps où nous sommes, est une impossibilité physique. La guerre est une force négative et ne peut être ramenée à une direction positive sans passer par les phases intermédiaires. C’est le cas d’une roue qui tourne dans un sens, et que l’on ne peut faire tourner en sens contraire, sans diminuer sa vitesse, sans l’arrêter ou sans la faire remarcher en accélérant sa marche dans l’autre direction.

On a dit que la perfection des canons de grande puissance destructive mettrait fin à la guerre. Je l’ai pensé, moi aussi, pendant longtemps, mais je crois maintenant que c’est une profonde erreur. Ces développements de l’armement pourront modifier grandement les conditions de la guerre, mais ne l’arrêteront pas. Au contraire, je suis d’avis que toute arme nouvelle que l’on invente, toute nouvelle étape qui se fait dans cette direction, ne peut être qu’une invite à de nouveaux talents, à une nouvelle habileté, un encouragement à de nouveaux efforts, une offre à de nouveaux stimulants, et une nouvelle impulsion donnée à des progrès ultérieurs. Que l’on se reporte à la découverte de la poudre à canon. Peut-on concevoir un changement plus radical que celui introduit dans l’art militaire par cette innovation ? Imaginons que nous vivions dans cette période passée. N’aurions-nous pas cru alors que c’était la fin de la guerre quand l’armure du chevalier n’était plus qu’un objet de risée, quand la force physique et l’habileté, qui avaient tant d’importance auparavant, devenaient comparativement sans valeur ? Et cependant, la poudre à canon, loin de mettre fin à la guerre, a produit un résultat tout opposé et n’a fait qu’exercer une plus grande influence d’impulsion. Je ne crois donc pas que l’ère de la guerre puisse être clôturée par quelque progrès scientifique ou idéal, tant qu’existeront des conditions semblables à celles où nous vivons, parce que la guerre est devenue elle-même une science, et parce que la guerre implique quelques-uns des sentiments les plus sacrés dont l’homme soit capable. En fait, il est douteux que des hommes qui ne seraient pas prêts à combattre pour un principe élevé puissent être bons à quoi que ce soit. Ce n’est pas l’esprit qui fait l’homme, ce n’est pas non plus le corps, c’est l’esprit et le corps. Nos vertus et nos erreurs sont inséparables, comme la force et la matière. Où elles se dissocient, il n’y a plus d’homme.

On invoque fréquemment un autre argument d’un poids considérable en alléguant que la guerre deviendra bientôt impossible parce que les moyens de la défense défieront tous les moyens de l’attaque. Ceci n’est qu’une conséquence de la loi fondamentale qui s’exprime par cette affirmation : il est plus facile de détruire que de bâtir. La loi définit les capacités humaines et les conditions humaines. Si elles étaient telles qu’il soit plus facile de bâtir que de détruire, l’homme suivrait sa voie sans obstacle, créant et accumulant sans limite. Mais telles ne sont point les conditions de la vie terrestre. Un homme qui pourrait aboutir à cela ne serait plus un homme, mais un dieu. La défense aura toujours l’avantage sur l’attaque, mais cela seul ne suffira pas, ce me semble, pour mettre fin à la guerre. En employant de nouveaux principes de défense, nous pouvons rendre les forts imprenables et les mettre à l’abri de toute attaque, mais nous ne pouvons pas, de cette manière, empêcher deux navires de guerre de se livrer bataille au large. Et puis si nous poussons ce raisonnement à ses dernières conséquences, nous arrivons à la conclusion qu’il vaudrait mieux, pour l’humanité, que l’attaque et la défense fussent, en sens opposés, exactement égales ; car si chaque pays, même les plus petits, pouvait s’entourer d’un mur absolument impénétrable, de manière à défier le reste du monde, il en résulterait sûrement un état de choses extrêmement défavorable au progrès humain. C’est par la suppression des barrières qui séparent les nations et les pays que la civilisation peut être le plus avantageusement favorisée.

On soutient aussi que l’avènement des machines volantes aura pour conséquence la paix universelle. C’est encore là, suivant moi, une opinion entièrement erronée. La conquête de l’air par l’aérostation est sans doute prochaine, mais elle ne changera rien à l’état politique du monde. En fait, je ne vois pas de raison pourquoi une puissance prépondérante comme la Grande-Bretagne ne conquerrait par la suprématie de l’air comme elle a celle des mers. Sans vouloir disputer à personne le record de la prophétie, je n’hésite pas à dire que, dans très peu d’années d’ici, il s’établira une « puissance aérienne, » comme il y a des puissances terrestres et maritimes, et qu’elle aura son siège non loin de New York. Mais elle n’empêchera pas les hommes de continuer à se battre gaiement. Le développement idéal du principe de la guerre conduirait en dernière ligne à la transformation de toute l’énergie de la guerre en une énergie purement potentielle, explosive, comme celle d’un condensateur électrique. Sous cette forme, l’énergie de la guerre pourrait se maintenir sans effort ; elle jouirait d’une force bien moindre en quantité, mais incomparablement plus efficiente.

