tarasque-gachons
 

L’apothéose du soleil s’est éteinte en violet au fond des bois de Costebelle. Le mince croissant de la lune ne s’est pas encore accroché au voile bleu qui couvre Porquerolles. Avant que les étoiles ne s’allument et que les rossignols énamourés ne mettent de l’harmonie dans cette trêve du silence, entre la chaude journée et la nuit languissante, viens.

Sur le divan profond, j’ai tendu la moustiquaire bleue fleurie de grappes de glycine. Tu poseras ta tête blonde sur mes genoux ; tu fermeras tes yeux bleus sur ton rêve, ou bien, comme une enfant je te serrerai dans mes bras, et, telle une berceuse, afin que toi seule l’entende, je te dirai tout bas, ainsi qu’un conte de fées, la véritable histoire de la Tarasque.

Tu ne la répéteras à personne, qu’à lui, si tu veux. Ne la colporte pas au vieux savant qui te la dirait fausse. Ne la confesse pas au saint ermite qui crierait au mensonge. Ne la dévoile pas à l’enfant au cœur ardent qui ne voit que l’idéal.

Je ne l’ai pas prise, tu verras, dans la Légende dorée ni dans la Vie de sainte Marthe

Ma Marthe à moi ?

C’était une enfant trouvée dans le « tour » de l’évêché. Fleur de chair blonde arrachée au cœur saignant de quelque amoureuse traquée, on l’avait abandonnée, nue et pleurante, à la charité de Mgr Jean.

En sortant de sa messe matinale, l’évêque avait entendu des vagissements. Ému, il avait appelé dame Marthe, sa sœur. La pieuse femme avait tenu l’enfant sur les fonts baptismaux et donné son nom à la filleule de Monseigneur.

Cousant le linge d’église, apprenant le latin aux épîtres des dimanches, gardienne attitrée de la chapelle de la Vierge, elle grandit, pure comme un lis, dans le vert et froid jardin de l’évêché, à l’ombre de la cathédrale.

La cathédrale était une grande prière de marbre rose qui pointait ses tours vers les nues, au sommet de la ville blanche. Et la ville était un bouquet d’oliviers, de citronniers et de mimosas d’or, dans lequel se cachaient les maisons à terrasses, défendues par la rigide et massive ceinture des ponts-levis et des remparts.

Au-dessus, le bleu du ciel, en dessous, le bleu de la mer, au lointain le bleu des monts. La ville s’appelait le Paradou ; il faisait doux et bon y vivre.

Le Seigneur semblait bénir les moissons et les vendanges. Le pays était riche à l’entour sous la crosse paternelle de Mgr Jean. Les filles étaient belles, les garçons étaient braves, les vieilles femmes, se souvenant de leurs heures de joie, n’enviaient pas le bonheur des autres.

La main de Dieu sembla s’appesantir sur le Paradou le jour maudit où les Sarrasins entourèrent la cité. Après s’être endormi dans la sérénité, on s’éveilla dans l’épouvante. Comme une marée qui monte, une horde de démons aux yeux brillants avaient encerclé les remparts. Les tentes bariolées de leur camp s’étendaient à perte de vue. Ils avaient coupé la rivière et mis la main sur les troupeaux.

La petite garnison du Paradou fit une sortie héroïque et sanglante. En vain, des archers novices remplacèrent les hommes d’armes tués au combat ; en vain, les femmes lancèrent, des mâchicoulis, de l’huile bouillante et des pierres rougies… Privée d’eau, rationnée de pain, la population connut les angoisses de la famine et les horreurs de la peste noire.

Mgr Jean était un saint. Nuit et jour sur la brèche, bénissant les soldats, absolvant les mourants, son âme n’était qu’un holocauste.

Et Dieu parut se laisser toucher. De même qu’ils étaient venus, sans bruit, les Maures levèrent le siège. Un soir de Toussaint, ils étaient encore là ; le lendemain, à l’aurore, le soleil éclaira la plaine déserte, vide de tentes et d’appareils de guerre.

