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« Que je sois le plus ancien du pays ? Sûr. La barbe déjà me poussait que les autres vieux d’ici s’accrochaient encore aux cotillons de leur mère. Quant à mon âge… Aï ! pauvre ! ne me le demandez donc pas !… J’en ai perdu le compte. Les jours sont pareils, la forêt de pins a toujours même visage ; cela finit par vous dégoûter de penser au temps.

Il y a bien un être en vie qui m’a vu naître. Aï ! pauvre ! il ne vous renseignera pas sur la date : Jantou, le corbeau, ne dit pas tout ce qu’il a vu. Mais, pour ça, il en a vu long.

Il a vu, sous ses ajoncs, la lande suinter comme une éponge ; il a volé dans les brumes, que le soleil tirait alors du sol comme d’une eau qui bout. Ça vit des cent ans et des cent ans, ces bêtes !… Quand Jantou fut s’engluer le bec et les ailes dans notre clos, mon père était tout jeune encore, et, quand je suis né, il était déjà vieux… Restez tranquille et d’ici peu vous verrez Jantou, en quête de pâture, rôder autour de la maison et même s’avancer effrontément jusqu’à ma porte… Allez ! il est encore solide. Son bec est gros comme mon pouce… Par exemple, depuis qu’il est né, il a tellement dévoré de charognes qu’il ne fait pas bon le sentir, même à dix pas.

Si je suis sûr que c’est toujours le même ?… Dites donc, est-ce la mode, chez les corbeaux, de traîner à leur patte droite quatre anneaux d’une chaînette en or ?…

En or, oui !… N’ouvrez donc pas vos yeux si grands : vous allez comprendre… La maison que vous voyez là fut construite par le père de mon père… Avec les joncs qui poussaient tout autour, mes parents fabriquaient des paniers ; aux beaux jours, ils allaient les porter à la ville ; le gain de cette vente et les poissons qu’ils pêchaient dans l’étang suffirent longtemps à leur vie… Mais, dès l’époque où je vins au monde, ils pratiquaient un autre commerce, à coup sûr plus lucratif…

Souvent, par les nuits sans lune, une barque remontait le chenal, entrait dans l’étang. On ne savait pas à l’avance la date de son arrivée ; cependant, ces nuits-là, ma mère avait comme un pressentiment ; même du fond de son sommeil, elle reconnaissait le bruit mou de l’eau contre la barque. Ah ! certes, elle ne s’y trompait guère, et il n’aurait pas fallu la contredire à ces moments-là… Elle sautait du lit, allumait des torches, se précipitait dehors… Mon père, lui, s’habillait sans hâte, tandis que Jantou, réveillé dans sa cage d’osier par le tapage, battait des ailes et croassait.

Au-dehors, la chaîne de l’ancre grinçait en se déroulant. Et, bientôt, deux hommes robustes et courts, aux visages de brutes, deux jumeaux qu’on ne pouvait distinguer l’un de l’autre, entraient chez nous, courbés sous des ballots et aussi sous les injures et les coups de pied qu’un troisième, un grand, tout jeune et de fière allure, leur distribuait sans compter.

Ensuite, près du beau feu clair qui ronflait dans l’âtre, je me glissais entre les hommes, dont les vêtements humides fumaient. Puis, pendant que, sur la table, les bouteilles succédaient aux bouteilles, j’aidais ma mère à tirer des ballots des objets divers, étonnants, et parfois sans doute très précieux.

D’où ces objets venaient-ils ?… Je ne le demandais pas alors : quand je fus en âge de me poser la question, il ne restait personne pour y répondre. Évidemment, ce trafic n’allait pas sans périls, car j’avais entendu ma mère exprimer ses craintes à l’étranger de fière mine et lui recommander la prudence maintes fois… Qu’étaient-ils, au juste, lui et les hommes qui lui obéissaient ?… Je n’en sais rien. Contrebandiers ? Pilleurs d’épaves ? Détrousseurs de grands chemins ?… En tout cas, il leur eût été difficile de trouver un repaire aussi sûr que notre maison. Pensez donc ! À l’époque, il n’y avait pas de route pour y conduire ; nous étions les seuls riverains de l’étang, séparés par une bonne lieue de la plus proche demeure ; les marais n’étaient pas desséchés autour de nous et le pays suait la fièvre : on le disait, du moins, car, moi qui vous parle, je n’ai jamais été malade de ma vie… Mais cela suffisait à effaroucher les curieux, et nos gens étaient si tranquilles que, tout en se livrant à leur besogne, ils ne se privaient pas, après avoir bu, de chanter à pleine gorge.

