felicien-rops-la-tentation
 

Voici, à peu près et en langage moderne, le conte que me murmura un vieux fermier breton, ce dernier soir des morts.
 

Après les brumes violâtres du crépuscule, nul paysan n’osait se risquer dans la forêt, même par la pleine lune. Vainement le curé, suivi de cinq chantres en surplis et porteurs d’encensoirs, avait exorcisé la lisière plusieurs dimanches après les vêpres ; elle gardait son secret infernal. Lorsqu’un jeune homme ignorant ou ivre pénétrait sous bois entre l’angelus du soir et celui d’aube, le hameau entendait toute la nuit de terrifiantes rumeurs, d’indistincts et navrants appels, des chevauchées soudaines à travers les massifs, des ricanements… Les oiseaux réveillés s’enfuyaient du bois par bandes frémissantes, dans l’ombre, et les chiens de toutes les fermes hurlaient à la mort !… Au matin, on trouvait l’imprudent dans un fossé, en loques, déchiré d’égratignures, sans connaissance. Ranimé, guéri, il répondait aux questions par une grimace souriante d’idiot où les regards, redevenus enfantins, contemplaient béatement quelque chose dans le souvenir : « J’ons couru ben fort !… Oh ! oui ! ben longtemps !… et puis v’là, » disait-il. Puis sa tête retombait.

Le hameau comptait ainsi sept jeunes hommes incurablement fous, selon l’avis du docteur de la ville. On les attachait aux piliers des granges, – car ils seraient retournés dans la forêt, – toutes leurs ruses tendaient à s’évader dès le crépuscule. La douceur de leur folie cessait si un hasard les faisait s’apercevoir les uns les autres ; ils se ruaient pour se déchirer, comme des taureaux jaloux, avec d’horribles cris. Si de jeunes moissonneuses leur poussaient sous le nez des bouquets de coquelicots, ils les dédaignaient du regard en haussant les épaules, vite replongés au rêve mystérieux.

… Ce fut donc une terreur quand Alphonse, un garçon récemment libéré de la caserne, annonça certain dimanche, à l’auberge, qu’il passerait la nuit suivante dans la forêt !

Alphonse, un joli brun, avait fait son temps à Paris au Gros-Caillou. Il portait maintenant des mèches noires un peu trop ramenées le long des tempes, une casquette imposante et des cravates multicolores, et dédaignait tout travail. Un de ses camarades avait écrit au village, par méchanceté sûrement, « qu’Alphonse, à Paris, ne volait pas son nom, » sans que nul paysan ou paysanne ne comprît.

Les parents, les amis, lui démontrèrent vainement, avec de grandes exclamations, la témérité terrible de son entreprise. D’un croc-en-jambe, il les asseyait par terre en ricanant : « Satan ne parera pas celui-là ! »

Au soir, il dîna sans émotion et quitta le hameau tandis que les vieilles en sanglotant l’affirmaient perdu. De loin, le curé esquissa vers lui des gestes de bénédiction.

À la lisière, il interrompit son sifflotement coutumier pour mieux percevoir les bruits. Dans l’ombre, le silence effrayait à force de profondeur… pas même la fuite d’un reptile sous les feuilles ou le bruissement des grands arbres. Après cent mètres, il stoppa ; la palpitation de ses artères répondit seule à l’interrogation de son ouïe tendue. Il remarcha. À nouveau, il s’arrêta. Même calme.

Pourtant, il s’étonna que la nuit fut si douce, d’une tiédeur où les fleurs forestières jetaient des parfums violents ; cela augmenta ; on se serait cru dans une serre… Une langueur irrésistible, l’envie de s’étendre dans les mousses chaudes… il les réprima par la pensée que peut-être commençait l’enchantement. Des ailes, des lèvres, parurent frôler ses tempes. Soudain, il perçut une lueur… À vingt mètres, une femme phosphorescente, nue, couchée en travers du chemiu, le regardait fixement.

Il sourit en lui-même. Rien qu’une femme ? Il en avait maté d’autres rue Cassardet et derrière l’École Militaire ! Moins belles, par exemple !… Une immense chevelure blonde la vêtait, à travers laquelle, lorsqu’à demi elle se dressa, transparut la troublante forme des seins ; des paupières lourdes voilaient par battements réguliers la douceur ovale et brune de ses yeux pleins d’une insistance admiratrice.

« Crédié ! pensa Alphonse, on dirait qu’elle a un pépin pour moi ! »

À genoux, elle lui tendit les deux bras et sa voix, d’une infinie douceur, susurra :

« Viens !… Viens !… Viens !

– Elle me raccroche ! Moi ! Pour qui qu’a m’prend ? » et Alphonse se précipita vers elle. Mais, près d’être saisie, elle sauta en arrière comme une petite folle qui veut jouer, et l’éclair d’une denture adorable parut dans son rire. Une seconde fois, elle lui échappa, du même bond, avec le même rire tintant. Feignant une furie de mâle ivre de désir, il se rua d’un élan aveugle. Alors, sa fuite s’accentua ; par sauts successifs, créature immatérielle qu’un choc du sol lançait au loin, elle maintenait à la même distance la main vorace du poursuivant – et, d’enfantin, son rire devenait mauvais, diabolique…

Alphonse comprit. Ces appels de chair claire et de douce voix, qui l’émouvaient, lui, devaient affoler définitivement de jeunes campagnards ; lancés toute une nuit dans cette poursuite vaine, ils y laissaient leur raison. Ils gardaient le souvenir obsédant de cette femme admirable, et une colère bestiale contre ceux qu’ils supposaient agités d’un identique désir…

« Attends, sale marmite !… » Alphonse, près d’un fossé, feignit un faux pas, y tomba de tout son long, et ne bougea plus, comme assommé. Du coin de l’œil, il vit la créature admirable tournoyer autour de lui, se rapprocher toujours, ricanant, grinçant des dents, les doigts recroquevillés comme des griffes. Elle fut enfin tout contre ce corps immobile, leva le bras… mais la poigne militaire d’Alphonse s’abattit dans sa toison rousse.

« Ah ! je t’y prends ! vieux fumier !… »

Alors, une plainte épouvantable, comme un hurlement de chien battu, perça la forêt. Des flammes éblouirent Alphonse. Quand il rouvrit les yeux, il ne tenait plus que deux vieilles couronnes de cimetière. Sur l’une, on lisait : À ma fille ! sur l’autre : À mon épouse !

Précipitamment, il regagna le hameau. Derrière toutes les fenêtres des chaumières, des chandelles brillaient. À la vue des couronnes, les yeux du curé, des gens accourus, s’agrandirent d’effroi. C’étaient celles déposées jadis par son mari et sa mère sur la tombe d’une suicidée, à laquelle l’inhumation religieuse ne fut pas accordée par l’évêque ! Les commères assuraient qu’une véhémente douleur d’amour avait causé sa résolution…

Le curé prit sur lui de faire transporter en terre sainte les restes exhumés de la maudite. Dès que la bière toucha le sol béni, ceux devenus fous dans la forêt recouvrirent brusquement la raison.

Et nul malheur fantastique ne survint plus.

Une vieille fermière riche, qu’hallucinait la peur des revenants, épousa l’héroïque Alphonse. Il la roue de coups, mais elle n’estime pas payer trop cher la compagnie de ce dompteur des démons.
 
 

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(Jean Joseph-Renaud, in Gil Blas, vingtième année, n° 7301, lundi 13 novembre 1899 ; Félicien Rops, « La Tentation de saint Antoine, » pastel et gouache, 1878)