On remercia d’abord Notre-Dame de Grâce, puis, pour oublier les heures cruelles, la population s’enivra de vin, de jeux et d’amour. Et c’est sans doute pour ces fautes qu’Elle était restée…

Car si les Sarrasins avaient fui vers des villes moins bien défendues et des trésors moins jalousement gardés, par vengeance ils l’avait laissée.

Et, sous le soleil caressant du printemps revenu, dans l’ivresse des nuits alourdies de parfum, passa l’épouvante.

On la sentait à quelque chose d’imprécis qui vous faisait trembler de la nuque aux talons. Personne ne la voyait, mais on la devinait, rôdeuse, semant les désastres autour du Paradou.

Chaque soir, par ordre de Monseigneur, on fermait toutes les portes, mais dans chaque foyer passait la fièvre. Ni prières, ni sortilèges ne préservaient de ses coups : elle-même était fée.

Et comme c’était une bête maligne et inaccessible, on l’appela la Tarasque, en souvenir dû monstre de la légende.

On fermait toutes les portes, mais elle se riait bien des ponts-levis !

Vers minuit, on entendait son appel : une note longue, plaintive, exacerbée, râle, rire ou sanglot, quelque chose d’inouï, comme un soupir d’amour qui ne finirait pas.

À ce cri, qu’il dormît près de son troupeau dans une masure, qu’il fût gardé par sa mère apeurée ou par son épouse fidèle, qu’il reposât, le sourire aux lèvres, sur le cœur de la bien-aimée, chaque nuit un homme se dressait.

Ni verrou, ni chaîne, ni bras enlacés n’arrêtaient son élan. Les prunelles fixes, envoûté, il fuyait. Il passait le torrent, franchissait les remparts, et courait, éperdu, les bras tendus vers la Tarasque…

Le lendemain, on retrouvait le cadavre de la victime, déchiré par des griffes d’acier, le cœur mangé. Il avait un sourire aux lèvres, une extase folle dans ses yeux morts…

Le cauchemar empoisonna toute la ville. La bête faisait plus de mal encore que n’en avaient fait les Sarrasins. Après deux ans de cet effroyable carnage, il ne restait plus de jeunes hommes au Paradou, et les fils de seize ans commençaient à mourir de la Tarasque.

Mgr Jean, désespéré, fit faire une neuvaine, et tout le peuple, pieds nus, monta en pèlerinage à Notre-Dame-de-Grâce. Monseigneur priait debout, les bras en croix, les yeux au ciel.

Pâli par les souffrances, presque en extase, il avait l’air d’un saint de vitrail.

« Parce Domine ! » sanglotaient les femmes derrière lui.

Et Marthe, la filleule de Monseigneur, ses beaux cheveux voilés, un chapelet de nacre autour du cou, un simple ruban d’or serrant sa taille virginale, semblait une petite martyre d’autrefois.

Quand il eut prié longuement, Mgr Jean abaissa ses regards vers le peuple prosterné.

« La vierge a pitié de vous, dit-il. Choisissez l’enfant la plus pure, et qu’au nom de Marie, elle enchaîne la Bête. »

D’un élan, les femmes pleurantes coururent vers Marthe :

« Toi qui portes le nom de la sainte, délivre-nous de la nouvelle Tarasque ! »

Monseigneur la bénit, et l’enfant, les yeux illuminés, auréolée de foi, d’amour et d’innocence, descendit de l’ermitage vers la campagne. Elle passa la grande porte, suivie de la ville entière qui chantait des cantiques.

On entendit le cri d’appel, le cri de mort de la Tarasque.

« Au nom de Marie, viens, », dit l’enfant.

La bête parut, rampante. Elle lécha les pieds de Marthe en tremblant. La petite vierge lui passa son chapelet autour du cou.

La foule était tombée à genoux sur le bord de la route.

Dans la poussière flamboyante du midi, on vit monter vers l’évêché la figure frêle et la Tarasque enchaînée.

Les femmes tremblaient encore de voir le monstre tenu seulement par le chapelet blanc de la jeune fille, joint au ruban d’or de sa ceinture.

