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J.-M. CAMPAGNE vient de consacrer à TROUILLE un livre que je souhaiterais sous les yeux de tous ceux qui veulent savoir jusqu’où la peinture peut aller lorsque quelqu’un a décidé de pratiquer systématiquement le refus d’obéissance. Avec Clovis TROUILLE, nous ouvrons un paradisiaque catalogue de jouets pour enfants un peu évolués : la punition se lève d’elle-même – et le vent du large.

Ce choc devant la toile, je ne l’ai connu que très rarement à un pareil degré : DELVAUX, ERNST, parfois MAGRITTE.

Cette époque couleur merdoie a tellement désincarné la peinture et la poésie, les a si bien ramenées à de maigres équations qu’un TROUILLE tombe comme un coup de soleil inespéré. Mais ceux qui détiennent le bâton à physique ne sont pas près de le lui pardonner.

Il a peint les filles les plus somptueuses du monde, telles que nous désirions enfin les voir ! Telles qu’il fallait oser les montrer. Ce désir prend source très loin en arrière, dans un univers où se constitue le musée de l’École Buissonnière. Ces foraines, ces moissonneuses fauves se promènent dans une campagne dont les meules et les bois secs vont s’allumer de joie dans leur sillage ; les sirènes du grand incendie de San Francisco se perçoivent, affaiblies par la distance.

TROUILLE a rencontré aussi Alice LIDDELL, qui fut la préférée de Charles DODGSON ; il a pénétré dans l’atelier où ce singulier révérend, plus connu sous le pseudonyme de Lewis CARROLL, photographiait les étoiles de son ballet en jupes courtes. Il était ici et là, à toutes les époques, prenant les mesures – un peu comme ROUSSEAU – de ce qui, précisément, semble échapper au compas. On pourrait compter les cils – et pas seulement – de ses pénitentes ou de ses bacchantes.
 
 
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Ce n’est pas le côté provocateur de TROUILLE qui me retient le plus ; il existe chez lui, à un degré unique, le don méticuleux, le génie artisanal de fabriquer un rêve qui résiste au pouvoir destructeur du réveil. Ce qu’aperçoit la ravissante Voyeuse gantée, par la fente du rideau, défie les imaginations portées vers la facilité. Voyez le paysage africain de Bikini, le Rêve d’Alice, le Palais inondé.

Nous sommes quelques-uns à nous être assis sur ces marches pour contempler les arceaux de feuillages d’où ne pouvait surgir qu’une ondine secouant ses gouttes d’eau : Elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et s’évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus.

Ce thème m’obsède depuis longtemps : une Secte qui tire dix noms au hasard ; une mégère aussi hideuse que l’Asie, de BALZAC, leur remet une invitation : rendez-vous le 25, à tel endroit. Ceux qui acceptent pénètrent dans un quartier sordide, une maison presque en ruine, un couloir qui pue le graillon —– et pourtant, à mesure qu’ils avancent, ils se sentent décrassés. Encore quelques pas et une porte s’entrouvre : ce qui les attend derrière elle, dans un luxe écrasant, c’est quelque chose que TROUILLE a soupçonné.
 

André HARDELLET

 
 

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Clovis TROUILLE, par J.-M. CAMPAGNE (J.-J. PAUVERT éditeur). 65 reproductions. Reliure toile sous jaquette. 36 F.
 

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(André Hardellet, in Le Collectionneur français, le journal de tous les collectionneurs et de toutes les collections, deuxième année, n° 10, janvier 1966)