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LA DÉCOUVERTE DE L’ÉLÉPHANT D’EAU

 

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L’Heure scientifique

 

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L’Éléphant d’eau

 
 

M. le professeur Trouessart, qui occupe une chaire de zoologie au Muséum, vient de nous signaler l’existence d’un animal, inconnu jusqu’à ce jour. Je dis bien : l’existence, car la bête en question a été seulement aperçue et nous ne possédons encore ni ses dépouilles, ni sa photographie. Mais comme il fut observé par M. Le Petit, le savant voyageur du Jardin des Plantes, son existence ne saurait être mise en doute.

Il s’agit de l’éléphant d’eau. M. Le Petit a vu cinq de ces rares pachydermes au bord du lac Léopold II, sur la rive gauche du Haut-Congo. Ils étaient à cinq cents mètres de lui. Il put donc les examiner fort exactement durant quelques instants. Leur taille est de deux mètres environ. Le cou est long, la trompe et les oreilles courtes. Ils ne paraissaient pas avoir de défenses. Leur pied doit être fort différent de celui des éléphants à en juger par les empreintes. Malheureusement, il fut impossible de les approcher. Ils se jetèrent dans le lac et s’éloignèrent, nageant sous l’eau, la trompe seule dépassant la surface. L’éléphant d’eau est certainement une nouvelle et remarquable espèce.

Ces contrées mystérieuses du centre africain réservent d’ailleurs bien des surprises encore aux zoologistes. Il arrive qu’on y découvre des bêtes qui, passaient pour fabuleuses ou hypothétiques.

Quand Stanley traversa l’Afrique, il nota les récits d’indigènes qui connaissaient un animal merveilleux, moitié buffle et moitié girafe. Or, cet animal existait réellement. Des Européens le virent dans les régions de l’Ouganda et du Bar-el-Gazal : c’était l’okapi, animal excellent, béni des paléontologistes, car il représentait un type logique qu’on croyait à jamais disparu. Son existence rassura les timides et les gens de peu de foi. Sir Harry Johnston, gouverneur de l’Ouganda, en 1901, envoya au British Museum une peau et un crâne d’okapi. Depuis l’Illustrated London News a donné une admirable photographie d’un jeune, âgé de un mois et qui mesurait 80 centimètres de haut. Les classificateurs s’accordèrent de leur mieux pour considérer cette espèce comme représentant un stade peu évolué des girafes.

Cela est fort bien. Mais nous sommes impatients de voir de nos propres yeux un okapi et un éléphant d’eau bien vivants. Ils mettraient de la vie dans notre Jardin des plantes. Souhaitons qu’un sultan du Darfour ou de l’Oubangui, ami des sciences, et par manière d’entente cordiale, nous fasse ce petit cadeau.
 
 

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(François Poncetton, in Le Figaro, cinquante-septième année, troisième série, n° 17, mardi 17 janvier 1911)

 
 
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UNE RENCONTRE

 

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Du reste, avant de conquérir ces régions, il fallait d’abord s’en tirer. Stas se proccupa donc de parer au plus urgent. Comme la caravane formait une longue file, il résolut de se mettre en queue afin d’avoir tout sous les yeux.

Or, tandis que la troupe défilait devant lui, il remarqua avec étonnement, dans les rangs, avec leur bagage sur la tête, les deux sorciers, M’Kounie et M’Poua, qui avaient reçu de Kali une si bonne correction. Il les arrêta.

« Qui vous a dit de venir ?

– Le roi, » répondirent-ils, en s’inclinant très bas.

Mais malgré leur humble attitude, leurs yeux exprimaient une haine si sauvage que Stas les aurait chassés à l’instant, s’il n’avait craint de compromettre l’autorité de Kali. Il l’appela aussitôt.

« Est-ce toi qui a commandé à ces deux sorciers de nous suivre ?

– C’est Kali. Kali savoir faire.

– Tu aurais montré plus de savoir faire en les laissant où ils étaient.

