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« Dématérialisé ! Je ne me suis dématérialisé qu’une fois et… cela a suffi pour que je commette un crime ! »

La lueur sautillante du feu projetait sur les murs du logis de campagne frais de chaux nos ombres palpitantes et monstrueuses. Au-dehors, le vent d’hiver grondait dans les bois mouillés et un grillon, dissimulé dans un trou de l’âtre, chantait par intermittence, de sa petite voix perlée.

« Vous vous êtes ?…

– Oui, dé-ma-té-ria-li-sé !

Soudain, en plein sommeil, mon âme prit conscience d’elle-même. Quelle douleur ! quel fantastique effort pour comprendre !

C’est le mois dernier que la chose m’arriva, le mois où je faillis mourir de cette maudite grippe à complications méningées.

Mon âme prit donc conscience d’elle-même ; que c’est étrange d’être une âme ! une âme, je sais ce que c’est, maintenant ! C’est un œil hagard et horrifié, quelque chose comme une prunelle que ne protégerait aucune paupière.

Donc, me voilà dans la pièce, près de mon lit. Jamais je ne m’étais trouvé si grand ni si laid. Je gisais, blanc comme plâtre, et l’esprit que j’étais allait et venait autour, en proie à une terreur et à une désespérance infinies.

J’essayai de mille manières de me « réincarner, » comme disent les spirites, de pénétrer dans le tas de chair moribond que je formais sous les draps, mais je m’aperçus vite que je me heurtais à une impossibilité absurde, comme si l’idée saugrenue m’était venue de pénétrer dans la statue de bronze de la place du Château.

Autre chose ! Le seul fait, pour moi, de penser à un quelconque endroit faisait que je m’y transportais sans que ma volonté fût en cause.

Autre chose encore ! Les animaux voient les fantômes. Alors que j’errais comme un désemparé autour de mon lit, je m’approchai d’une chaise où sommeillait Poupon, le chat de la maison. À mon contact immatériel, l’animal se hérissa comme une châtaigne et, toutes griffes dehors, miaula lugubrement, en me fixant de ses yeux exorbités d’angoisse.

Alors, mes amis, je fis une chose inouïe. Vous savez à quel point j’aime et dorlote cet animal ? Eh bien, je m’accroupis devant lui et le regardai en ouvrant la bouche, comme pour le mordre. Je dus être effroyable, car la pauvre bête réussit à se blottir en grondant sous un meuble trop bas où elle resta, pétrie d’horreur, à m’épier, le menton au ras du parquet.

Dès lors, je fus empli d’une joie funèbre. Il me sembla que je possédais une arme insoupçonnée, dont j’étais seul à savoir le maniement, et, sans jeter un regard sur ma dépouille, je me dirigeai vers la porte qui s’ouvre sur le chemin. »
 

*

 

« Je fis une quatrième constatation : nulle matière n’est opaque et impénétrable pour un esprit. Fort de cela, je me complus à traverser de part en part les murs de cette vieille maison du XVIIe siècle qui fait le coin de la rue des Salines. Ce n’était pas sans une certains appréhension d’abord que je voyais arriver au ras de mon nez les grosses et rudes pierres ; j’esquissai même un mouvement de retrait, mais la puérilité de la chose m’apparut vite, et ce fut un jeu pour moi de choisir les endroits les plus hérissés d’arbres, les plus encombrés de masures pour y passer sans effort, comme l’aiguille à travers la mousseline. »

À cet endroit, le conteur s’arrêta, nous dévisagea en se grattant la tête et, à brûle-pourpoint :

« Connaissez-vous Cognac ? »

Si nous connaissions Cognac ! La petite ville cossue aux façades noircies par les fumées d’eau-de-vie !

« Vous voyez alors le pont Saint-Jacques qui enjambe la Charente entre sa double rangée de quais, où viennent accoster les chalands pleins de futailles ?

– Parfaitement.

– Eh bien, sans avoir fait un choix précis de l’endroit où me portait ma fantaisie vagabonde, je me trouvai soudain en pleine nuit sur ce pont.

