gomphe-ill2
 

Lorsque notre vieil ami, le subtil et profond observateur Adalbert Gomphe, monta dans ce compartiment de première classe, il eut tout de suite le nerf olfactif sollicité vivement, et du même coup ses facultés d’observation soudain mises en éveil et en appétit d’étude, par une odeur singulière.

Un autre que notre vieil ami Adalbert Gomphe, un voyageur quelconque comme vous et moi, un homme ordinaire enfin, eût plutôt fait, en montant dans ce compartiment de première classe, quelques remarques plus banales, à savoir, par exemple, qu’il s’y trouvait déjà sept personnes, que les quatre coins étaient occupés (naturellement), que les filets étaient bondés de valises, sacs, petites caisses et paquets, que le plancher en était jonché, particulièrement devant l’unique place restée libre, et que, par conséquent, le nouvel et dernier arrivant gênait tout le monde et allait être le plus gêné encore de tous. Et cet homme ordinaire, ce voyageur quelconque comme vous et moi, en eût seulement tiré cette conclusion fâcheuse : « Diable ! quatorze heures à passer là-dedans, et la nuit surtout, voilà qui ne va pas être agréable. Je n’ai vraiment pas de veine ! »

Après quoi, l’infortuné se fût arrangé pour y vivre tant bien que mal, et eût tâché de s’endormir en rêvant qu’il avait un coin. Au cas où il se fût aperçu de l’odeur sollicitant si vivement le nerf olfactif d’Adalbert Gomphe, il n’y eût pas cherché matière à observation, et se fût contenté de penser, en se bouchant le nez de son mieux :

« Et, pour comble de guigne, ça ne sent pas bon. Enfin ! »

Telle ne fut pas la pensée de notre vieil ami le subtil et profond observateur Adalbert Gomphe. Sans songer une minute aux conditions inconfortables de ces quatorze heures en perspective, sans souffrir de l’odeur ni même trouver d’abord qu’elle ne sentait pas bon, il se dit plus gravement, lui dont les facultés étaient en appétit d’étude :

« Voilà une odeur que je ne connais point. Quelle est-elle ? »

Et quatorze heures de méditation nocturne lui parurent à peine suffisantes au long, patient, sagace et scientifique travail qu’il entreprit aussitôt pour arriver à définir cette odeur, jusqu’à présent notée par son nerf olfactif sous cette modeste rubrique : odeur singulière.

Un autre que notre vieil ami Adalbert Gomphe, même en s’attachant à définir cette odeur, n’y eût pas d’ailleurs insisté davantage, et se fût borné à la déclarer singulière, et eût attribué cette singularité au mélange probable des odeurs émises par les huit voyageurs, leurs bagages, les couvertures, les coussins, les bouillottes, et la fumée de la locomotive amalgamant le tout dans son haleine sulfhydrique.

Mais le subtil et profond observateur Adalbert Gomphe ne se satisfaisait pas si aisément. Certes, il reconnaissait, dans l’odeur à l’étude, tels et tels éléments étrangers qui s’y venaient joindre ; toutefois, bien loin de les confondre avec elle et de croire qu’elle était, elle, si singulière, la synthèse de ces odeurs diverses, il l’en distinguait très nettement et elle ne lui en semblait que plus singulière, puisqu’elle résistait à la savante analyse par quoi il essayait de l’isoler.

Comme ses expérimentations physiologiques se confortaient toujours de psychologie, ce n’est pas seulement au simple contrôle de son nerf olfactif qu’il soumettait la singulière odeur, notre vieil ami Adalbert Gomphe ; et il tâchait aussi de la circonvenir en la localisant d’abord dans une des sept personnes occupant le compartiment, et cela par une investigation attentive, minutieuse et perspicace de ces sept personnes, dont il reconstituait savamment, au moyen d’inattaquables hypothèses, l’inconnue idiosyncrasie.

Sept heures s’écoulèrent ainsi, pour le subtil et profond observateur, à éliminer successivement quatre des personnes à l’étude, dont le physique et le moral, l’un élucidant l’autre, furent jugés par lui comme tout à fait incapables de produire cette odeur singulière. Leurs odeurs, en effet, se caractérisaient définitivement, à ces quatre, sous les espèces d’odeurs connues qui n’avaient rien de singulier, telles que : odeur de pieds, odeur d’aisselles, odeur de crasse, odeur de dents cariées.