– Non, Sorciers dire aux Wahima tuer Kali quand Kali revenir.

Ici, les surveiller. »

Stas réfléchit un instant.

« Tu as peut-être raison. Cependant, tiens-les à l’œil, nuit et jour.

– Kali pas lâcher bambou. »

La caravane se mit en marche. Au dernier moment, Stas fit placer en queue la garde armée de carabines et composée d’hommes de confiance. Ils s’étaient attachés à leur jeune chef durant leur période d’exercices ; de plus, étant plus près de sa personne, ils se regardaient comme supérieurs aux autres. Ils auraient la charge d’arrêter les déserteurs, car il était à prévoir qu’aux premières difficultés, les défections ne manqueraient pas.

Mais le premier jour, tout alla à merveille. Ils suivirent d’abord un plateau parallèle à la rive méridionale du lac, puis ils commencèrent à monter. Les vieux Sambourou, qui connaissaient ces régions affirmaient que la caravane devait franchir un col élevé qui séparait les montagnes Koullal et Inro, et qu’elle passerait de là dans le pays d’Ebène. Stas, qui possédait des boussoles, ne craignait pas de perdre son chemin.

Ils passèrent la première nuit sur une hauteur boisée. Dès que le jour tomba des feux s’allumèrent et les nègres firent cuire leur repas, composé de viande fumée et de gâteaux de manioc. Il se mirent ensuite à parler entre eux de l’endroit où les conduisait « le grand seigneur » et de la récompense qu’ils recevraient. Certains chantaient accroupis devant la flamme ; et tous bavardèrent fort et si longtemps que Stas dut leur imposer silence pour procurer du repos à Nel.

La nuit fut très fraîche, mais les premiers rayon du soleil réchauffèrent l’air aussitôt. Les jeunes voyageurs furent alors témoins d’un spectacle étrange.

Ils approchaient d’un petit lac, long de deux kilomètres, formé par les pluies dans une dépression du sol, quand Stas, assis près de Nel, sur King et regardant la contrée à travers sa lorgnette, s’écria soudain :

« Regarde. Des éléphants vont à l’eau. »

En effet, à cinq cents mètres de là, on en voyait cinq ou six qui se dirigeaient lentement, l’un derrière l’autre, vers le petit lac.

« Drôles de bêtes ! dit Stas, qui continuait à les observer avec curiosité. Ils sont moins hauts que King, avec des oreilles beaucoup plus petites et je ne leur voir pas du tout de défenses. »

Les éléphants entrèrent dans l’eau, mais ne s’arrêtèrent pas au bord, comme le faisait d’ordinaire King, pour se doucher avec sa trompe. Ils pénétrèrent si avant qu’on ne vit bientôt plus que leurs dos noirs, semblables à des îlots rocheux.

« Qu’est-ce à dire ? s’écria soudain Stas. Ils plongent ! »

En effet, les éléphants avaient disparu. Sur la surface de l’eau, on ne distinguait plus que cinq ronds, semblables à des fleurs rouges, qui se balançaient légèrement.

« Ils sont au fond et l’on aperçoit l’orifice de leurs trompes ! » continua Stas, qui n’en croyait pas ses yeux.

Puis, appelant Kali :

« As-tu vu ?

– Éléphant d’eau, répondit tranquillement le jeune nègre.

– Des éléphants d’eau ?

– Kali voir souvent.

– Et ils vivent dans l’eau ?

– La nuit, sortir dans la jungle. Le jour, rester dans le lac comme le kiboko (l’hipopotame). Sortir seulement après le soleil couché. »

Stas fut longtemps à revenir de sa surprise. Il eut grande envie d’arrêter la caravane jusqu’au soir. Mais il se dit que les éléphants pouvaient sortir sur la rive opposée et que l’obscurité empêcherait de les observer convenablement.

« Allons, dit-il à Nel, nous avons vu ce qu’un Européen n’a encore vu jusqu’ici. Sais-tu que personne ne nous croira quand nous raconterons qu’il y a en Afrique des éléphants amphibies ?

