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Il était, en 1825, une boutique d’opticien située quai de l’Horloge et tenue par M. Chevalier, un ingénieur qui jouissait à Paris d’une certaine célébrité : beaucoup d’amateurs et de savants venaient consulter l’honorable praticien sur les problèmes d’optique appliquée.

Un jour, il se passa dans le magasin du quai de l’Horloge un fait étrange.

Un jeune homme pauvrement vêtu s’approcha timidement de Charles Chevalier qui était seul et lui dit :

« Vous construisez de nouvelles chambres noires où l’objectif ordinaire est remplacé
 par un objectif à ménisque convergent : quel en est le 
prix ? »

La réponse de l’opticien fit pâlir le jeune homme qui baissa tristement la tête.

Devant ce désespoir muet, l’opticien crut pouvoir poser une question :

« Pourriez-vous me dire ce que vous voulez faire d’une chambre noire ?

– Je suis parvenu, répondit l’inconnu, à fixer sur le papier l’image de la chambre obscure. Mais je n’ai qu’un appareil grossier, une espèce de caisse de bois de sapin garnie d’un objectif que je place à ma fenêtre et qui me sert à obtenir des vues de l’extérieur. J’aurais voulu me procurer votre chambre noire à prisme, afin de continuer mes essais avec un appareil optique plus puissant et plus sûr. »

Charles Chevalier resta frappé d’étonnement. Il savait que le problème consistant à fixer les images de la chambre obscure préoccupait bien des expérimentateurs, entre autres M. Talbot, en Angleterre, Daguerre à Paris et Niepce en province. Personnellement, il considérait cette entreprise comme chimérique et bonne tout au plus à lui faire vendre des objectifs et des appareils optiques.

« Je connais plusieurs physiciens qui s’occupent de cette question. Mais ils ne sont arrivés à aucun résultat. Auriez-vous été plus heureux ? »

Pour toute réponse, le jeune homme tira de sa poche un vieux portefeuille que l’usure assortissait à son costume ; il l’ouvrit et en tira un papier qu’il plaça sur la vitrine de l’opticien.
 
 
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La surprise de Chevalier fut alors à son comble. Ce qu’il avait sous les yeux n’était rien moins qu’une photographie sur papier ! Non pas une image imparfaite, mais une véritable épreuve positive. Le dessin, quoique confus sur les bords, en raison de l’imperfection de l’objectif, représentait une vue de Paris, celle que le pauvre inventeur avait devant ses fenêtres : des cheminées, des toits, le dôme des Invalides… Cette image prouvait que le jeune homme habitait quelque grenier des environs de la rue du Bac…

L’auteur de ce surprenant document posa alors à côté de l’épreuve photographique une fiole pleine d’un liquide noirâtre :

« Voici la liqueur avec laquelle j’opère ; vous pourrez, en suivant mes instructions, obtenir le même résultat que moi. »

Et, emportant sa photographie des toits de Paris mais laissant sa fiole, il prit congé.

Chevalier ne le revit jamais.

Que devint ce pauvre inventeur ? La misère et la maladie se lisaient sur son visage.

L’hiver était triste et froid ; la vie était dure et difficile aux malheureux abandonnés sans ressources, dans la grande et égoïste capitale…

La liqueur contenue dans la fiole ne donna aucun résultat. Mais l’opticien savait-il seulement que le papier photographique devait être préparé à l’abri de la lumière ? Savait-il qu’une pose de PLUSIEURS HEURES était alors nécessaire pour impressionner une plaque sensible ? PERSONNE en 1825 ne pouvait se dire photographe. Sauf peut-être l’inconnu de la rue du Bac.

Il faudra encore attendre quatorze ans pour qu’Arago annonce, dans la séance publique de l’Académie des Sciences du 10 août 1839, la découverte de Niepce (*) et Daguerre, les seuls inventeurs CONNUS de la photographie…
 
 

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(Anonyme, in Le Collectionneur français, le journal des curieux, deuxième année, n° 16, juillet-août 1966)