Deux autres voyageurs étant descendus avant d’avoir été mis à l’éprouvette, et la singulière odeur ayant persisté quand même, notre vieil ami Adalbert Gomphe vit heureusement le champ de ses recherches se circonscrire en la dernière personne restée dans le compartiment, seule avec lui, et il faillit s’écrier :

« Cette fois, je la tiens ! Elle aura beau faire, je l’aurai. »

Il pensait à l’odeur, évidemment, à l’odeur seule, et non pas à la personne, qui était une femme. Mais la science a des enthousiasmes et des ardeurs vers la possession qui sont aussi forts que les enthousiasmes et les ardeurs de l’amour ; et, quoique le grave Adalbert Gomphe eût manifesté son sentiment à la muette, par sa physionomie seule, la dame s’y méprit, et crut qu’elle avait affaire à un satyre. Elle foudroya notre ami d’un regard fixe et dur qui le cloua en place.

Rien ne pouvant échapper à l’attention, sagace et toujours aux aguets, du subtil observateur, Adalbert Gomphe perçut aussitôt quelque chose de singulier qui faillit d’abord le détourner de son étude sur la singulière odeur. Mais, sage et méthodique avant tout, l’avisé savant se ressaisit vite, pensant :

« Lorsque j’aurai pleinement élucidé le problème de l’odeur singulière, alors seulement il sera temps de passer à l’analyse du singulier regard. Et sans doute la clef de l’un me sera-t-elle fournie par l’autre. Ne chassons pas deux lièvres à la fois ! »

Et, consciencieusement, en toute haute et impartiale probité, il se remit à son enquête interrompue sur la singulière odeur. Mais il se sentait désormais gêné dans ses recherches, gêné par le regard singulier qui ne le quittait plus et pesait sur lui. Quoi qu’il en eût, et malgré son ferme propos de procéder par ordre, il ne pouvait s’empêcher d’étudier en même temps le regard et l’odeur qui avaient entre eux d’étranges et significatives correspondances, comme si ce regard était le regard de l’odeur, ou comme si cette odeur était l’odeur du regard.

À quoi notre pauvre ami Adalbert Gomphe n’osait pourtant s’arrêter, craignant d’être sur le seuil de la folie, et se disant toutefois :

« Mais non, non, il n’est pas possible que moi, Adalbert Gomphe, le subtil et profond observateur, je devienne aliéné. Je suis sûr de ma raison, de ma saine et toute puissante raison. Donc, au lieu d’être sur le seuil de la folie, je dois me trouver, au contraire, près d’une découverte formidable, et sur le point de dégager l’X d’un mystère. »

À cette idée, ses yeux flambaient d’une telle flamme, que la dame épouvantée, comme on criait le nom d’une station, descendit précipitamment du compartiment d’Adalbert Gomphe, et monta dans la voiture voisine, qui était celle des dames seules.

Mais le subtil, profond, et tenace observateur l’y suivit non moins précipitamment, et, à peine le train en marche, s’écria tout ému :

« Pardonnez-moi de vous importuner, madame ; mais, c’est plus fort que moi. Je suis le célèbre Adalbert Gomphe. J’observe. Alors, vous comprenez, ce regard, cette odeur, ces correspondances… »

Il balbutiait, éperdu, mais respectueux, et ajoutait vivement :

« Un mot, un seul mot d’explication me suffira, madame. Je dois avoir raison. Je ne peux pas me tromper. Adalbert Gomphe ne se trompe jamais. Rien qu’un mot, je vous en supplie ! Est-ce le regard de l’odeur ou bien l’odeur du regard ? Tout est là. Mais les deux ne font certainement qu’un. »

C’était au matin. Le train roulait depuis douze heures. Tranquillement, la dame ôta de son orbite un œil de verre, un œil qu’elle devait toutes les nuits laisser tremper dans un verre d’eau, et qui n’y avait pas trempé cette nuit-ci.

Et Adalbert Gomphe, le subtil et profond observateur, comprit tout à l’instant même et s’écria triomphalement :

« J’y suis. Ou plutôt j’y étais, mais sans pouvoir définir. À présent, enfin, je le puis. Loué soit Dieu, et surtout mon génie ! Vous puez de l’œil. »
 
 
gomphe-ill3
 

_____

 
 

(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, n° 2296, mardi 10 janvier 1899)