gomphe-ill2
 

Il est certain qu’à première vue ce café de province n’avait rien du tout qui pût le faire qualifier d’étrange.

À seconde et même à troisième vue, au reste, pas davantage ! Pour tout dire, il était de ces cafés quelconques devant lesquels il semble qu’on passerait mille et mille fois, non seulement sans les trouver étranges, mais sans seulement les remarquer. Allons jusqu’au bout de la vérité sévère, et avouons que c’était le café le plus ordinaire et le plus banal du monde.

Et cependant, ainsi qu’on en va juger bientôt, c’était un étrange, un très étrange café.

Mais, voilà ! Pour s’apercevoir que ce café était un étrange café, il fallait être notre vieil ami Adalbert Gomphe, c’est-à-dire un observateur s’intéressant à tout, cherchant le pourquoi et le comment des choses, et le trouvant.

Or, Adalbert Gomphe, en ce temps-là professeur suppléant de philosophie au collège de cette petite ville, Adalbert Gomphe logeait précisément en face dudit café ; et tout d’abord il avait remarqué, de sa fenêtre même, que le café s’appelait : Café du Théâtre.

De la rue, on ne distinguait pas cette inscription, toujours cachée par le haut d’une tente, à demi-ouverte sur une terrasse vide, et dont le mécanisme détraqué ne permettait plus ni de relever ni de rebaisser l’inutile abri. Cet abri ne servait désormais qu’à dissimuler, semblait-il, cette inscription.

Et à juste titre, pensa tout de suite notre subtil ami, qui en inféra sagement :

« Cela n’est pas un accident de hasard, mais bien l’expresse volonté d’un honnête propriétaire ennemi du mensonge. »

Il faut savoir, en effet, que ce café, intitulé Café du Théâtre, n’était dans le voisinage d’aucun théâtre, par l’excellente raison qu’il n’y avait point de théâtre dans la ville.

Et cela, d’abord, on en conviendra, constituait à ce café, si ordinaire d’aspect, un droit absolu à être qualifié de café plutôt étrange.

Mais Adalbert Gomphe trouva vite d’autres raisons, non moins fortes, à l’appeler ainsi. En voici quelques-unes, soigneusement notées par sa sagace observation.

Le patron du café était une patronne, Toutefois, quoique femme, elle avait l’air d’un homme. Ou plutôt, et c’est cela qui était étrange, elle affectait d’avoir l’air d’un homme.

Par son costume, d’abord, lequel consistait en un corsage de drap, ouvert en revers sur la poitrine, et pareil ainsi à un frac de soirée. Du col à la taille, bien entendu ; car, à partir de la taille, l’apparence féminine dominait, grâce à la robe. Mais, comme la patronne du café se tenait toujours assise dans son comptoir, on ne voyait d’elle que son buste. Or, ce buste, dans ce corsage spécial, évoquait impérieusement l’idée d’un gros monsieur vêtu pour une cérémonie.

La tête de la patronne n’était point faite pour démentir une semblable idée. Les cheveux étaient coupés court, frisés à la Titus. Et, enfin, la lèvre supérieure et le menton étaient garnis de poils assez touffus pour faire un beau fer à cheval.

Ce qui, entre parenthèses, incita notre fin Adalbert Gomphe à formuler cette ingénieuse remarque :

« N’est-il pas singulier qu’on donne le nom de fer-à-cheval à ce genre de barbe particulièrement en honneur chez les chasseurs à pied ? »

Le garçon de l’étrange café n’était pas moins étrange que sa patronne. Il portait de très longues moustaches, à la Gauloise, et avait l’accent alsacien. Mais il ne l’avait qu’en servant. Le reste du temps, il avait plutôt l’accent méridional.

Il faudrait être le moins observateur des hommes pour ne pas subodorer là quelque chose de bizarre, de prémédité. Inutile de dire qu’Adalbert Gomphe le subodora. Mais, toujours expert à expliquer tout, il en chercha et en trouva le shiboleth.

Il ne craignit pas, pour en arriver à ses fins, de se lier, lui, professeur de philosophie, avec cet humble garçon de café. Son abnégation eut sa récompense. Il apprit ainsi que le garçon avait jadis été sapeur. De là ces longues moustaches, dernier reste d’une énorme barbe, sacrifiée dans sa partie inférieure aux exigences professionnelles. De là aussi cet accent double.