– Et si tu en prenais un pour le montrer ? »
 
 

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(Henryk Sienkiewicz, Le Gouffre noir, roman d’aventures [W pustyni i w puszczy, 1911], chapitre XLIII, traduit par Paul Cazin, in L’Écho d’Alger, journal républicain du matin, vingt-deuxième année, n° 8670, mercredi 5 juillet 1933 ; repris en volume chez Fernand Nathan, en 1934, collection « Aventures et voyages, » illustré par Maurice Toussaint)

 
 
 
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À LA RECHERCHE DU LION BLANC

 

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Sur les bords des Grands Lacs de l’Afrique centrale, des horizons nouveaux dont M. de Crac n’avait pas soupçonné l’immensité s’ouvrent à l’imagination des chasseurs. Le lion blanc est un gibier inédit que Tartarin, lui-même, n’avait pas songé à tuer. Quelle gloire pour le Nemrod du vingtième siècle qui, de ce coin de terre, protégé comme une réserve intangible, où se sont réfugiés les derniers survivants d’une légion de bêtes féroces qui étendaient autrefois leurs ravages sur la plus grande partie du continent africain, rapportera la dépouille de ce carnassier mystérieux et terrible dont les plus savants naturalistes de l’Europe ignoraient l’existence !

Mais est-il bien sûr que le lion blanc ne soit pas un animal chimérique dont les rugissements n’ont jamais retenti que dans les récits de chasse des indigènes ?

Entre eux, les noirs disent rarement la vérité, mais ils considèrent le mensonge comme un devoir prescrit par la solidarité de la race lorsqu’ils s’entretiennent avec des Européens. Le doute serait donc permis si l’existence d’une nouvelle espèce de lions, jusqu’à présent inconnue, n’était pas attestée par le Badminton Magazine. La plus autorisée des Revues de sport qui se publient en Angleterre ne s’exposerait pas au danger de se faire prendre en flagrant délit de mystification infligée à ses lecteurs. Un des collaborateurs de ce recueil a courageusement entrepris d’élucider la légende du lion blanc.
 
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« Chaque fois, dit M. Geoffrey Williams (1), que j’essayais d’obtenir un renseignement précis sur ce mystérieux carnassier, les noirs me faisaient toujours la même réponse : « Lorsqu’un indigène aperçoit un lion blanc, il s’enfuit à toute vitesse. » Comme les Macheinas, qui habitent cette région, sont des hommes très courageux qui, sans autres armes que leurs arcs et leurs flèches empoisonnées, n’hésitent pas à attaquer les bêtes féroces les plus redoutables, je voulus à tout prix savoir le dernier mot de ce mystère. J’avais, d’ailleurs, la conviction que dans les environs des cratères éteints de Nyara Hills où sur un sol, d’origine volcanique, a poussé une végétation, luxuriante et presque impénétrable, on trouvera des oiseaux et des quadrupèdes, dont personnelle soupçonne aujourd’hui l’existence. »
 

Un jeune Macheina, nommé Matoï, avait affirmé au collaborateur du Badminton Magazine que de l’autre côté des Nyara Hills, il avait vu un lion blanc. L’indigène qui faisait ce récit était un garçon d’une quinzaine d’années ; dans une chasse au rhinocéros, l’explorateur anglais lui avait sauvé la vie et comptait sur son dévouement le plus absolu. On sait que la reconnaissance est une vertu noire, tandis que l’ingratitude est un vice blanc.

Il serait trop long de raconter les péripéties d’une expédition qui, d’ailleurs, fut difficile à organiser. Jamais les douze porteurs que M. Geoffroy Williams avait pris à son service n’auraient consenti à se mettre en route, s’ils avaient su à quel gibier il allait faire la chasse ; Matoï seul était dans le secret.

