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Même à l’état sec, brun, dormant, de racine, cette orchidée avait un caractère sinistre.

Vous-même, n’auriez-vous pas su quelle orchidée c’était ?

M. Mannering, lui, n’en sut rien. Il déballa sa nouvelle acquisition avec une sollicitude assez absurde envers une orchidée ou une primerose, mais vraiment idiote, téméraire, fatale, à l’égard d’une orchidée d’un semblable aspect.

Au bout des tiges, juste avant les feuilles, on voyait des paquets de tentacules qui pendaient.

Après un certain temps, des grappes de petits bourgeons apparurent çà et là. Ils s’ouvrirent bientôt et se transformèrent en petites fleurs misérables qui ressemblaient à des têtes de mouches.

En vérité, si l’on met à part la joie et le bonheur d’être « celui-qui-a-découvert-une-nouvelle-espèce-d’orchidée, » l’intérêt que portait M. Mannering au fait que les chétives fleurettes ressemblassent à des têtes de mouche, était d’ordre scientifique et faible.

Quelques jours plus tard le chat de Cousine Jane disparut. Ce fut un grand coup pour elle ; quant à M. Mannering, il ne se désola pas dans son esprit et dans son cœur. Il n’avait aucune sympathie pour le chat. Mais avant que Cousine Jane ne se fût lamentée deux jours entiers, un curieux bourgeon nouveau apparut sur l’orchidée.

C’est alors qu’une affaire du genre le plus désolant exigea la présence de M. Mannering à la ville. Son misérable neveu, une fois de plus, était dans de vilains draps, mais d’une manière si sérieuse et si désagréable que toute la générosité de M. Mannering dut jouer pour sortir de là le jeune homme qui n’en valait vraiment pas la peine.

Il l’écrivit à Cousine Jane. Mais quand il revint à Torquay, la cousine Jane avait disparu.

M. Mannering jeta un coup d’œil dans la serre, autant pour être sûr qu’aucun mal n’était arrivé à la merveilleuse orchidée. Dès qu’il ouvrit la porte, ses yeux tombèrent sur le bourgeon qui avait considérablement changé de forme et atteignait maintenant la grosseur d’une tête humaine.

Je n’exagère pas en affirmant que M. Mannering resta figé sur place, les yeux fixes sur ce merveilleux bouton, pendant cinq bonnes minutes.

À la fin, M. Mannering leva les yeux. Il était maintenant aussi comblé par l’énormité du nouveau bourgeon que vous ou moi pourrions l’être. Il n’était donc pas extraordinaire que, dans son bain, il fût possédé des visions les plus exaltées quant à la floraison de sa filleule végétale. Elle serait la plus grande connue. Il se pouvait qu’elle s’ouvrît en ce moment même ! À cette pensée, M. Mannering ne put se retenir plus longtemps ; il se leva hors de l’eau fumante et, se drapant dans son peignoir de bain, descendit rapidement à la serre.

Le bourgeon n’était pas encore ouvert ; il élevait encore sa tête intacte parmi le feuillage lustré et charnu, et M. Mannering vit maintenant ce pour quoi il n’avait point eu d’yeux auparavant. La fleur était une réplique exacte de la tête du chat qu’avait perdu Cousine Jane. La ressemblance était si vivante, que le premier mouvement de M. Mannering fut de ressaisir son peignoir de bain et de le ramener sur lui ; car c’était un homme modeste et le chat, encore qu’acheté pour un honnête minet, s’était avéré exactement le contraire.

Je vous raconte ceci pour vous prouver combien de caractère, d’esprit, il y avait sur cette florale face de chat. Mais bien qu’il essayât de saisir son peignoir de bain, il était trop tard, il ne pouvait plus bouger ; le nouveau feuillage, vigoureux, s’était approché de façon imperceptible ; les tentacules repoussés trop doucement le saisirent partout ; il poussa quelques faibles cris et s’effondra par terre. Et c’est maintenant qu’en tant que le M. Mannering de la vie ordinaire, il disparaît de cette histoire.

