Roger Dévigne (1885-1965) fait partie de ces écrivains dont la Porte Ouverte tient particulièrement à préserver la mémoire. Poète, romancier, conteur, folkloriste, homme de théâtre, il fut également imprimeur-typographe, rédacteur de revues d’exception, comme La Foire aux Chimères, L’Encrier et Le Sémaphore de l’île Saint-Louis, premier directeur de la Phonothèque nationale, ami des Fées, partisan de l’Atlantide et de la Sécession de l’île Saint-Louis… Ses fables sociales et utopiques, Ménilmontant, portée à l’écran par René Guissart en 1936, Petite Lumière ou les apôtres de Montmartre, son conte merveilleux Janot, le jeune homme aux ailes d’or, méritent mieux que l’oubli où ils sont tombés. Nous aurons l’occasion d’y revenir plus longuement. En attendant, nous sommes heureux de mettre en ligne ce délicieux conte d’anticipation, qui parut en 1912, sous pseudonyme, dans les colonnes du Radical. Il faut noter d’ailleurs que Roger Dévigne en écrivit une seconde version, sensiblement différente, que nous ne manquerons pas de republier à l’occasion.
 

MONSIEUR N

 
 
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Or, une angoisse démesurée passa sur la Race ; tous les enfants de la Ville se mirent à mourir.

Le mal avait été préparé, sans doute, par une lente, une séculaire désagrégation. Il était venu sans bruit, brusquement. Les hommes croyaient avoir tout prévu… Les plus audacieux durent s’avouer avec une horrible stupeur : qu’ils ne comprenaient pas ! – Et rien désormais ne sembla pouvoir arrêter l’ennemi invisible.

Les petits malades, par on ne sait quelle suggestion inconnue, se rassemblaient tous dans les jardins d’enfance.

Autour d’eux, vertigineusement, de monstrueux mécanismes se contorsionnaient dans l’espace. Des ponts de verre entrecroisaient, à des centaines de mètres, leurs paraboles insensées, au-dessus du grouillement des machines et des hommes. Les hautes maisons, pendant des lieues, dressaient leurs cubes trépidants, aux parois vitrifiées, d’un bleu luisant et pâle, forées d’innombrables fenêtres. Les phares électriques balançaient leurs énormes soleils blafards. Et, sur le ronflement de l’immense cité métallique, sifflait le vol des grands aéronefs.

Les enfants se réunissaient en grandes troupes. Ils s’asseyaient, en cercles mornes, ne disaient rien, se regardaient, et mouraient, un par un. Leurs mains soutenaient avec effort leurs énormes fronts. Nul frisson joyeux n’animait ces petites faces déjà si graves. Et c’était dans ces crânes trop gros que semblait être le siège du mal.

Les parents délaissaient les métiers, et couraient, sans savoir, dans les rues. Les inspecteurs de l’enfance, spécialistes savants et probes, épiaient, avec des yeux pleins de larmes, les symptômes du mal inconnu.

Par instants, un enfant s’affaissait, puis un autre. Et le fléau énigmatique passait ainsi sur les lamentables petits conciliabules. Le long sanglot des mères emplissait la Cité. Elles avaient abandonné les usines et les maisons, et parcouraient les rues, tenant des enfants morts dans leurs bras.

D’heure en heure, les savants et les riches qui gouvernaient la ville se relayaient sur les balcons de la Maison du Peuple, pour haranguer la foule.

Déjà, il y avait quelques siècles, la clameur des femelles éperdues avait fait résonner les murs de la ville. Mais c’étaient les enfants des pauvres que frappait la mort. Des quartiers entiers avaient sauté sous les bombes ; et les pères avaient veillé les petits cadavres, les deux mains croisées sur leurs fusils.

On fit des lois ouvrières, des lois infantiles. Une réglementation judicieuse de l’éducation et de l’instruction fit régner l’égalité au moins pendant les premiers âges de l’enfance…

Mais aujourd’hui !…

Tout le labeur, tous les efforts, tous les progrès de l’humanité avaient peu à peu convergé vers l’enfance. Quand les machines, désormais asservies et multipliées pour tous les usages de la vie, eurent simplifié de plus en plus l’effort brutal, les savants, les médecins, tous les hommes, se minent à perfectionner, à soigner l’enfant comme un mécanisme précieux, aux ressources incalculables.

On croyait avoir tout prévu.

Et les médecins, atterrés, devaient s’avouer : qu’ils ne comprenaient plus.

Pourtant, il fallait agir. Déjà, dans les vieux quartiers de la ville, des chefs, inconnus la veille, organisaient de vastes meetings.