Pour les personnes qui ne comprendraient pas cette dernière assertion, je transcris ci-joint l’importante notule que voici, détachée du carnet d’Adalbert Gomphe :

« Les sapeurs de l’ancienne armée se recrutaient surtout d’Alsaciens et de Méridionaux, qui, par l’effet d’une cohabitation journalière, en arrivaient, au bout de deux congés généralement, à parler tantôt toulousain et tantôt schoufflick. (Déformation et reformation des accents.) »

On voit si les investigations d’Adalbert Gomphe étaient minutieuses et pénétrantes ! N’en riez pas ! C’est avec des menus faits de ce genre que se fait peu à peu le trésor des sciences d’observation.

Une autre chose rendait, enfin, très étrange l’étrange café : c’est sa clientèle.

N’importe qui, vous ou moi, sur ce chapitre, fût resté court. Car, en réalité, la clientèle de l’étrange café avait surtout ceci de spécial, à savoir qu’elle existait peu.

Mais à un observateur comme notre judicieux Adalbert Gomphe, ce peu suffisait pour être un objet d’étude. Dans ce peu, lui, il sut découvrir tout un monde, et notamment que ce café représentait le microcosme de la vie provinciale, ni plus, ni moins.

La petite ville où il se trouvait est fière de posséder un tribunal, une caserne, un canonicat, un collège, des fabriques, et un important commerce de fromages. Or, Adalbert Gomphe ne fut pas long à discerner, parmi les rares clients du café, un greffier, un bedeau, des industriels et des commerçants. Avec lui-même figurant l’Université, et les quatre manchots anciens officiers, la société de la petite ville entière n’était-elle pas résumée, ici, dans l’étrange café ?

Fort de ce résultat, Adalbert Gomphe eut enfin la clef du mystère par quoi ce café s’intitulait Café du Théâtre, dans une ville où il n’y avait point de théâtre. Ce titre, évidemment, était symbolique.

Comme le théâtre est le miroir de la vie, l’étrange café était le miroir de la ville.

Ne hissons pas cependant la gloire d’Adalbert Gomphe sur un pinacle immérité. Si sagace et ingénieux que fût notre ami, un élément lui restait irréductible parmi tous ceux qui constituaient l’étrangeté de l’étrange café. Cet élément, c’étaient les quatre manchots.

Tous les jours, à l’heure de la demi-tasse, les quatre manchots arrivaient à l’étrange café, s’y asseyaient à la même table, et jouaient une partie de dominos.

De leurs habitudes régulières, de leur infirmité, Adalbert Gomphe se rendait compte parfaitement. C’étaient, il le savait, d’anciens officiers qui avaient été mutilés à la guerre.

Mais voici où commençait l’étrange. Deux d’entre eux étaient manchots du bras droit, deux l’étaient du bras gauche ; et toujours les deux manchots du bras droit étaient ensemble contre les deux manchots du bras gauche. Cela, invariablement. Pourquoi ?

Longtemps Adalbert Gomphe se creusa la tête pour en deviner la cause. Il n’y parvint pas. Sans doute, penserez-vous, il n’avait qu’à interroger les quatre manchots. Et c’est bien ce qu’il se décida finalement à faire, mais en tremblant, car les quatre manchots ne passaient pas pour avoir l’humeur commode.

L’eurent-ils avec lui ? C’est ce dont vous jugerez vous-mêmes en lisant l’extrait suivant des Enquêtes d’Adalbert Gomphe :

« Il y a des choses qu’il faut recueillir sans essayer de les comprendre. Telle la réponse de ce vieux capitaine, touchante et insondable :

« Monsieur, c’est bien simple. Nous jouons ainsi aux dominos en souvenir de la prise du Trocadéro, où nous avons perdu nos bras. Les deux qui sont manchots du bras droit étaient à l’aile droite de l’armée. Les deux qui sont manchots du bras gauche étaient à l’aile gauche. »
 
 
gomphe-ill3
 

_____

 
 

(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, n° 2350, dimanche 5 mars 1899)