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Ce fut en l’an trente-trois mille de la Terre, au moment même où la science humaine semblait parvenue à son apogée, que se produisit un monstrueux attentat qui révolutionna le monde par quarante-huit degrés, cinquante minutes, treize secondes de latitude Nord et zéro degré, une minute, huit secondes, de longitude Est, sur le terrain collectif A-327 au ras du sol.

Depuis longtemps déjà, il était impossible de désigner autrement les localités, toutes les villes étant confondues et superposées onze fois sur la surface de notre merveilleuse planète. La science seule régnait désormais en maîtresse et chacun se trouvait divinement heureux de vivre dans un monde organisé par elle.

On venait, en effet, de trouver une machine à le faire croire.

L’horreur de l’attentat n’en fut que plus sensible et l’on put craindre un moment l’insuffisance des projections d’iodoforme destinées à calmer les esprits. Il s’agissait d’une tentative criminelle dirigée contre les collections du Grand Muséum Central et la monstruosité de cet acte dénotait une telle aberration que chacun en demeurait confondu.

Ces collections étaient, en effet, depuis de longues années, les dernières du monde comprenant encore des bêtes vivantes, seules survivantes de la faune terrestre et rappelant ces époques lointaines où l’homme cohabitait encore en famille avec les milliers d’animaux dont il descendait.

Ces curieux spécimens étaient au nombre de trois, occupant trois palais spéciaux. Le premier était un être bizarre, toujours à quatre pattes, au crâne déprimé, aux oreilles en pointe, prononçant toujours les mêmes mots : « Ouap! ouap ! ouap ! » et dénué de toute connaissance mathématique. On l’avait classé parmi les anciens animaux féroces du genre antiéléphant, à cause de sa trompe poilue placée par derrière, non par devant comme chez les éléphants, et destinée, croyait-on, à retirer les aliments du corps.

Le second animal, logé dans un palais grandiose, n’était guère plus gros qu’un grain de tabac, mais il faisait des bonds prodigieux. Il datait, croyait-on, de la période chaotique durant laquelle la Terre était encombrée de blocs de pierre rendant la circulation des plus pénibles. Il était muet et ignorant comme l’autre, mais plus vif cependant.

Le troisième animal, enfin, était de forte taille. Se tenant à quatre pattes comme le premier, il poussait une sorte de hennissement sans portée pratique, humait l’air et frappait le sol du pied. Cette façon de s’exprimer, réduite par le calcul, n’avait, du reste, rien fourni d’intelligible. D’après les vagues renseignements échappés au second déluge, on avait cru pouvoir le baptiser de son ancien nom, tant bien que mal reconstitué : le Solipède, bien qu’il eût quatre pieds et non pas un seul, comme ce nom l’indiquait. Mais on le tenait pour un spécimen dégénéré, pour un monstre.

Ces trois animaux étaient nourris à grand-peine avec de l’herbe chimique coûtant deux mille francs le rouleau, depuis que toute végétation avait été supprimée sur terre. Par esprit scientifique, on s’était abstenu de leur apprendre à lire, à calculer et à étudier la marche des trains interplanétaires, pour les conserver tels qu’ils étaient autrefois, et puis aussi par peur d’exposer à un fatal retour d’ignorance, par induction, l’admirable gaveuse électrique dont on se servait pour l’éducation instantanée de tous les jeunes citoyens, dès leur sortie de la machine à naître.
 

*

 

L’attentat fut commis par le fils même d’un haut fonctionnaire du Muséum, le jeune Antimoine, issu de la noble famille des Stibine.

Dès son jeune âge, Antimoine témoignait d’un caractère étrange, rebelle à tout enseignement scientifique ; il avait fallu le remettre quatre fois à la gaveuse, dont il faisait continuellement, par son entêtement, sauter les plombs de sécurité.

Lors de sa majorité, âgé de trois ans et demi, il s’était refusé aux joies sociales du mariage artificiel dans les ateliers de l’État. Son père en mourait de honte, et son oncle Kermès en avait fait une grave maladie.