Mais tous n’étaient-ils pas intéressés, depuis les plus grands jusqu’aux plus humbles, à ne pas voir s’anéantir l’espèce ?

Les chefs du gouvernement tinrent conseil. Deux mille pères de famille, directeurs des plus importants services de la cité, élus par leurs concitoyens, eurent voix délibérative.

À quoi bon ! et que peuvent les discours des hommes devant la mort ? Quelque puissance inconnue et terrible se vengeait de trop de progrès, de trop de savoir, de trop d’orgueil ?

Le conseil ne donna rien.

Et les enfants continuèrent à mourir. On leur avait donné des joujoux inouïs qu’ils ne touchaient même pas : des machines parlantes, volantes, des mécanismes compliqués et lilliputiens…

Les enfants ne regardaient rien, pleins de torpeur, et comme fascinés par l’Ennemi qu’ils voyaient seuls.

Des autres villes arrivaient des aéronefs pleins de messagers éperdus. Les sirènes des sémaphores poussèrent nuit et jour un long mugissement d’alarme. Et une clameur désespérée passa sur le globe comme une vague.

Le troisième jour, un malfaiteur inconnu fit sauter le palais du gouvernement.

Le lendemain, un des savants les plus estimés de la ville, chef au Conseil, était assassiné par un fanatique… Et les attentats se multiplièrent. La folie gagnait tous ces cerveaux si bien équilibrés par de longs siècles d’une éducation exclusivement rationnelle, positive et scientifique.

Le matin du huitième jour, il y avait 3000 enfants morts.

Rou, sous-directeur des Services aériens, réunit en son logis vingt-quatre pères de famille, hommes notables et syndics des plus puissantes corporations.

« Nos savants, leur dit-il, avouent leur incapacité. Les chefs du pouvoir se cachent. Il y a une heure, les écrans photophores annonçaient le suicide du médecin-chef de la pouponnière Bacon. Cela doit finir. Un de mes ingénieurs, qui habite, dans le quinzième cercle, le quartier des jardins, connaîtrait un vieux médecin, fort obscur, d’ailleurs, et réputé fou pour son attachement aux méthodes abolies. On l’accuse même de garder chez lui de ces livres dangereux, brûlés, lors de la grande purification, en l’an 2027.

« C’est le seul médecin qui n’ait pas été consulté encore. Il faut tout essayer. Venez. »
 

*

 

Le docteur Harus habitait en haut de la vieille ville, en une maison qui gardait un peu l’allure des constructions barbares du vingtième siècle.

Ses visiteurs traversèrent un grand jardin où fleurissaient des plantes démodées. Et ces pauvres gens se sentirent inconsciemment réconfortés devant ce ruissellement lumineux de bleus, de pourpres, de blancs et d’ors, devant ces libres fleurs bourdonnantes d’abeilles.

Ils trouvèrent le docteur dans son jardin. Il portait l’ample culotte bleue des hommes du peuple, et une veste de cuir, aux taches multicolores.

L’aérostier Rou lui exposa leur requête.

Le vieux eut quelque inquiétude. Les savants et les médecins l’avaient tant persécuté pour ses doctrines.

Et puis, il s’était retiré de la vie… Sa tête rose, longue, ridée, avec de gros yeux bleu fané, se balançait avec indécision. Puis il regarda les visages angoissés des hommes, ces masques froids, inexpressifs, que la douleur embellissait ; il écouta ces voix enrouées de larmes et qui voulaient se faire bien mâles.

« Oui, dit-il, pensivement, je connais la catastrophe. Mais comment voulez-vous, lorsque vos savants renoncent, que je sauve tous ces petits ? »

Il y eut une pause. Harus poursuivit, plus bas :

« Je l’ai bien dit, je l’ai bien dit. Trop de notions précises, et trop tôt. On a farci de science ces petite cerveaux. Ils ont, en naissant, dans le crâne, une hérédité d’équations. On a traité l’enfant comme un mécanisme. Le mécanisme s’est détraqué… Je l’ai dit, je l’ai dit. »

Les pères écoutaient, anxieux. Il glissait du soleil sur les fleurs. Deux petits chiens, d’une teinte étrange, passèrent et disparurent dans les massifs.

« Eh bien, dit un des envoyés, que nous conseillez-vous ? »

Le vieux se rassura un peu.