En ce qui concerne la mise à l’abri d’un pays contre l’invasion étrangère, il est intéressant de faire remarquer qu’elle dépend uniquement du nombre relatif et non absolu des individus ou de la susceptibilité d’augmentation et de diminution des forces, et que si chaque pays réduisait ses forces militaires dans la même proportion, la sécurité générale resterait intacte. Une convention internationale qui aurait pour objet de réduire les effectifs de guerre au minimum absolument indispensable, dans l’état actuel d’éducation encore imparfaite des masses, semblerait donc le premier pas raisonnable à faire pour tendre à diminuer la force retardant le mouvement humain.
 

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Heureusement, les conditions existantes ne peuvent durer indéfiniment, car un nouvel élément commence à s’affirmer. Un changement en mieux est imminent et je vais essayer de démontrer ce qui, suivant mes idées, sera le premier pas en avant vers l’établissement de relations pacifiques entre les nations, et par quels moyens cette paix universelle pourra s’accomplir.

Remontons aux âges primitifs quand la loi du plus fort était la seule connue. La lumière de la raison ne brillait pas encore et le faible était à la merci du fort. Le faible apprit alors à se défendre. Il fit usage de la massue, de la pierre, de l’épieu, de la fronde, de l’arc et de la flèche, et, au cours des temps, au lieu de la force physique, ce fut l’intelligence qui devint le facteur décisif dans la bataille. La sauvagerie du caractère s’adoucit graduellement par l’éveil des nobles sentiments et, imperceptiblement, après des siècles de progrès continuel, nous en sommes arrivés de la guerre brutale faite par l’animal sans raison à ce que nous appelons la « guerre civilisée » d’aujourd’hui, dans laquelle les combattants se donnent des poignées de mains, échangent des conversations amicales, fument des cigares dans l’entracte, en attendant le signal de reprendre la tuerie. Libre aux pessimistes d’en parler à leur manière, pour moi il y a là une preuve absolue d’un grand et bienfaisant progrès.

Quelle sera la phase prochaine dans cette évolution ? Sera-ce la paix ? Aucunement. Le prochain changement qui doit naturellement résulter des développements modernes de l’art militaire sera, et doit être, de diminuer progressivement le nombre des individus engagés dans la bataille. L’engin de guerre sera d’une grande puissance spécifique, mais il ne réclamera pour le faire fonctionner que peu d’individus. Cette évolution donnera de plus en plus la prépondérance à la machine ou au mécanisme exigeant le plus petit nombre de servants comme élément de guerre, et il en résultera inévitablement l’abandon absolu des grandes unités encombrantes, se mouvant lentement et difficiles à manœuvrer. Dans tout engin de guerre, le principal objet sera d’atteindre la plus grande rapidité possible de manœuvre et le maximum de production d’énergie. Les pertes d’hommes seront de plus en plus faibles, et finalement le nombre des individus réclamés pour le combat diminuant continuellement, il n’y aura plus en présence que des machines de guerre, sans effusion de sang, les nations n’étant plus que des spectateurs intéressés et ambitieux.

Quand cette condition heureuse sera réalisée, la paix sera, dit-on, assurée. Mais, quel que soit le degré de perfectionnement des canons à tir rapide, à haute puissance, des projectiles explosibles, des torpilleurs ou d’autres engins de guerre, quelle que soit leur force de destruction, cette condition idéale ne pourra jamais être obtenue par un progrès comme celui qui s’accomplit aujourd’hui sous nos yeux. Tous ces engins réclament en effet l’intervention de l’homme pour les manœuvres ; l’homme fait partie indispensablement de la machine. Leur objet est de détruire et de tuer. Leur puissance réside dans leur capacité de faire le mal. Or, tant qu’il y aura des hommes engagés dans la bataille, il y aura du sang de versé. Et ce sang même entretiendra la passion barbare. Pour en finir avec cet esprit de férocité, il faut une innovation radicale, l’introduction d’un principe entièrement nouveau, quelque chose qui n’a jamais existé auparavant dans l’art de la guerre, un principe qui, forcément, inévitablement, fera de la bataille un simple spectacle, un jeu, une dispute sans perte de sang. Pour atteindre ce résultat, il faut renoncer au rôle de l’homme dans la guerre ; le combat ne doit avoir lieu que d’engin à engin. Mais comment accomplir ce qui semble paradoxal et impossible ? La réponse est simple : construire une machine capable d’agir comme si elle faisait partie d’un être humain, et qui ne soit pas un assemblage mécanique composé de leviers, de boulons, de roues, de manchons, mais une machine incorporant un principe plus élevé la rendant propre à accomplir toutes ses fonctions, comme si elle était douée d’intelligence, d’expérience, de raison, de jugement, de force mentale ! C’est à cette conclusion que j’ai été amené par les réflexions et les observations de toute ma vie.
 