Dès l’aube, on attelait l’âne, on dissimulait sous nos paniers, dans la carriole, le contenu des ballots ; mon père prenait la bride, les jumeaux poussaient aux roues, et tous trois se dirigeaient ainsi vers la ville… Lorsqu’ils avaient disparu, ma mère frappait ses mains l’une contre l’autre et dansait, folle de joie, devant l’étranger, qui riait.

Vous ai-je dit que ma mère était très belle ?

Alors, durant trois ou quatre jours, plus parfois, c’était, dans notre maison, une vie de bonne chère et de paresse. On se levait tard, on mangeait longtemps, on buvait des liqueurs fines que notre hôte allait chercher dans le caisson de sa barque ; il m’aimait bien, et cela l’enchantait de voir le petit bout d’homme que j’étais vider crânement son verre : « Ce sera un gaillard d’attaque !.. » proclamait-il. Il m’arrivait souvent, admiré et cajolé de la sorte, de boire à coup sûr beaucoup plus qu’il n’aurait fallu.

Ce fut sans doute à la suite d’une libation de ce genre que le sort du corbeau m’apitoya brusquement. L’hiver était très rude. Jantou me parut triste dans son coin sombre ; je pensai qu’il devait avoir froid et, pour le réchauffer, je posai sa cage sur les tisons. Heureusement pour lui, l’animal se mit à brailler comme les corbeaux savent le faire ; ma mère et l’étranger accoururent et opérèrent le sauvetage : il était temps ! Déjà, Jantou avait les plumes de la queue et des ailes roussies ; d’ailleurs, il ne se ressentit de rien : ces bêtes-là, c’est bâti à chaux et à sable… Seulement, la cage d’osier était fichue !

« Où allons-nous l’installer ? demanda ma mère. Je l’attacherais bien avec une corde, mais son bec aurait vite fait de la scier ! »

L’étranger réfléchit, puis s’écria :

« J’ai son affaire. »

Ôtant sa veste, il en décousit la doublure et en tira une chaînette jaune et brillante. Ma mère, qui était en admiration devant tout ce qu’il faisait ou disait, ne protesta que pour la forme. Un instant après, il scellait donc une des extrémités de la chaîne à une lourde pierre et l’autre extrémité à la patte de Jantou. Celui-ci, après avoir vainement conté de se libérer, prit assez vite son parti de cette nouvelle condition.

Mon père était alors un homme sec, grisonnant, peu bavard, dur au labeur et têtu. Quand il était à la maison, il ne semblait guère s’intéresser à autre chose qu’à tresser, du même geste et du matin au soir, le jonc ou l’osier. Il est à croire qu’il aimait le gain. En dehors de ça, personne, sans doute, n’a jamais rien su de ce qu’il pensait. Pourtant, cette fois-là, lorsqu’il vit à son retour le corbeau enchaîné de la sorte, il ne put s’empêcher de demander :

« Qui a fait cela ?

– Moi, » répondit l’étranger.

D’ordinaire, on ne se hasardait pas à contrôler les actes de ce dernier ; mais l’avarice de mon père remporta sur son respect ou sa peur.

« Vous n’allez pas, grommela-t-il, laisser cette chaîne où elle est ?

– Si. Et je défends qu’on y touche.

– Mais c’est une folie !

– C’est mon plaisir. En voilà assez… »

Des jours passèrent. L’étranger reparut encore et repartit bien des fois. Mon père, retombé dans son silence, semblait avoir oublié de quel métal était la chaîne que faisait sonner Jantou sur les carreaux de la cuisine. Puis vint le temps où l’on s’aperçut que la barque tardait plus que de raison à jeter l’ancre en face de notre logis… On attendit ; le moindre bruit faisait tourner nos regards vers l’étang ; la nuit, il m’arriva, quand je m’éveillais, d’apercevoir ma mère, assise immobile sur son lit, les yeux grands ouverts et retenant son souffle pour écouter…

Il y eut enfin les jours où l’on comprit qu’il fallait cesser d’attendre… Et, alors, le caractère de mon père changea ; il devint impérieux, brutal, irritable ; il chantait aux échos qu’il était le maître et qu’il voulait être obéi… Ma mère, même quand il la battait, ne se révoltait pas. Tout, maintenant, la laissait indifférente : elle était comme les pierres des chemins, qui ne bougent que lorsqu’on les pousse du pied.

