mort-nerval
 
 

Au coupe-gorge noir, sous le tombant du jorne (1)

Où tu faisais flamber ton regard andalou,

Quand tu me rouscaillais (2) ton amour en bigorne (3)

Je suis branché (4) pour toi, sinistre maritorne !

Le macchoux (5) qui te chauffe (6) en loupeur (7), ton loulou,

Le benoist (8) qui te couve avec un œil paterne,

M’a pendu pour venger l’honneur de ton bilou (9).

Je gigote en râlant sous ta rouge lanterne !
 

À l’aube, trifouillant au détour d’une borne,

Mon cadavre entr’ouvert par son crochet filou,

Roulé dans le ruisseau, buté contre une sorne,

Le biffin (10) trouvera que ma charogne corne (11),

Et son ombre flottant, pâle, entre chien et loup,

Peu à peu s’enfuira parmi le brouillard terne…

Ah ! qu’as-tu fait de moi, blême et sanglant marlou ?

Je gigote en râlant sous ta rouge lanterne !
 

Ô blafarde Cafarde (12) au pâle reflet morne,

Ouvrant sur mes sanglots ton châsse (13) veule et flou,

Fromage qu’une goule insatiable écorne,

Où la sorgue (14) a mordu, ne laissant qu’une corne,

Bonnet jaune accroché tout là-haut à son clou,

Plains-moi, pendu de même au bord de la vanterne (15).

De mon gaviot (16) gonflé blase (17) un dernier glou-glou,

Je gigote en râlant sous ta jaune lanterne !
 
 

ENVOI

 
 

Prince des Cieux, on dit que ta foudre lanterne.

Mais écoute les pleurs qui gloussent dans le trou

De mon gosier béant, serré comme un écrou —

Je gigote en râlant sous ta jaune lanterne !
 
 

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(1) jour.

(2) disais.

(3) argot.

(4) pendu.

(5) maq…

(6) aime.

(7) paresseux.

(8) maq…

(9) c…

(10) chiffonnier.

(11) pue.

(12) lune.

(13) œil.

(14) nuit.

(15) fenêtre.

(16) ventre.

(17) souffle.
 

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(Marcel Schwob [c. 1885], ballade recueillie dans les Œuvres complètes. Écrits de jeunesse, Paris : François Bernouard, 1927 ; illustration : Louis Marcoussis, « La Mort de Nerval, » in 10 eaux-fortes pour Aurélia de Gérard de Nerval, Paris : Fourcade, 1931)