« Selon moi, le mal des enfants, c’est l’excès de science des hommes, c’est une culture exclusivement positive. Il faudrait… mais ! c’est impossible… On a brûlé, il y a longtemps, les livres sauveurs. On a massacré les chimères, comme si l’illusion et le mensonge n’étaient pas aussi une nécessité vitale. C’est trop tard… Je ne puis rien faire pour vous. Pour guérir cette épidémie morale, il faudrait me trouver un poète. »

La députation des pères de famille eut un sursaut. Un poète ! Le mot, lui-même, ne représentait plus grand-chose pour eux. Il y avait tant de siècles que cette race était définitivement disparue. On avait fait des lois rigoureuses contre les poètes. On avait brûlé tous leurs livres et les Contes, les Romans, les Épopées, tous les Rêves héroïques et tendres qui avaient aidé les anciens hommes à vivre leur vie incomplète.

Un poète ! Le vieux médecin cherchait une défaite impossible. Et les pères allaient se retirer sur cette déception suprême, quand le plus jeune, l’électricien Moo, qui s’illustra par la suite, lors de la seconde Guerre Sociale, et qui avait trois enfants encore vivants, dit :

« Vous avez raison, docteur Harus. Il est possible que, malgré les plus strictes prohibitions, un poète se trouve encore sur le globe. Logiquement, les derniers rejetons de cette race proscrite doivent s’être réfugiés dans les pays que l’activité humaine a abandonnés et qui sont revenus à l’état de nature. Je pars de suite, dans mon aéronef, tenter ce recours suprême. »

Quelques heures après, la nouvelle était proclamée sur les grands écrans photophores. Les vingt-quatre pères de famille délégués s’embarquèrent, et toute la ville anxieuse suivit le départ de l’expédition. Quand le dirigeable s’envola, il faisait nuit. Le grand ciel, d’un noir froid, ruisselait d’étoiles. Sous les voyageurs, parfois s’arrondissait le halo lumineux d’une cité, puis le grand trou d’ombre des exploitations agricoles.

Ils entendaient monter d’en bas le mugissement d’alarme des sémaphores, dont la plainte veillait sur les cités mortuaires ; et, en passant sur une ville océanique, ils virent le volcan rouge d’une formidable explosion…
 

*

 

L’expédition durait depuis quatre jours. Ils avaient quitté le pays des villes. L’incrédulité les avait accueillis partout. Les savants et les chefs de villes étaient indignés de leur recherche. Les foules mêmes manquaient de foi. Et seules, les mères crurent à la parole du docteur Harus et attendirent…

Ils passèrent les pays abandonnés, aux forêts vivaces, hantées de bandits, d’anthropoïdes, de fuyards. Ils allèrent jusqu’aux confins désertés du globe. Ils interrogèrent les derniers survivants de la guerre des Pirates. Mais ils ne trouvaient pas de poète. La race en semblait définitivement disparue. Ils décidèrent le retour. Moo lui-même ne croyait plus. Cependant, il les supplia : « Un jour encore ! » Et ces hommes, stupéfiés de douleur, n’osèrent pas retourner vers les villes, pour revoir leurs enfants morts.

Ils volèrent un jour encore. Ils effleuraient de doux paysages, des vallons bleus, des coteaux veloutés de bois, des plaines avec de grands lacs pleins d’oiseaux et des fleuves d’eau transparente.

C’était le dernier soir. L’aéronef, brusquement, vira vers les continents civilisés, là-bas où se lamentaient les villes.

Soudain, Moo poussa un cri, fit signe de la main. Et les pères entendirent, derrière un bouquet d’yeuses, le son ténu et pur d’urne flûte.

Leur machine s’éleva en tournoyant.

Au flanc d’un coteau de terre noire, s’effilant toute droite, montait une fine colonne de fumée… Les pères haussèrent les épaules.

Moo saisit le levier électrique ; l’aéronef vint atterrir silencieusement près d’un jardin.

Le son de la flûte retentit plus distinct, et ils virent, derrière les arbres, une petite maison rousse, à demi creusée dans le rocher. Deux enfants nus jouaient devant la porte. Une jeune femme au long pagne azuré jetait du grain à des perdrix. Plus loin, assis sur une souche fracassée, un vieux musiquait devant le soir.

Les gens de la ville s’approchaient, invisibles, entre les arbres. Et la haine leur serra le cœur. Les deux beaux gamins sautaient et riaient, et là-bas, dans les jardins d’enfance, muets et graves, leurs petits attendaient la mort. Ces enfants, d’ailleurs, ne leur plurent pas. Ils n’avaient point l’énorme tête, les membres grêles de leurs fils. Ce n’étaient pas ces minuscules ossatures où le système nerveux s’étalait comme une monstrueuse araignée. Les drôles ressemblaient plutôt à ces statues archaïques que l’on gardait en quelques musées. Mais ils riaient, agitant leurs têtes crépues, et faisant courir sur la mousse fleurie de la clairière leurs mollets nerveux et leurs blanches cuisses agiles.