Qu’elle était effrayante, la Tarasque !

Elle avait une grande crinière dorée qui faisait du soleil sur sa tête, et de l’ombre sur ses yeux. Elle avait des dents blanches sous ses lèvres cruelles et des griffes d’acier, longues comme des dagues, qui marquaient ses pas sur la poussière. Elle marchait, souple et prête à bondir, la belle bête de proie, laissant derrière elle un parfum sauvage, et les mères frémissaient de voir, à son passage, s’allumer un reflet de folie aux yeux des jeunes hommes.

Marthe la mena ainsi jusqu’à la crypte de la cathédrale et l’enchaîna à la grande colonne qui soutenait la voûte. On remercia Notre-Dame de Grâce ; la ville, libérée, reprit sa vie, et Marthe, choisie par le peuple et bénie par Marie, reçut la garde de la Tarasque, qui serait un jour, en grande pompe et procession, conduite à la mer pour y être noyée.
 

*

 

Comme le Carême avançait et que l’été s’annonçait brûlant et précoce, Monseigneur et son grand vicaire s’en allèrent en tournée de confirmation. M. le grand vicaire était le confesseur de Marthe. Il la bénit, lui recommanda la prière et la prudence, et partit le cœur en paix.

Marthe, chaque matin, assistait à la messe, balayait pieusement l’église, fleurissait les autels, et, charitable, portait sa nourriture et son eau fraîche à la Tarasque.

Elle tremblait en s’approchant et invoquait Madame Marie et son ange gardien.

Un dimanche, étant en retard, elle oublia son oraison et marcha tout droit vers la bête. La Tarasque se souleva comme un grand sphinx sur ses griffes, rejeta sa crinière d’un geste noble, et regarda Marthe. La jeune fille, au lieu de poser l’écuelle à terre, l’approcha des lèvres de la prisonnière, et celle-ci mangea dans ses mains.

En sortant, Marthe s’aperçut de cette chose miraculeuse : bien qu’elle n’eût pas fait de prière, la Tarasque ne lui avait fait aucun mal… et la Tarasque, avait des yeux humains.

Marthe eut une nuit d’insomnie coupée de rêves étranges. La Tarasque lui parlait :

« Je ne suis pas si méchante qu’on te le dit, gémissait la prisonnière, peut-être aurais-je été bonne si l’on m’avait aimée.

– Fuis-la, disait l’ange gardien de Marthe ; c’est la tentation, c’est le péché. »

Et, comme au paradis perdu, une autre voix sifflait :

« On te trompe, tu ne mourras point. »

Marthe hâta le nettoyage de la chapelle. Arrivée à la porte de la prison, elle hésita une seconde… puis, volontairement, pour affronter l’épreuve, elle entra sans s’être signée.

La Tarasque la regarda avec ses yeux de lumière et, comme la jeune fille posait sa main sur la crinière flamboyante, le monstre lui baisa les doigts.

« Aime-moi, disaient les yeux.

– Aime-moi, » semblaient dire les lèvres.

Le cœur virginal de l’enfant trouvée sentit une grande vague brûlante qui la submergeait ; elle l’appela de la pitié.

Monseigneur Jean ne rentrait pas. Il envoyait seulement de pieux messages à sa sœur.

Dame Marthe était un peu inquiète de sa filleule. Le dimanche de la Passion, la petite avait oublié de mettre des fleurs à l’église. Devant les douces remontrances de sa marraine, la jeune fille se cabra pour la première, fois de sa vie. Dame Marthe allait ajouter que les pauvres aussi étaient délaissés, mais, timide, elle s’arrêta, pour ne pas la blesser. Et, le lendemain, la sainte fille bénissait Dieu de n’avoir pas contristé l’enfant, élue entre toutes pour faire des miracles. La sœur de Monseigneur, ayant cherché Marthe, vit en effet ceci : la vierge était assise sur les dalles de la crypte ; la tête de la Tarasque s’appuyait sur la robe blanche. Et, penchée vers la bête, la jeune fille parlait. Elle parlait comme à quelqu’un qui comprend et qui répond, et dame Marthe jura même que le monstre répondait.