Après avoir traversé la chaîne des Nyara Hills, l’explorateur anglais entreprit de longues et pénibles recherches et finit par découvrir, sur la lisière d’une forêt, des empreintes profondément imprimées dans Je sol encore humide. Ces traces pouvaient être celles d’un léopard d’une taille extraordinaire, mais Matoï n’eut pas un instant d’hésitation : il reconnut les pas d’un lion blanc et s’empressa de grimper au haut de l’arbre le plus rapproché.

M. Geoffrey Williams essaya, sans succès d’ailleurs, de suivre la piste à travers la forêt, et tomba dans une de ces excavations naturelles que présentent, parfois, les terrains de formation volcanique. C’était une fosse immense de dix mètres de profondeur, sur dix mètres de largeur et seize mètres de longueur. Comment sortir de cette tranchée ? les parois étaient nues et taillées à pic dans la lave. L’explorateur s’assit sur une pierre pour se remettre de sa chute, mais il n’eut pas le temps de se reposer ; il venait de reconnaître les empreintes du fauve qu’il avait vainement cherchées dans la forêt. Puis, il entendit un bruit dans les buissons qui recouvraient le sol de la fosse.

Il ne reste plus à l’explorateur qu’une chance de salut, c’est de se diriger en toute hâte vers le seul point où la lave n’est pas absolument unie et de grimper sur un petit rebord qui est à cinq mètres environ au-dessus du sol. Impossible de monter plus haut ; au-delà de l’anfractuosité où s’est réfugié l’homme, la lave redevient polie comme un miroir.
 

« Je m’assieds donc sur ce refuge étroit et peu sûr, dit le collaborateur du Badminton Magazine. J’entends un rugissement. C’est bien la tête d’un lion, mais le corps plus gracieux et plus souple rappellerait plutôt la tribu des panthères. La couleur d’un gris très clair est presque blanche. La bête flaire la pierre où je m’étais assis et suit la piste comme un chien de chasse. Puis, elle va se coucher au-dessous de mon refuge et me regarde, la tête appuyée sur ses deux pattes de devant. Il n’y avait dans ses yeux aucun éclair de colère, mais une expression d’énergie immobile et silencieuse, bien plus effrayante encore. Le lion, en effet, ne rugit pas, il n’agite pas sa queue, il ne fait pas un mouvement. »
 

Nous ne ferons pas un récit des assauts réitérés que le lion essaie de donner à un ennemi réfugié à une hauteur où il ne pouvait atteindre. Les forces du carnassier s’épuisèrent enfin, et, lorsque la nuit fut venue, il disparut dans les buissons.

L’homme descendit de son refuge et se mit à longer le mur de lave avec l’espoir de trouver une issue. Bientôt, il découvre un couloir étroit où il ne peut avancer que sur les mains et sur les genoux. Après avoir parcouru de la sorte un trajet d’une cinquantaine de mètres, il s’aperçoit que le défilé s’élargit autour de lui. Il fait brûler une allumette et reconnaît que la caverne où il se trouve et le couloir qu’il vient de suivre sont faits de blocs de lave qui ont formé une sorte de route en s’accumulant au hasard. À peine l’explorateur s’est-il assis pour prendre quelques instants de repos qu’il entend du bruit derrière lui. C’est le lion qui l’a suivi à la piste dans le couloir. L’instinct de la conservation décuple les forces de l’homme qui a tout juste le temps de faire tomber de la voûte celui des blocs de lave dont l’équilibre paraît le plus instable et de barrer l’entrée de la caverne au carnassier. Le lion essaie vainement de renverser l’obstacle et l’explorateur, ayant suivi pendant dix minutes environ le couloir qui se prolongeait de l’autre côté de la caverne, réussit enfin à sortir de la fosse et ne tarde pas à retrouver ses compagnons.

Et maintenant la chasse au lion blanc est ouverte.