Une bise aigre soufflait, soulevant des « sorcières. » J’allai au pas d’un homme et, poussé par je ne sais quelle volonté inconnue, je traversai des agglomérations de maisons où sommeillait une vague humanité matérielle qui m’inspirait une aversion agressive.

Enfin, je débouchai dans une ruelle mal éclairée ; je grelottais comme si j’étais nu ; une lueur filtrait par une imposte au-dessus d’une porte.

C’était une épicerie, une de ces humbles épiceries de campagne comme il y en a au bourg.

À peine eussé-je lu l’enseigne : « Épicerie Grenet, » que je me trouvai dans la place.

Je revois cet endroit comme si j’y étais encore.

En entrant, à gauche, un dressoir avec une corbeille pleine d’oranges ; en face, un petit comptoir encombré ; près du comptoir, une vieille grosse femme à la ligne placide, qui raccommodait un bas et, près d’elle, à terre, un bidon de Luciline qui semblait avoir été posé là par un client. »
 

*

 

« C’est ici que 1’histoire se corse !

Vous me connaissez tous ; vous savez que je ne suis pas un mauvais bougre. Eh bien, je saisis, vous m’entendez bien, je saisis une orange et la jetai au visage de la vieille femme.

La pauvre créature se dressa, laissa tomber son bas, se frotta le front et regarda d’un air indéfinissable le dressoir où s’arrondissait la corbeille.

Alors, avec de la malice, je pris une autre orange et la promenai dans le vide, devant les yeux éperdus de l’épicière. Je lui fis décrire un beau 8 et paf ! sur le bout du nez ! »

Nous nous tenions les côtes.

« L’infortunée chancela et se précipita vers la porte, la gorge effroyablement contractée.

Je fus diabolique :

Je m’interposai entre elle et le mur et, faisant un han ! désespéré, tout en me projetant au devant d’elle, je me FIS VOIR.

L’épicière tournoya sur elle-même, se mordit la main et s’écroula, énorme tas de chair flasque.

Quant à moi, j’avais gagné l’extérieur, sans plus m’inquiéter de ma victime.

J’étais maintenant sur la route de Saintes, balayée par un vent hostile ; je fuyais droit devant moi dans la nuit. Je fuyais chagrin, méchant, malfaisant, irrésolu, avec une grosse envie de briser quelque chose. Je fis tomber un pauvre cycliste et tins tête, pour me calmer les nerfs, à une puissante torpédo qui trouait les ténèbres du pinceau aveuglant de ses phares. Puis le jeu me lassa et je ne sais plus ce qu’il m’advint.

En tout cas, je m’éveillai endolori et fort mécontent de moi-même.

– C’était un cauchemar, mon pauvre ami !

– Vous aviez la fièvre.

– Elle est amusante, ton histoire !

– Écoutez-la donc jusqu’au bout, et vous verrez si elle est si amusante que vous le dites.

Les trois jours qui suivirent cette nuit tragique, je parcourus avec angoisse la rubrique de l’état civil dans le « Charentais, » et je faillis mourir de saisissement, oui, je dis bien, mourir en y voyant subitement la petite phrase suivante :

« Décès. — Hortense, Adèle, Augustine Allain, veuve Grenet, épicière, 70 ans, rue des Petites-Boucheries. »

Un frisson nous ruissela le long des vertèbres comme l’eau d’une éponge de bain, et nous regardâmes notre hôte avec un sentiment non dissimulé de répulsion. Le vent fou grondait dans les bois ; il nous semblait traîner des plaintes infinies…

Un coup violent ébranla la vieille porte du logis.

Nous sursautâmes.

« C’est peut-être la pauvre vieille qui revient ! » plaisanta lugubrement notre ami, en serrant nos mains pressées de prendre congé…

Eh bien, vous le croirez si cela vous plaît : mais ce fut la dernière fois que nous allâmes chez le rescapé de la grippe !
 
 

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(Lucien Brives, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-septième année, n° 16680, mardi 6 avril 1926 ; illustrations d’Arthur Burdett Frost pour Rhyme? and Reason? [1888] de Lewis Carroll)

 
 
 
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