Il sombra dans une si profonde insensibilité qu’une éternité noire s’écoula avant que quelques faibles éléments de conscience se rassemblent dans son cerveau. C’était son cerveau qui formait le centre du nouveau bourgeon.

Ces quelques jours qui passèrent assez vite, dans une certaine douce excitation, pas désagréable, dans le monde extérieur, semblèrent résumer à l’esprit qui travaillait obscurément, toute l’histoire du développement de notre espèce.

Un processus analogue aux mutations de l’embryon s’y déroulait. Les sept âges de M. Mannering étaient présentés tels quels dans une série de premiers plans, comme dans un film documentaire ; sa conscience se fixa, se clarifia. Le bourgeon était mûr, prêt à éclore. Arrivé à ce point, l’état d’esprit de M. Mannering était, je pense, exactement celui d’un patient qui, se dégageant de l’emprise d’un anesthésiant, demande : « Où suis-je ? » Alors, le bourgeon s’ouvrit, et il le sut.

Il y avait la serre, mais vue sous un angle peu familier ; là, de l’autre côté de la porte vitrée, était son bureau ; ici, en dessous de lui, était la tête du chat ; et là, là, à côté de lui était Cousine Jane. Il ne pouvait pas dire un mot. Mais elle non plus. Et peut-être était-ce aussi bien ainsi.

Il faut reconnaître que M. Mannering ne fut pas tout d’abord grandement troublé par cet extraordinaire bouleversement de sa vie quotidienne. L’impossibilité de se mouvoir, par exemple, le laissait absolument indifférent, de même que la disparition de son corps et de ses membres, comme aussi l’arrêt de ce flot de tartines et de thé que, depuis plus de cinquante ans, il avait amené à sa bouche et qui, maintenant, était devenu une sorte de nutrition douce et continue, à peine sensible et venant d’en bas. La puissante influence du physique sur le moral l’inclinait donc tout entier à la tranquillité. Devenu végétal, il réagissait à la manière végétale. Mais le physique n’est pas tout. Bien que n’existant plus en tant qu’homme, il était toujours M. Mannering ; et cette particularité avait, dès la disparition de l’intérêt scientifique, donné naissance à une foule de soucis d’origine plus spécialement subjective.

Par exemple, l’idée le tourmentait qu’il n’aurait plus l’occasion de donner un nom à son orchidée ou d’écrire un article sur elle ; pis encore, grandissait dans son esprit l’abominable conviction que, sitôt sa condition découverte, c’était lui à qui on donnerait un nom et qui serait classé. Pire encore était la crainte d’être transplanté, repiqué, dans un endroit inconnu plein de courants d’air, et probablement public. Être déterré ! Un violent frisson agita l’épais feuillage qui s’étendait à partir de là où la plante devenait M. Mannering.

Cependant, le coucher de soleil était bien plaisant. Une puissante odeur de terre chaude, épicée, remplissait la serre. D’un arrangement spécial des tuyaux d’eau, suintait dans l’air une petite vapeur chaude. M. Mannering commença à s’abandonner à un sentiment de laisser-aller. Une abeille était arrivée à passer, au travers d’une petite fissure du montage métallique et vint se poser sur un des pétales qui étaient les sourcils de M. Mannering.

De là, explorant un trait, puis l’autre, elle finit par se poser pesamment sur la lèvre inférieure, qui, fléchissant sous son poids, lui permit de s’insinuer dans la bouche. Ceci naturellement le choqua considérablement, mais, à tout prendre, la sensation ne fut ni aussi alarmante, ni aussi désagréable qu’on eût pu s’y attendre.