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En cherchant, en observant, en vérifiant chacune de mes pensées et chacun de mes actes, continuellement, d’année en année, j’arrivai à me démontrer, et le fais encore journellement, à mon absolue satisfaction, que je suis un automate doué du pouvoir de mouvement, qui répond simplement aux stimulants externes actionnant ou frappant les organes de mes sens, et qui pense, agit, se meut en conséquence.
 

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Il était tout naturel qu’à la suite de ces expériences, j’eusse depuis longtemps conçu l’idée de construire un automate qui me représentât mécaniquement et qui répondît, comme je le fais, mais évidemment d’une manière plus primitive, aux influences extérieures. Cet automate devait, comme de juste, avoir une puissance motrice, des organes de locomotion, des organes dirigeants, et un ou divers organes sensitifs adaptés de manière à pouvoir être excités par les stimulants externes. Cette machine devait aussi, dans mon raisonnement, accomplir ses mouvements de la même manière qu’un être vivant, car elle devait posséder les principaux caractères de la mécanique. Il y manquerait la capacité de croissance, de propagation, et surtout l’intelligence pour rendre l’automate complet. Mais la croissance n’était pas nécessaire en ce cas, puisque la machine pouvait être construite comme un homme en pleine maturité. Et quant à la propagation, on pouvait aussi ne pas en tenir compte, puisque le mécanisme modèle pouvait servir de type à une fabrication aussi nombreuse qu’on le voudrait. Que l’automate fût en chair et en os, ou en bois et en acier, peu importait, pourvu qu’il pût remplir toutes les fonctions d’un être intelligent. Pour cela, il devait posséder un élément correspondant à la faculté mentale qui exercerait le contrôle sur tous ses mouvements, qui le ferait agir, dans tous les cas imprévus pouvant se présenter, avec connaissance, raisonnement, jugement et expérience. Mais cet élément, je pouvais facilement l’y incorporer, en communiquant à l’automate ma propre intelligence, mon propre entendement. Ainsi se trouva élaborée mon invention, et ainsi entra en existence un nouvel art de construction auquel je donnai le nom de télautomatique, ce qui veut dire l’art de contrôler et d’enregistrer les mouvements et les opérations des automates à distance.
 
 
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Ce principe de construction était évidemment applicable à toute espèce de machine qui se meut sur terre, sur eau ou dans l’air. Pour en faire la première application pratique, je choisis un bateau (figure 3). Une batterie d’accumulateurs fournit la puissance motrice. Le propulseur, actionné par un moteur, représenta les organes de locomotion, le gouvernail, actionné par un autre moteur fonctionnant lui-même au moyen de la batterie, tint lieu des organes de direction. Quant aux organes sensitifs, ma première pensée fut tout naturellement d’utiliser quelque chose qui correspondît aux rayons de la lumière, comme une cellule de sélénium pour représenter l’œil humain. Mais un examen plus attentif me fit reconnaître qu’à cause des difficultés expérimentales et autres, il ne pourrait y avoir de travail satisfaisant de l’automate par la lumière, la chaleur rayonnante, la radiation de Hertz ou par les rayons, en général, c’est-à-dire par les perturbations qui passent en lignes droites à travers l’espace.

Ces considérations me décidèrent à faire correspondre l’appareil sensoriel de la machine plutôt à l’oreille qu’à l’œil de l’homme car, dans ce cas, le fonctionnement pouvait avoir lieu indépendamment de tout obstacle interposé. Pour cela, il fallait, au lieu de rayon lumineux ou autres, des ondes ou perturbations qui se propageraient dans toutes les directions à travers l’espace comme le son, ou qui suivraient un chemin de moindre résistance, quoique en direction courbe. J’obtins le résultat désiré au moyen d’un courant électrique placé à l’intérieur du bateau et adapté, avec un diapason exact, à des vibrations qui lui étaient transmises par un « oscillateur électrique » situé à distance.

Grâce à ces moyens, la connaissance, l’expérience, le jugement, l’esprit dirai-je, de l’opérateur étaient incorporés dans la machine qui se trouvait ainsi mise en état d’accomplir son travail comme si elle eût opéré avec raisonnement et avec intelligence. Elle se comportait exactement comme une personne qui a les yeux bandés et qui agit suivant les instructions qui lui sont dictées à l’oreille.