Un an plus tard, contre tous les usages, il n’avait pas voulu se faire enlever le cerveau pour y substituer, comme tout le monde, un classeur électrique à douze étages, et cette marque d’inconscience avait définitivement plongé dans la désolation les familles SbO3 et SbO5, parentes directes du jeune homme.

De tels antécédents faisaient prévoir une fin tragique. Pendant toute une année, Antimoine devint de plus en plus sombre ; il ne lisait plus les phonogrammes quotidiens, se désintéressait du cours des vibrations, et restait de longues heures en contemplation devant les trois animaux vivants. Il s’en allait ensuite, les bras ballants, regardant s’enfuir au ciel des nuages chimiques entre les arbres artificiels, passant des journées blanches au soleil et se couchant le soir lorsque tout le monde se levait à l’aube électrique.

Mystérieusement, il se mit alors à construire un étrange harnachement, composé de cordes et de courroies d’amiante entrelacées. Parfois, il se glissait dans les allées désertes du Muséum jusqu’à la cage du Solipède, prenait de nouvelles mesures et rentrait chez lui travailler en secret.

Lorsque tout fut prêt, il attendit patiemment la grande fête de l’Aldéhyde benzihque, et, profitant de l’inattention générale, s’empara des trois animaux vivants. Avec un effrayant courage, il emprisonna la chair vivante du Solipède dans un réseau de courroies, sauta sur le dos du monstre, parvint à dompter sa résistance sauvage et se mit à l’exciter de la voix et du geste.

L’autre bondit en avant, entraînant le visionnaire dans sa course folle.

L’antiéléphant suivait en gambadant et en faisant entendre son cri étrange et terrible :

« Ouap ! ouap ! ouap ! »

L’animal sauteur, enfin, s’était tout aussitôt logé dans la fourrure de l’antiéléphant et suivait tous ses mouvements.

Ce fut alors dans le monde entier l’abomination de la désolation et un long cablogramme de terreur affola les onze étages de la science.

Comme une trombe, l’effrayante vision parcourut des avenues entières, s’engouffra dans des tunnels, s’élança sur des ponts-ballons, s’effondra sur des escaliers parachutes et échappa, comme par miracle, aux milliers d’appareils de sécurité répandus par la science sur la terre entière.

Des fils sans télégramme furent coupés, des fleuves reprirent leur cours, un brin d’herbe véritable poussa dans un laboratoire, la science connut toutes les hontes.

D’innombrables photographies, prises au vol, montrèrent Antimoine souriant, transfiguré, dressé dans sa course folle sur le solipède dont il regardait avidement tressaillir et se crisper la chair vivante, bondir en avant, puis s’arrêter brusquement sur le sommet des monts, tandis qu’à ses pieds, se haussant vers lui, dompté sans doute, l’antiéléphant, doucement, lui léchait les mains.
 

*

 

Ce ne fut que le lendemain soir que l’on put se rendre maître du sinistre. On constata avec stupeur que les animaux n’avaient aucun mal et on en fut quitte pour les réintégrer dans leurs palais.

Quant au jeune Antimoine, bien qu’il n’eût rien, lui non plus, on jugea que son acte ne pouvait provenir que d’une folie sadique contre-scientifique du troisième degré.

Il essaya bien d’expliquer vaguement qu’il avait obéi à une envie intérieure irrésistible, comme à de mystérieux instincts ataviques ignorés, il ne put donner lui-même aucune explication raisonnable de son attentat.

Il convint enfin de sa folie, et les juges, en vertu de leur pouvoir discrétionnaire, procédèrent eux-mêmes, d’office et sans plus informer, au remplacement de son cerveau par une machine logarithmique en bronze d’arsenic du modèle réglementaire fourni par l’État.
 
 

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(Gaston de Pawlowski, in Comœdia, deuxième année, n° 419, dimanche 22 novembre 1908 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans Polochon : paysages animés ; paysages chimériques, Paris : Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, 1909. Illustration d’Arthur Burdett Frost pour Rhyme? and Reason? (1888) de Lewis Carroll)