Mais M. Mannering cessa bientôt ses jeux léthargiques lorsqu’il vit l’abeille s’envoler, décrire paresseusement deux ou trois orbes, et s’abattre directement sur la lèvre virginale de Cousine Jane. Menaçant comme l’éclair, un élémentaire principe de botanique traversa l’esprit de sa malheureuse parente. Cousine Jane – quoique n’étant que le produit d’un âge antérieur – était également consciente de ce qu’elle aurait pu être restée pleine d’une douce ignorance, si son cousin n’avait essayé, pendant des années, de l’intéresser aux rudiments de la botanique. Combien le malheureux se le reprochait-il maintenant ! Il vit les pétales doux et ordonnés du visage de sa cousine, s’ébouriffer et s’empourprer de rage et d’embarras, pour enfin, avec horreur et effroi, devenir malades comme ceux d’un gardénia. Mais que faire ? Quand il se fut efforcé jusqu’à ce que ses nerfs semblent sur le point de claquer sous la tension, le seul mouvement qu’il put accomplir fut un vulgaire clignement de l’œil gauche – mieux eût valu rien du tout.

Cet incident sortit complètement M. Mannering de sa léthargie végétative. Il se rebella contre la forme à laquelle il était ainsi limité cependant que, subjectivement, il restait trop humain. Son cœur n’était-il plus celui d’un homme, avec ses espoirs, ses idéals, ses aspirations – et sa capacité de souffrance ?

Quand tomba le crépuscule, on alluma les lumières dans le bureau. Deux hommes entrèrent dans la pièce. L’un d’eux était son notaire, l’autre son neveu.

« C’est son bureau, comme d’ailleurs vous le savez, dit le mauvais neveu. Il n’y a rien ici ; j’y ai regardé quand je suis venu mercredi.

– Ah bon ! dit le notaire. C’est une bien étrange affaire, un mystère total. »

Il avait évidemment dit la même chose plus d’une fois auparavant ; ils avaient dû en discuter dans une autre pièce.

« Eh bien, espérons le mieux. En attendant, il vaut peut-être aussi bien que vous preniez soin de tout ici. »

Ayant dit, l’homme de loi se retourna, et M. Mannering vit un sourire malicieux gagner la face du jeune homme. L’embarras qui l’avait envahi à la vue de son neveu devint de la peur, de la terreur même devant ce sourire.

Après avoir raccompagné le notaire, le neveu revint dans le bureau et regarda autour de lui avec une satisfaction intense et sinistre. M. Mannering pensa n’avoir jamais rien vu de si diabolique que cette expression solitaire de la joie à l’idée d’une puissance sans limites en cet endroit d’où il avait été chassé. Il se souvint que son neveu avait été célèbre, dans sa triste enfance, pour sa cruauté envers les mouches, auxquelles il arrachait les ailes, et pour sa barbarie envers les chats. On aurait pu remarquer une sorte de suée sur le front du bonhomme. Il lui semblait que son neveu n’avait qu’à jeter un coup d’œil par ici et que tout se découvrirait, encore qu’on se souvienne qu’il était impossible de voir quoi que ce soit de la pièce éclairée dans l’obscurité de la serre.

Sur la cheminée était une grande photographie de M. Mannering. Son neveu l’aperçut et traversa la pièce pour l’affronter avec un grognement triomphant et insolent :

« Ah ! vieux Pharisien, dit-il, c’est « Elle » que vous avez emmenée à Brighton, en excursion, n’est-ce pas ? Mon Dieu ! Combien j’espère que jamais vous ne reviendrez ! Combien j’espère que vous êtes tombé du haut de la falaise et qu’une vague vous a emporté, ou autre chose. N’importe, profitons-en pendant que c’est possible. Pooh ! Vieux grigou… »

Et, approchant sa main, dont le pouce tenait le médium courbé comme un ressort, il lâcha ce doigt qui alla frapper méchamment le nez de la photographie. Alors, la fripouille usurpatrice quitta la pièce, laissant toutes les lumières allumées.
 
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Vers le matin, advint un incident, vulgaire en soi mais suffisant pour mettre pleine mesure à la déconfiture de la pauvre Cousine Jane, et à l’embarras et aux remords de son cousin. Le long du bord de la grande caisse dans laquelle était plantée l’orchidée, se mit à courir une petite souris noire. Ce fut tout bonnement effrayant ; la principale tige fibreuse se tordit comme un cheveu sur un charbon rougi ; les feuilles se contractèrent comme du mimosa qu’on brûle. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui serait arrivé si la souris n’était pas rapidement passée plus loin.