Mais ce n’est là que le commencement de l’art. J’ai voulu démontrer que, quelque impossible que cela paraisse, on peut construire un automate qui aurait son « propre esprit, » et par là j’entends qu’il sera capable, en agissant indépendamment de tout opérateur, et en étant laissé entièrement à sa propre action, je pourrai presque dire à sa propre initiative, de répondre aux influences extérieures qui affecteront ses organes sensitifs, et de produire une grande variété d’actes et d’opérations, comme s’il avait réellement de l’intelligence. Il sera en état de suivre une direction préétablie, ou d’obéir à des ordres donnés d’avance ; enfin, il sera en mesure de distinguer entre ce qu’il doit et ne doit pas faire, ce qui correspond à agir avec jugements.

J’ai conçu ce plan et crois l’avoir réalisé.
 

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Quoique j’aie élaboré cette invention pendant plusieurs années et que je l’aie expliqué très fréquemment à mes visiteurs dans mes démonstrations de laboratoire, ce n’est que plus tard, bien longtemps après l’avoir perfectionnée, qu’elle fut connue et que, tout naturellement, elle donna lieu à une vive discussion et à un reportage sensationnel. Mais la véritable signification n’en a pas été saisie par la majorité de ceux qui l’ont eue sous les yeux et l’on n’a pas reconnu la grande force du principe qu’elle impliquait. Pour autant que j’aie pu en juger par les nombreux commentaires dont mon automate a été l’objet, les résultats que j’ai obtenus étaient considérés comme entièrement impossibles. Même le petit nombre de ceux qui étaient disposés à admettre le but pratique de mon invention n’y ont vu qu’une torpille automobile devant servir à faire sauter des navires de guerre avec un résultat douteux. L’impression générale était que je voulais simplement gouverner mon bateau au moyen des rayons Hertz ou autres. Il y a, disait-on, des torpilleurs actionnés électriquement par des fils et il y a des moyens de communication sans fils, et c’était là une vérité connue. Si je n’avais fait rien de plus, je n’aurais en effet pas réalisé un bien grand progrès, mais la machine que j’ai construite n’a pas simplement pour but de changer la direction d’un navire en mouvement ; elle fournit un moyen absolu de contrôler à tous égards les innombrables mouvements de translation, aussi bien que les opérations de tous les organes internes, quel qu’en soit le nombre, d’un automate transformé en individu. On a dit que ces opérations de l’automate pourraient être interceptées, mais ceux qui ont fait cette objection n’ont pas même eu en rêve l’idée des merveilleux résultats que l’on peut obtenir par l’emploi des vibrations électriques. Le monde marche lentement et il est difficile de voir les vérités nouvelles. Certainement, grâce à la télautomatique, on peut fournir un appui à l’attaque aussi bien qu’à la défense, avec une puissance de destruction d’autant plus grande que le principe est applicable aux nefs sous-marines ou aériennes. Il n’y a virtuellement aucune restriction à la quantité de matière explosible qui peut être transportée par la machine construite suivant mon principe, ni à la distance que peut atteindre le projectile employé, et l’insuccès est presque impossible. Mais la force de la nouvelle machine ne réside pas seulement dans sa puissance de destruction. Elle introduit dans l’art de la guerre un élément qui n’a jamais existé auparavant : une machine de guerre qui n’exige pas l’intervention de l’homme dans les moyens d’attaque et de défense. Le progrès incessant dans cette direction doit finir par faire, je le répète, de la guerre une lutte entre machines et sans perte de vie humaine, condition qui serait impossible sans cette nouvelle invention et qui, dans mon opinion, doit être le prélude de la paix permanente. L’avenir dira si j’ai tort ou raison. Mes idées à ce sujet partent d’une conviction profonde, mais je les expose sans autre but que d’être utile à l’humanité.

L’établissement des relations pacifiques permanentes entre les nations aurait pour résultat d’anéantir la force qui retarde le plus l’accroissement de l’énergie humaine, et serait la meilleure solution de ce grand problème. Mais le rêve de la paix universelle s’accomplira-t-il jamais ? Espérons-le. Quand toutes les ténèbres auront été dissipées par la lumière de la science, quand toutes les nations seront réunies en une seule, quand le patriotisme sera la religion, quand il n’y aura plus qu’une seule langue, un seul pays, un seul but offert à l’activité humaine, alors le rêve sera réalité.
 
 

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(Nikola Tesla, in La Revue des revues, volume XXXIII, 15 juin 1900. Cet article est la traduction partielle de « The Problem of Increasing Human Energy, » paru dans le numéro du Century Illustrated Magazine de juin 1900, que nous reproduisons intégrament ci-dessous)

 
 
 
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