Craignant d’être indiscrète, elle se retira à petits pas, puis elle écrivit longuement à Monseigneur et dépêcha un courrier pour qu’il fût informé sans retard du miracle.

Monseigneur ne prit même pas le temps d’annoncer son retour. Il revint aussi vite que sa mule pouvait trotter, ne s’arrêtant qu’à la chapelle de N.-D. de Grâce.

Des fleurs desséchées s’effeuillaient sur l’autel ; une mince couche de poussière blanchissait le marbre du parvis, et la lampe du sanctuaire jetait de courts éclairs comme une veilleuse qui s’éteint. Monseigneur rentra, très pâle, à l’évêché. Il s’enferma dans son oratoire, puis il fit venir sa filleule.

« Marthe, ma chère petite enfant, vous étiez décidée à écouter l’appel de Dieu et à prononcer vos vœux au couvent des Bénédictines de Marseille. Je vous y conduirai le lundi de Pâques à la sortie des vêpres, et le Samedi Saint, après l’alléluia, nous irons processionnellement noyer la Tarasque. »

Marthe n’avait jamais discuté, même en pensée, un ordre de Monseigneur. Cette fois, elle devint livide, comme si tout le sang de son cœur s’était enfui ; elle sentit ses genoux fléchir et tomba à terre.

« Pitié, parrain, pitié pour elle.

– Prie, mon enfant, dit l’évêque en posant sa main paternelle sur le front de la suppliante. Sainte Marthe n’eut pas plus de pitié pour la bête de péché que la Vierge Marie n’en aurait eu pour le serpent, ni Michel pour Satan. La Tarasque doit mourir. »

Monseigneur officia au cours de cette semaine avec plus de ferveur encore que d’habitude. Pendant le lavement des pieds du Jeudi Saint, on crut voir une auréole de lumière se poser sur sa tête blanche.

Le Samedi Béni, comme toutes les cloches revenues de Rome vibraient de leurs alléluia, et que les enfants de chœur sonnaient frénétiquement toutes les sonnettes d’argent des églises, le peuple fleurissait les rues de la ville haute et tendait d’oriflammes les maisons du Paradou.

Les jeunes filles étaient en blanc, couronnées de lis. Les femmes que la Tarasque avait endeuillées semblaient resplendir sous leurs voiles noirs. On préparait la procession qui allait, au chant des hymnes sacrés, accompagner Marthe conduisant le monstre à la mer. Quand, mitre en tête, suivi de tout le clergé, Mgr Jean entra dans la crypte chercher l’enfant miraculeuse et la bête impure, on n’aperçut qu’une prison vide.

À terre traînaient un chapelet brisé et un ruban d’or intact…
 

*

 

On te dira dans le pays que Marthe, zélée, était sortie en grand mystère durant la nuit, pour rejoindre le couvent des Bénédictines, où elle mourut, très vieille, en odeur de sainteté. On te dira aussi, qu’en passant, elle avait noyé la Tarasque dans la mer, qui, depuis lors, est houleuse et couverte d’écume, la Méditerranée qui dévore les jeunes marins par les nuits de tourmente…

Mais, toi, tu sais bien que les Tarasques ne restent prisonnières qu’autant qu’elles le veulent, et qu’un jour, elles repartent, silencieuses et félines, enchaînant, sans colliers ni rubans, les cœurs derrière elles.

Tu connais le charme de leurs yeux voilés, la sorcellerie de leur parfum, l’envoûtement de leur mystère…

La lune est levée, le rossignol égrène ses trilles, les orangers sentent plus fort… Dieu garde, cette nuit, tous les cœurs solitaires !
 
 

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(Guillemette Marrier, in Le Figaro, supplément littéraire, nouvelle série, n° 328, samedi 18 juillet 1925 ; illustration d’André des Gachons, pour « La Légende de la Tarasque » de Clovis Hugues, in Le Livre des Légendes, deuxième année, 1895)