Mais elle ne s’était pas éloignée de plus d’un pied environ lorsqu’elle regarda en l’air et vit au-dessus d’elle, éclatant positivement de vie, cette fleur qu’en d’autres temps on avait appelée Minouchet. Il y eut un instant pathétique. La souris était de toute évidence paralysée par la terreur ; le chat ne pouvait que regarder et vouloir. Cousine Jane qui avait pensé avec joie : « Eh bien, maintenant, elle va s’en aller, et jamais, jamais, elle ne reviendra, » réalisa tout à coup d’éventuelles horreurs. Rassemblant toute son énergie, elle donna un frémissement spasmodique qui suffit à briser l’extase qui retenait la souris, si bien que, tel un jouet à mouvement d’horlogerie, celle-ci fit volte-face et s’enfuit. Mais déjà le bras impitoyable de l’orchidée lui avait coupé la retraite, et la souris sauta directement dessus ; comme un éclair, cinq tentacules de l’extrémité attrapèrent la fuyarde et la tinrent serrée ; et bientôt, son corps diminua, diminua de volume, puis disparut.

Le soir suivant, la porte s’ouvrit de nouveau, et de nouveau le neveu pénétra dans le bureau. Cette fois-ci, il était seul et il était clair qu’il sortait de table. Il portait à la main une carafe de whisky ; sous son bras était un siphon.

Il versa une bonne dose de whisky dans la timbale et se mit à l’aise dans une attitude d’un confort extravagant Mais, en peu de temps, le jeune homme sembla se fatiguer de sa propre compagnie. Son regard tomba sur la porte de la maison de l’orchidée. Tôt ou tard, cela devait finir par arriver.

Cependant que le neveu tâtonnait pour atteindre la poignée de la porte, Cousine Jane éleva lentement deux bouquets de feuilles tout en haut de sa tige. M. Mannering remarqua avec un soudain élan d’espoir que, par le moyen de ce stratagème, elle était fort bien cachée de tout regard possible. Vite, il s’efforça d’imiter son exemple. Malheureusement, il n’était pas encore arrivé à un contrôle suffisant de ses… ses membres ?… et ses plus grands efforts ne les élevèrent pas au-dessus d’une horizontale exténuée. La porte était ouverte et le neveu cherchait à tâtons le bouton électrique qui se trouvait juste à l’entrée. Ce fut un instant de panique vraiment achevée. Comme la lumière s’allumait, un bouquet de feuilles s’étendit en forme d’éventail, assez semblable de structure à une feuille de marronnier d’Inde, et recouvrit le visage anxieux de M. Mannering. Quel soulagement ! Au moment même où le neveu s’avançait dans la serre, le couple caché se souvint en même temps de la fatale présence du chat. En même temps aussi, la sève se glaça dans leurs veines. Le chat, animal plein de sagacité, « savait, » par une de ces intuitions propres à son espèce, que cet homme qui venait là, était un fainéant, un parasite, un sensuel, grossier et brutal, sans respect pour l’âge, insolent envers les faibles et barbare envers les chats. Il resta donc, très immobile, s’en remettant à sa position basse, à l’état de demi-saoulerie du neveu, pour éviter d’être remarqué. Mais tout fut en vain.

« Quoi ! dit le neveu. Quoi ! un chat ? » Et il leva la main prêt à administrer un bon coup à l’inoffensif petit être. Quelque chose, dans le maintien digne et résolu de sa victime, dut pénétrer tout de même jusqu’à son esprit obtus, car le coup ne tomba point, et le bravache détourna son regard de côté et d’autre, pour éviter celui ferme et méprisant du courageux chat. Hélas ! ses yeux tombèrent sur quelque chose qui jetait un faible éclat blanc derrière le feuillage. Il écarta les feuilles pour pouvoir voir ce que c’était. C’était Cousine Jane.