Soudain, ils entrevirent Moo et les hommes, et s’enfuirent en criant vers le vieux joueur de flûte.

Celui-ci s’était levé, très pâle, et laissa tomber la syrinx.

Il bégayait. Il tremblait. Il semblait vouloir fuir. Mais une robuste vieille, les poings aux hanches, sortit de la cabane, blanche de colère et d’angoisse, et cria : « Qu’est-ce qu’ils demandent encore ? »

Moo exposa la catastrophe. Il dit le mal des enfants, la mort sur les cités, la lamentation innombrable des mères. Il dit le but du voyage.

Les solitaires restèrent longtemps silencieux. Mais quand le grand-père vit ces hommes las, brisés par cette déception suprême, regagner sans un mot leur machine volante, il se leva, prit les mains de Moo qui pleurait, et déclara, tout piteux :

« Je… je crois bien que… peut-être, je suis un peu… poète. »

Puis d’anciens souvenirs fiers le redressèrent, et il parla avec une noblesse imprévue, qui fit rêver les hommes des villes :

« Vous avez chassé mes frères comme des fauves. Vous avez cru que le rêve était le grand ennemi de la vie. Vous avez discipliné les mécanismes, vous avez presque donné une âme aux machines ; et vous avez laissé mourir votre âme, pauvres fous, et vos enfants meurent, à présent, de votre science et de votre victoire. »

Les hommes des villes baissèrent la tête. Rou, s’élança, les poings serrés, mais ses compagnons le retinrent. Ils ne comprenaient pas comment cet homme guérirait leurs petits. Mais ils sentaient en lui une grande force inconnue qu’ils vénérèrent.

« Soit, dit le vieux. Je vous suivrai. »

Et il ajouta :

« Les morts de jadis sont trop vengés… J’ai compris de quoi meurent les enfants des hommes.

Pauvres gens ! Toute faute porte en elle ses résultantes, comme les formules de vos équations. L’inflexible et mécanique justice devait châtier dans vos fils le crime de vos ascendants.

Hélas ! il fallait une telle catastrophe pour laver le crime inexpiable, pour venger les frères héroïques qui tombèrent dans les rues de la métropole, assassinés par les Barbares. J’ai tressailli, devant votre douleur, de toutes mes fibres d’homme. Mais les siècles n’ont pu faire oublier aux poètes le jour où tout un peuple proscrivit à jamais leurs ancêtres sanglants et tragiques. Oh ! ce fut une belle revanche des médiocres, de l’immense troupeau anonyme des utilitaires, qui ne voulurent jamais voir plus haut que les engrenages de vos mécanismes ! Vous avez chassé ceux-là seuls qui pouvaient donner à la vie son prix et sa beauté. Et c’est vous, c’est vous qui êtes les meurtriers de vos fils !

Ils meurent de leur vie aride, de leurs âmes desséchées entre les feuillets de vos algèbres et de vos statistiques. Leurs âmes ne peuvent plus jeter de racines vivaces pour s’accrocher à la vie. Elles ont perdu leur raison de vivre. Elles se détachent d’une vie que l’idole sociale et égalitaire a rendue atrocement linéaire, vide et minéralisée.

Vous avez fait de la vie sociale un aride catalogage aux millions de cases ; vous avez fait d’elle votre plus triomphant mécanisme ; et il est passé sur les âmes et il les a écrasées !…

S’il n’est pas trop tard, je veux sauver vos petits. Je leur ferai chérir les Chimères chaudes de vie que vos pères ont éventrées. Je vais tâcher de leur inoculer les Illusions et les Songes. Oui, oui ! Ils doivent vivre. Et ce sera la vengeance des Poètes !

Je ne vous demande qu’une promesse : me ramener, de suite, près des miens, une fois ma tâche achevée. »

Et il partit, pendant que la vieille gémissait et que la jeune femme courait dans le bois après les enfants éperdus.
 

*

 

L’aéronef revient vers les villes. Autour de lui tourbillonnent les machines volantes.

Et, de ville en ville, passe la nouvelle : « Ils ramènent un Poète ! »

Dans la métropole, une foule démesurée avait inondé toutes les rues, toutes les places. Les ponts de verre et les terrasses aériennes vibraient sous une incessante ruée. Les mêmes gens qui riaient la veille de cette folie, qui ne pouvaient la comprendre, attendaient maintenant avec une impatience désespérée. On avait fait une ovation au docteur Harus, et il se tenait, tout blême, sur une plate-forme mobile qu’entourait un grouillement d’hommes. On l’y avait hissé malgré ses supplications ; car il craignait la vengeance des savants et des maîtres de la ville.