Nous renonçons à calculer le prix qu’atteindrait ce carnassier rare s’il était capturé vivant. Quelle fortune pour un Jardin zoologique, quelle source de bénéfice pour une ménagerie que de montrer un animal dont l’existence n’était pas soupçonnée du public ! À défaut d’une capture qui rencontrerait des obstacles à peu près insurmontables, un chasseur pourrait se contenter d’une gloire taillée dans la peau d’un lion blanc. Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’il serait imprudent de vendre cette peau avant que la bête fut abattue. Une spéculation de ce genre, qui est toujours incertaine, serait en pareil cas plus aléatoire que jamais.

Le Nemrod africain qui, du pays des Macheinas, rapportera ce précieux trophée, ne laissera pas seulement un nom à jamais célèbre dans les annales de la chasse, mais il rendra par-dessus tout un signalé service à la science.

Malgré tout le crédit que méritent les récits des explorateurs, il faut, pour être bien sûr qu’un nouvel animal existe, avoir vu et touché sa peau.
 
 

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(1) Geoffrey Williams a été un collaborateur régulier du Badminton Magazine of sports and pastimes ; il y a publié un bon nombre de fictions, mettant en scène des chasses fantastiques. Il est intéressant de noter que les premières observations avérées de lions blancs, considérés alors comme des animaux légendaires, remontent à l’année 1928, et que la fiction a ainsi rejoint la réalité. (Note de Monsieur N)
 

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(G. Labadie-Lagrave, « Lectures étrangères, » in Le Figaro, supplément littéraire, sixième année, nouvelle série, n° 49, samedi 3 décembre 1910)

 
 
 
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OÙ L’ON REPARLE DU LION BLANC ET DE L’ÉLÉPHANT D’EAU

 

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LES MIETTES DE LA VIE

 

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Le lion blanc

 
 

Un explorateur anglais digne de foi (les Anglais sont généralement dignes de foi, ils ne conçoivent pas très bien la blague) raconte dans un récit publié par le Badmington Magazine, revue de sport non moins sérieuse, que dans une partie de chasse sur les bords des grand lacs de l’Afrique centrale, il a vu un lion blanc.

Il n’a pas pu le tuer.

M. Geoffrey Williams (c’est le nom de l’explorateur) avait souvent entendu parler du lion blanc par les nègres ; certains même l’avaient aperçu, mais quoique appartenant à la tribu des Macheinas qui passent pour être les plus hardis chasseurs du Centre africain, aucun d’eux n’avait tenté même d’approcher, car, disaient-ils, comme en un axiome : « Lorsqu’un indigène aperçoit un lion blanc, il s’enfuit à toute vitesse. » Pourquoi ? Ni M. Geoffrey Williams, ni le Badmington Magazine, ni les Macheinas ne l’expliquent, mais ce doit être à cause de sa couleur qui constitue pour ces indigènes le signe d’une invincible supériorité.

Geoffrey Williams, lui, en qualité de Blanc, voulut en avoir le coeur net. Il décida un jeune Macheina, nommé Matoï, plus courageux que les autres, à l’accompagner pour le guider jusqu’à la région tout à fait sauvage et inexplorée des Nyara Hills, où, parmi des cratères éteints, le lion blanc, disait Matoï, tenait son repaire. Les deux hommes découvrirent vite des empreintes que Matoï reconnut sans hésitation pour celles de l’animal en question. En les suivant, Geoffrey dégringola dans un cratère éteint, de dix mètres de profondeur (?) (je rapporte sans y rien changer le récit de cet Anglais digne de foi), de dix mètres de largeur et de seize mètres de longueur. À peine l’explorateur s’était-il assis sur une pierre « pour se remettre de sa chute » (!) (il est solide), qu’il entendit du bruit dans un buisson. Il avait sans doute perdu son fusil dans cette étonnante dégringolade et il n’eut que le temps d’escalader les parois du cratère à un endroit où la lave n’était pas très unie, et de se réfugier dans une petite excavation qui se trouvait à cinq mètres du sol. Il y atteint, s’assied et aperçoit au-dessous de lui le lion blanc. Laissons, en cette circonstance émouvante, la parole à Geoffrey : « C’est bien la tête d’un lion, mais le corps plus gracieux et plus souple rappellerait plutôt la tribu des panthères. La couleur d’un gris très clair est presque blanche (ce presque est un peu ennuyeux, on aurait voulu le lion blanc tout à fait blanc, enfin…) … Il n’y avait dans ses yeux aucun éclair de colère, mais une expression d’énergie immobile et silencieuse bien plus effrayante encore. Le lion, en effet, ne rugit pas, il n’agite pas sa queue, il ne fait pas un mouvement… » La nuit venue, le lion se leva, longea lentement les parois du cratère, s’engagea dans un étroit couloir entre deux blocs de la lave et disparut. Personne oncques depuis ne le revit.