« Oh ! Ah ! dit le jeune homme, rempli de confusion. Vous êtes revenue. Mais pourquoi vous cachez-vous là ? »

L’alcool avait tant excité le naturel déjà durci du jeune homme qu’il n’éprouva ni crainte, ni terreur, ni gratitude. Saisissant la situation, un sourire diabolique s’épanouit sur sa face.

« Ah ! Ah ! Ah ! dit-il, mais où est le vieux ? »

En un instant, il l’eut trouvé, et découvrit, en soulevant les feuilles qui lui formaient une visière inadéquate, le visage de notre héros, troublé de mille émotions amères.

« Hallo ! Narcisse, » dit le neveu.

Un long silence suivit. Le neveu était si content qu’il ne pouvait rien dire. Il se frottait les mains et se léchait les lèvres, et regardait, regardait, comme un enfant regarde un nouveau jouet.

« Vous voilà bel et bien arbre, dit-il. Tout a bien tourné maintenant, n’est-ce pas ? Ah ! Ah ! Vous souvenez-vous de la dernière fois que nous nous sommes vus ? Ouais, vous entendez ce que je dis, ajouta le tortionnaire, vous sentez aussi, j’espère. Que pensez-vous de cela ? »

Il étendit la main et, saisissant un délicat duvet de fins filaments argentés qui poussaient, tels des favoris, autour de la moitié inférieure de la fleur, il tira un grand coup. Sans même s’arrêter à noter les très subtiles phases de la réaction de son oncle, satisfait de l’effet général de cette rébellion dévastatrice, le misérable ricana avec satisfaction et, tirant une longue bouffée du bout fumant du cigare volé, en souffla l’immonde fumée en plein dans le centre de sa victime. Le brutal !

« Vous aimez cela, Jean-Baptiste ? demanda-t-il avec une œillade. C’est excellent contre la rouille. Exactement ce qu’il vous faut. »

Quelque chose bruit sur la manche de sa veste. En regardant, il vit une longue tige, bien pourvue des fatales tentacules. En un instant, elle avait gagné son poignet ; il la sentit serrer, mais l’arracha, comme on arrache une sangsue, avant qu’elle ait eu le temps de fixer sa prise.

« Brr… dit-il, c’est comme cela que cela arrive probablement ? Tout de même, je n’aurais pas cru qu’on pouvait être attrapé tout habillé. »

Frappé d’une idée soudaine, il promena son regard de son oncle à Cousine Jane et de Cousine Jane à son oncle. Il examina le plancher, écarta la porte et vit seulement un peignoir de bain froissé, gisant dans l’ombre.

« Comment ? dit-il. Ah ! bon… Ah ! Ah ! » Et il sortit de la maison de l’orchidée.

M. Mannering sentit que ses souffrances ne pourraient être plus grandes. Et cependant, il avait peur du lendemain. Il eut des rêves de limaces, d’escargots et d’espaliers. Si seulement le monstre se contentait d’insulter et de se moquer, de gaspiller l’avoir de son oncle et de ravager sous ses yeux ses biens chéris, même en lui tirant quelquefois les favoris… encore !… Peut-être serait-ce alors possible de se libérer de tout ce qui en lui était encore un homme, d’aller son petit bonhomme de chemin, de tout prendre comme cela viendrait, se reposant dans le Nirvana d’un rêve végétal. Mais au matin, il trouva que ce n’était pas facile.

Le neveu entra, et, s’arrêtant seulement dans la serre pour jeter à ses parents quelques railleries des plus négligentes, alla s’asseoir au bureau et ouvrit le tiroir d’en haut. De toute évidence, il cherchait de l’argent. Nul doute qu’il ait dépensé ce qu’il avait dérobé dans les poches de son oncle. De toutes façons, ce tiroir contenait assez pour que la fripouille pût se frotter les mains avec satisfaction et, appelant la gouvernante, lui hurler aux oreilles une commande insensée pour le marchand de vins et de liqueurs.

