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L’extrême-onction donnée, le prêtre s’en alla. Van Mitten, qui allait mourir, demeura tête-à-tête avec sa garde ; et, la vieille femme s’étant assoupie dans son fauteuil, Van Mitten fut, pour ainsi dire seul à vivre dans la chambre. Il ne souffrait d’ailleurs pas. Il s’en allait, tout simplement. Consomption aggravée de vieillesse. Il avait beaucoup vécu et longtemps. Maintenant, ç’allait être à d’autres de continuer le jeu, fini pour lui.

Il regarda par la chambre. Entre ces quatre murs, il avait dormi des nuits très nombreuses. Dix mille peut-être, ou vingt mille. Il voulut calculer ; sa tête lasse n’y parvint pas. Sur le drap, ses mains jaunes gisaient côte à côte. Il voulut les croiser sur sa poitrine et n’y parvint pas davantage ; la force lui manquait. C’était presque comme s’il eût été déjà mort. Alors, faute de mieux, il réfléchit.

La mort, beaucoup moins terrible de près que de loin, cette chose-là. Il en avait eu peur autrefois, très peur. Maintenant, qu’il fallait l’affronter, la chose terrible lui paraissait une toute petite chose. Presque rien, en somme. La montagne accouchait d’une souris, comme souvent. Ce n’était plus peur qu’il avait, c’était curiosité : l’heure unique allait sonner pour lui. Et après cette heure ? Quelle sorte de suite ? Néant ? Ou survie ?

Il n’y avait jamais beaucoup pensé, tous ses jours durant. Van Mitten n’avait jamais été ce qu’on appelle un croyant. Mais pas davantage ce qu’on appelle un athée. Il avait été de ceux qui estiment le doute un plaisant oreiller et s’y reposent avec indifférence. L’indifférence, toutefois, n’était maintenant plus de mise. La question se posait devant lui, impérieuse, parce qu’immédiate : qu’allait-il devenir ? Que serait-il, ce tantôt, quand il serait mort ?

« Je ne sais pas, murmura-t-il, bouche fermée. Je ne sais pas, et personne ne sait, et personne n’a jamais su… Tout de même, je saurai tout à l’heure. »

Décidément, il n’était pas effrayé du tout. Il s’en étonnait confusément. Mais, dans le même instant, il s’étonna d’autre chose : d’un bruit bizarre et rythmé qui se produisait, lui, semblait-il, tout près de lui.

Il pensa :

« Qu’est cela ? »

Il comprit presque aussitôt. Cela, c’était lui-même : sa bouche, et le souffle de cette bouche ; il râlait.

« Tiens ! pensa-t-il, l’agonie qui commence ? »

Derechef, il fut surpris : il s’était figuré l’agonie infiniment pénible. Au rebours de quoi, il ne souffrait pas du tout. La garde, cependant, s’était réveillée. Des gens intervinrent : parents, amis. La chambre fut pleine. Lui, regarda tout le monde d’un œil indifférent. Il reconnaissait à peine les gens, d’ailleurs, commençant de voir mal et comme à travers un brouillard confus. Au fait, tout bien pesé, que lui importait ? Sa pensée se ouatait d’égoïsme. Une seule curiosité lui demeurait, la même, tenace : qu’allait-il devenir ? Que serait-il une fois mort ? Rien ? Quelque chose ? Quoi ?

Il essaya de murmurer :

« Je saurai tout à l’heure… Je saurai tout… TOUT… »

Mais il ne parvint qu’à râler plus fort. Quelqu’un, tout près de lui, murmura :

« Il souffre. »

Et Van Mitten voulut faire signe que non, mais il ne put pas. Sa vue se brouillait de plus en plus. Et il commençait aussi d’entendre mal.