Dans une autre revue cynégétique ou je ne sais dans quel journal, on pouvait lire ces jours derniers que ce même et toujours mystérieux Centre africain venait d’être encore le théâtre d’une découverte de ce genre: celle d’une espèce inconnue d’éléphants, l’éléphant d’eau. On les a aperçus de loin, mais sans pouvoir les approcher.

Allons ! la vieille terre se défend, la nature lutte, la région des Nyara Hills n’est pas encore lotie. Jusqu’à ces jours-ci, les quelques derniers rêveurs qui se résignent à croire au lieu de savoir, que la sonde et le scalpel, la loupe et les rayons X écœurent, ceux qui admettent qu’on ne peut pas tout comprendre et tout expliquer et qui n’en souffrent pas, ceux-là, n’étaient plus soutenus dans les contes qu’ils faisaient aux petits enfants, que par une dernière croyance, la croyance au serpent de mer, dont Zamacoïs a démontré un jour la grande utilité dans un délicieux article. Car le serpent de mer existe, cela est certain, des équipages entiers et leurs officiers l’ont vu ; mais enfin il était le seul et le dernier rempart du merveilleux, semblait-il, sur cette malheureuse planète où, chaque jour, la troupe horrible des savants, armés de leurs instruments de mort, avance en rangs pressés, défrichant, sarclant, sondant, arrachant, brûlant tout devant eux, épuisant le lac, éclairant la caverne, fouillant des mers la profondeur, rasant la jungle, abattant la forêt vierge sans voir, pas plus que le bûcheron de la forêt de Gastine,
 

… Le sang, lequel dégoutte à force

Des Nymphes qui vivaient dessous la rude écorce…

 

Il était le dernier à lutter encore victorieusement contre ces « tueurs de déesse » et il emportait loin d’eux, dans ses replis, l’étrange, le fantastique, le légendaire, l’intangible et l’inconnu. Mais il pouvait, d’un jour à l’autre, devenir la victime de l’océanographie et voilà que, des mystères de la brousse d’Afrique, sort le lion blanc, comme le serpent de mer du fond de l’Océan ! La planète est ainsi représentée tout entière et la bête merveilleuse des terres s’unit à celle des eaux pour narguer la stupide créature qui veut tout éclaircir.

À cette apparition, les poètes, eux, relèvent la tête, leurs yeux brillent, les petits enfants joyeux les entourent, plus nombreux que jamais et, avec une autorité et une foi renouvelées, ils reprennent le fil de leurs belles histoires : le Dragon du jardin des Hespérides, l’Hydre de Lerne, le Minotaure mangeur de vierges, saint Jérôme et son lion, la Tarasque et sainte Marthe, le Loup et les petits oiseaux et les poissons de saint François, la Bête du Gévaudan, le Chat botté et Peau d’Âne, le Serpent de mer et le Lion blanc ! Et les petits enfants croient à toutes ces mirifiques choses et elles les enchantent et les poètes y croient aussi et ils sont heureux ; car l’homme est assoiffé d’illusion, il veut s’enivrer d’idéal.
 

J. E.

 
 

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(in La Revue hebdomadaire et son supplément illustré, vingtième année, tome 2, n° 5, samedi 4 février 1911)

 
 
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LE PETIT ÉLÉPHANT D’EAU DE BIRMANIE

 

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(in La Terre et la vie, septième année, n° 1, janvier-février 1937)