« Sortez d’ici, cria-t-il, quand, à la fin, il se fut fait comprendre d’elle. Il va me falloir me trouver quelqu’un d’un peu plus à la page pour me servir, je ne vous dis que cela. »

Il se mit en quête, dans l’annuaire, du numéro du bureau de placement local. L’après-midi, il reçut une procession de bonnes dans le bureau de son oncle. Celles à qui il arrivait d’être sans relief ou trop évidemment respectables, étaient traitées brièvement et froidement. C’était seulement quand la fille était jolie et trouvait ennuyeux d’être privée de traitements impudents que l’entretien se prolongeait un peu. Dans ces cas-là, le neveu concluait en des termes qui ne laissaient de doutes dans l’esprit d’aucun de ses auditeurs sur ses véritables intentions. Une fois, par exemple, se penchant en avant, il prit le menton de la fille en disant avec un odieux sourire affecté :

« Je suis seul ; vous seriez donc traitée tout à fait comme quelqu’un de la famille, comprenez-vous, s’pas, ma chère ? »

À une autre, il disait, lui entourant la taille de son bras :

« Pensez-vous que nous nous entendrons bien ensemble ? »

Lorsque cette conduite en eut fait sortir de la pièce deux ou trois, il entra une jeune personne qu’il serait bien regrettable de décrire. Le neveu ne perdit pas de temps à tomber d’accord avec cette créature. En vérité, son genre véritable était si évident que le jeune débauché se se livra à la comédie de l’entretien d’usage que pour corser ses anticipations, s’amusant du contraste entre le dialogue conventionnel et les œillades sans vergogne. Elle devait arriver le lendemain.

Mais, ce soir-là, lorsque le neveu vint prendre ses aises dans le bureau, il était évident qu’il était beaucoup plus fortement sous l’empire de la boisson que le soir d’avant. Il marmonnait sauvagement entre ses dents. Il était clair que quelque bagatelle avait mis en fureur cet ignoble caractère.

Il est intéressant de noter, même à ce stade, un changement soudain dans les réactions de M. Mannering. Son intérêt pour la modestie effarouchée de Cousine Jane, qui l’avait remué si profondément quelques heures auparavant, devait avoir été le dernier tressaillement d’un altruisme épuisé. Le changement, cependant, à l’état actuel, ne répondait pas à un bonheur sans mélange. Son indifférence sereine, florale, à l’égard du mauvais usage qu’on pouvait faire de son mobilier était équilibrée par l’obsession absorbante, également florale, de cette terreur d’un semblable mauvais usage, dirigé directement contre lui.

À l’intérieur du bureau, le neveu rageait toujours et jurait. Sur la cheminée était une enveloppe écrite de la main de M. Mannering adressée par lui à Cousine Jane. À l’intérieur était la lettre qu’il avait envoyée de la ville et où il décrivait la conduite honteuse de son neveu. Le regard du jeune homme tomba dessus, et, sans scrupules, il la prit et en tira la lettre. À mesure qu’il lisait, sa face devenait cent fois plus sombre qu’auparavant.

« Quoi ? dit-il, avec un affreux juron, vous me couperiez les vivres complètement ?… Me couper… Nous sommes deux à ce jeu-là, vieux démon… »

Et, saisissant une grosse paire de ciseaux qui traînait sur le bureau, il entra dans la serre.

Parmi les poissons, la Dorée crie, dit-on, quand elle est saisie par l’homme ; chez les insectes, la chenille du papillon tête-de-mort est capable d’un paisible petit appel de terreur ; dans le monde végétal, seule la mandragore pourrait donner une voix à sa mort, que je sache !…
 
 

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(John Collier, traduit par Roland Malraux, in Marianne, grand hebdomadaire littéraire illustré, première année, n° 5, mercredi 23 novembre 1932. Cette nouvelle est la première adaptation française écourtée de « Green Thoughts » [mai 1931] ; il faudra attendre 1949 pour qu’elle soit traduite en intégralité par Marc Chadourne, dans le recueil Un Rien de muscade, Paris : Hachette, collection « Les Grands romans étrangers »)