Un temps s’écoula ; des minutes ; d’autres. Le mourant n’entendait plus du tout. Ni ne voyait, ou guère. Deux fois, la sensation lui vint d’un mouvement qu’il faisait, involontaire : ses mains ramenaient lentement son drap vers son visage. Du remous de ses pensées, un souvenir émergea :

« Ah ! oui, les mains sur le drap… le signe final… »

Repris de curiosité, il s’interrogea soi-même… Non ! non, en vérité : il n’avait pas peur du tout. Mais sa curiosité, loin de diminuer, augmentait maintenant de seconde en seconde, et d’autant davantage que diminuait le laps qui le séparait encore du suprême instant. Il réfléchit encore. Quelque chose lui sembla, le temps d’un éclair, étonnamment étrange : que ce fût lui, lui, et pas un autre, qui fût là dans ce lit, et sur le point de trépasser. Donc, il avait commencé et il allait finir… logique, évidemment… et, tout de même ?… D’abord, avait-il vraiment commencé ? Qu’en savait-il ?

Un miroir, tout à coup, passa devant sa bouche. Quelqu’un, le médecin sans doute, prononça :

« C’est fini. »

Et immédiatement, Van Mitten sut que c’était fini et qu’il était mort. En soi-même, – il n’avait plus de voix naturellement, – il se répéta : « Je vais savoir. Je vais savoir tout ! » Un grand étonnement le prit, il ne savait pas ! Il ne savait rien ! La mort n’avait déchiré aucun voile. Le mystère des choses demeurait intact, impénétrable, – comme devant.

Et il en resta, lui, Van Mitten, ahuri profondément.

« Ah çà ! fit-il, ah çà !.. Je suis mort… là-dessus, nul doute. Je suis mort tout de bon et ce n’est pas le néant, puisque je suis toujours moi… et c’est donc la survie… Mais quelle drôle de survie ! Je ne vois plus, je n’entends plus, je ne sens plus, je ne me souviens plus… Ah çà ! Ah çà ! Qu’est-ce que je suis ? Qu’est-ce que j’étais ? D’où est-ce que je viens ? »

Il n’en savait absolument rien. Il réfléchit tant qu’il put et s’efforça de toutes ses forces, comme on fait contre les barreaux d’une cage qui vous emprisonne de trop près. Tellement que, le temps d’un éclair, il crut comprendre :

« Ma mémoire ! elle est restée là-bas… Alors… Enfin ! Je suis moi tout de même… »

Après quoi, il cessa de comprendre, définitivement. En effet, sa mémoire, étant restée là-bas, dans son cadavre, tout ce qui avait été son passé lui échappait pour toujours. Et plus jamais il ne se rappellerait son existence antérieure, ni ne saurait qu’il avait été déjà quelque chose… quelqu’un, autrefois.

Très las, tout d’un coup, il se laissa lourdement retomber en arrière. Et, sous lui, confusément, il sentit des ressorts céder, des ressorts de lit mœlleux. N’était-il donc plus mort ? Mort ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Rien, sans doute. Il étendit les mains… il pouvait étendre les mains maintenant… Il tâta confusément des barreaux à droite, à gauche… les barreaux d’un berceau…

Et il voulut parler, sans pouvoir : les mots lui manquèrent… les idées aussi ; il ne ne souvenait pas ; il ne savait rien, rien… Tout lui était neuf, prodigieusement.

Il ne sut que balbutier :

« Hoinn ! hoinn ! »

Tout de suite, quelqu’un s’approcha. Une voix résonna, anxieuse :

« Qu’est-ce qu’il a ? Il crie ! »

Et une autre voix répondit :

« Il a faim, parbleu ! C’est un gaillard ! Donnez-lui vite le sein, madame ! »

Et ce qui avait été Van Mitten, et qui était mort et qui venait de renaître, ayant tété, s’endormit.
 
 

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(Claude Farrère, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, quarante-cinquième année, n° 15867, dimanche 8 août 1920 ; repris dans le recueil L’Autre Côté, contes insolites, Paris : Ernest Flammarion, 1928)