Or, un jour où mon père partait pour la ville avec ses paniers d’osier et de jonc qui ne cachaient plus rien, voilà qu’il prend une lime, des tenailles, s’approche de Jantou… Ce furent les cris de la bête dérangée qui arrachèrent ma mère à sa torpeur… Déjà la lime avait entamé profondément la chaîne… Ma mère regardait, et, dans ses yeux longtemps brûlés par les pleurs, flambait maintenant de la rage… Soudain, elle s’élança, renversa son mari, qui n’avait pu prévoir cette attaque, lui arracha les tenailles des mains, les brandit… Je n’en vis pas davantage ; la peur m’avait jeté hors de la maison, brutalement, par le collet, pour ainsi dire ; et je ne saurai jamais lequel, de mon père ou de ma mère, poussa le cri horrible que j’entendis à la seconde même où la force de la peur me faisait tomber la face contre le sol.

Quand je revins à moi, le soir du même jour, nous étions à Soos, chez l’oncle Dàbi. Ma mère, assise à son côté dans l’âtre, lui racontait que son mari l’avait à moitié assommée, chassée, et lui montrait en sanglotant un de ses poignets ensanglanté par une affreuse blessure. C’était un brave homme, que l’oncle Dàbi ; il nous soigna et nous garda chez lui tant qu’il plut à ma mère d’y rester ; mais, un mois plus tard, la voyant sans cesse inquiète, nerveuse, incapable de manger ou de dormir :

« Petite, lui dit-il, j’ai comme une idée que tu voudrais savoir ce qui se passe là-bas… Allons-y. Je parlerai à ton homme, et peut-être qu’il reconnaîtra ses torts. »

Ma mère refusa d’abord, comme si cette proposition l’avait terrifiée ; puis, brusquement, elle accepta.

À notre arrivée, porte et fenêtres étaient closes. Nous patientâmes. Personne… Ma mère, glacée par la peur, restait immobile et toute droite à trois pas du seuil.

« Il doit cueillir des joncs, dit Dàbi. Ne tremble pas, petite : il ne te frappera pas ; je suis là… Mais, c’est drôle ! On dirait qu’on remue, dans la maison… Et cette odeur, quand on s’approche… Ah ! Dieu vivant… »

D’un formidable coup d’épaule, Dàbi, soudain, enfonça la porte, fit un pas en avant, porta la main à son visage et recula en criant :

« Va-t’en ! va-t’en ! petite… Il vaut mieux que tu ne voies pas cela… »

Cela, moi, je l’ai vu, attiré par une brusque curiosité d’enfant ! J’ai vu l’innommable chose qui avait été mon père, la chaînette d’or autour de laquelle se crispait encore une de ses mains décharnées, et j’ai vu Jantou posé sur son crâne. Jantou, gras et luisant, dont les yeux clignotaient, déshabitués du jour, et qui, soudain, s’envola par la porte ouverte, furieux d’être dérangé, en poussant un long croassement au-dessus de mon front…

L’oncle Dàbi nous recueillit. Je ne suis revenu ici qu’après sa mort et celle de ma mère. Jantou, lui, ne s’est pas éloigné de l’étang. Probable qu’il n’a jamais oublié que l’endroit est bon… Oh ! Oh ! regardez, le voici qui vient, comme chaque jour, me pousser une petite visite… Là ! sur la berge… Entendez-vous sonner doucement à sa patte les quatre maillons de la chaînette d’or ?… Il me regarde du coin de l’œil, en faisant semblant de chercher des bêtes dans la vase… Ah ! il est malin, le bougre, je vous jure !… Il sait bien que je vis seul, que je suis très vieux, que les gens de notre race ne durent pas autant que ceux de la sienne… Et il attend !…

Tu repasseras demain, mon vieux camarade… Ce n’est pas encore pour cette fois. »
 
 

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(Charles Derennes, « Contes du Journal, » in Le Journal, n° 6736, mardi 7 mars 1911 ; frontispice d’Édouard Manet pour Le Corbeau d’Edgar Allan Poe, traduit par Stéphane Mallarmé, Paris : Richard Lesclide, 1875)