Les enfants, tout près, dans leurs cercles muets, tombaient toujours, par grandes fauchées. On avait arrêté les machines. Les hommes ne voulaient plus vivre si l’espèce devait s’anéantir devant eux.

Seule, dans la ville où se taisaient les mécanismes, on n’entendait plus que la rumeur innombrable de la foule qui attendait.

Une grande foi l’avait soulevée.

Des mères avaient pris leurs petits. Elles les dressaient, de leurs bras roidis, là-haut, vers le petit point noir qui accourait du fond du ciel. Et les enfants, vaguement réveillés, agitaient un peu leurs mains mortes.

L’aéronef prit terre au milieu de la foule subitement silencieuse.

Et les soldats de police passèrent, au galop de leurs chevaux lamés de bronze.

Mais l’automatisme séculaire était tel que, malgré leur angoisse, des centaines de mille hommes s’alignèrent sans un murmure.

Les voyageurs descendaient, avec un vieil homme inconnu, vêtu d’étoffes éclatantes.

La foule fut déçue. Le cœur des mères se serra.

Ce poète tant attendu, cet homme qu’on avait chassé, ce représentant d’une race maudite, leur semblait, malgré tout, devoir être quelqu’un de surhumain.

Il avait été grandi et magnifié par l’attente de tout un peuple.

Et ce petit vieux, laid, aux yeux brillants, aux allures gênées, rose et velu, ne réalisait pas leur espoir. Pourtant, ils voulaient croire encore… Et déjà, les savants et les chefs de la ville, qui prévoyaient la déception atroce, dans quelques instants, faisaient masser les troupes de police et braquer les canons des tours.

« Menez-moi aux enfants, » dit le vieux.

On le mena.

Et quand il eut vu tous ces petits aux yeux sans lueurs, il fut pris de pitié.

Les enfants ne le regardaient pas, ne regardaient rien.

Il s’assit simplement au milieu d’eux, et commença à parler…

Il leur dit de belles histoires, des contes lumineux que les hommes ne savaient plus.

Il narra des choses fantastiques et souriantes, avec des mots éclatants, des rythmes sonores.
Un à un, les enfants relevèrent la tête.

Et le Menteur parla d’une voix plus forte… Autour de lui voltigeaient les légendes aux ailes d’or. Il chantait l’histoire des guerriers enfermés dans le grand Cheval, les Océans fabuleux où les sorcières marines chevauchent des poissons multicolores. Aux tourelles des châteaux riaient des princesses archaïques et jolies. Il dit des histoires de gamins aventureux, à travers des jardins pleins de bêtes impossibles. Tout un ruissellement d’images violemment coloriées, comme les aimaient les enfants d’autrefois…

Les petits avaient semblé d’abord ne pas comprendre…

Puis leurs yeux devinrent plus vifs. Un peu de sang alluma les joues chlorotiques…

Tout à coup, un bambin se dressa sur ses jambes incertaines. Il battit des mains ; les autres petits se mirent à rire.

Le vieux, épuisé, se tut un instant. Et, jusqu’au fond de l’horizon, l’on n’entendit plus que la respiration haletante de la foule.

Enfin, le poète se mit en route, doucement, racontant toujours les mensonges qui charmèrent les hommes des temps lointains. Les petits enfants le suivaient, trébuchant de leurs jambes molles, les yeux extasiés. La foule se creusait spontanément devant le petit cortège. Les parents stupéfiés n’avaient, pas encore compris le miracle ; mais ils voyaient leurs enfants rire et marcher.

Ces millions de cerveaux entrevirent alors qu’il y a quelque chose de plus grand que la science, de plus grand que la vie.

Ils comprirent que leur merveilleux labeur était vain, s’il n’était fécondé par le rêve.

Et l’immense foule recueillie, délirante d’enthousiasme, se mit à couler derrière le vieillard divin qui parcourait la ville…
 

*

 

C’est ainsi que la race humaine fut sauvée, une fois encore, d’une des plus grandes crises qu’elle eût traversées, et que les Illusions proscrites se réinstallèrent victorieusement dans les âmes et vivifièrent à nouveau la vie.
 
 

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(Jean Le Cocq [pseudonyme de Roger Dévigne], in Le Radical, organe du Parti Radical et Radical-Socialiste, trente-deuxième année, mardi 13 et mercredi 14 août 1912)

 
 
 
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