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Quand l’amour s’introduit dans le cerveau d’un chaste, il allume de terribles incendies.

La chair se révolte contre la brûlure, refuse de s’apaiser dans les bains de luxure qui peuvent seuls éteindre la fournaise flambant là-haut, dans le crâne douloureux. Et le feu, lentement, sûrement, accomplit son ravage, consume le cerveau, incinère la pensée, la force, le vouloir.

Alors, brutalement, la catastrophe éclate. Le chaste, tout à coup, devient un forcené ; il viole une vieille femme ou inacule une enfant. Ou bien, il meurt vierge et martyr de l’atroce continence.

L’abbé Vincent est mort, brûlé vivant par un de ces amours. J’ai connu son supplice, par une confession qu’il ne fit, la veille de trépasser :

« L’an dernier, je prêchais le carême aux Batignolles. Un soir, en sortant, après mon sermon, de l’église, une femme voilée m’aborda.

« Monsieur l’abbé, me dit-elle, je suis une grande pécheresse. Le hasard m’a amenée dans cette église, où mon ami, qui est un homme marié, m’avait donné rendez-vous. J’ai entendu vos paroles ; j’ai été touchée, j’ai été émue : voulez-vous écouter ma confession, achever ma conversion ?

– Venez demain au confessionnal, répondis-je et je vous écouterai, je vous donnerai la sainte absolution, si vous avez le repentir. »

À l’heure fixée, une femme arrivait au tribunal de la pénitence. Au lieu de me faire l’aveu simple et humble de ses fautes, elle me fit un tableau affolant de ses égarements, insistant sur la joie délicieuse et profonde des baisers qu’on reçoit et qu’on donne, des étreintes où l’on se perd, des extases où tout l’être est anéanti. Je sentais, en même temps, son souffle chaud et parfumé se glisser jusqu’à moi. Un trouble encore inconnu m’envahit. Je dus lutter, de tout mon courage, contre la mollesse qui m’accablait, et faire contre moi-même un effort inouï, pour ne pas succomber, quand la pénitente murmura :

« Toutes ces ivresses si douces, si divines, je vous les offre, ô vous que j’aime et que je veux presser sur ma poitrine nue, mes lèvres liées aux vôtres, nos âmes enlacées de même que nos corps !

– Arrière, fille de Satan ! » balbutiai-je, me levant précipitamment et me réfugiant vers la sacristie où je m’évanouis.

Le lendemain, le sacristain me remit une enveloppe qu’un femme l’avait prié de me faire parvenir.

Quand nous prêchons, nous recevons souvent ainsi des lettres, demandes de prières, supplications dévotes, déclarations d’amour ; – eh oui, il y a des détraquées qui osent nous offrir leur chair, à nous qui avons fait vœu de repousser toute tentation.

Seul, dans ma chambre, ce soir-là, en brisant l’enveloppe, j’étais inquiet, angoissé. Un pressentiment m’annonçait le danger. J’eus un instant l’idée de jeter ce paquet mystérieux au feu. Hélas ! je l’ouvris. Je trouvai une grande photographie, le portrait d’une femme nue. Quelques lignes tracées d’une main fiévreuse, à l’envers de l’image, me disaient :

« Vous avez méprisé l’amour, rejeté la royale offrande de la beauté que je vous faisais. Je veux vous châtier, mettre en vous le remords éternel d’avoir égaré ma volupté. Voyez, considérez le rêve que vous pouviez réaliser – hier, et qui eût été l’enchantement de toute votre vie. Vous m’avez chassée. Je vous hais et je me venge !… »

Je n’eus d’abord qu’un sourire de pitié. Puis, la curiosité me hanta bientôt d’examiner cette femme nue, que j’avais à peine aperçue d’abord, mes regards effarés ayant refusé cet infâme spectacle.

Et mes yeux aussitôt furent ensorcelés…

Ce n’était qu’une photographie ; mais cette image semblait vivante. Le contour du corps se détachait nettement ; les reliefs de la chair, ses fossettes, la finesse même de l’épiderme avaient une réalité étrange.

Je ne pus m’empêcher d’admirer – avec quel diabolique émoi ! – la forme délicieusement épanouie de la gorge, fleurie de ses seins magnifiques, et le troublant ostensoir du ventre qui semblait conserver encore de frissonnantes palpitations, et ce calice glorieux que dessinent les cuisses, du genou à la hanche, vase sacré, superbe, et digne de l’hostie…

Et je ne brûlai pas l’image évocatrice.

À toute heure du jour, j’étais obsédé maintenant par la tenaillante et victorieuse obsession de revoir cette femme. Des heures entières, je restais en contemplation devant ce portrait. Pour mieux le faire vivre, je le plaçais tantôt en pleine lumière et tantôt dans la pénombre.

Dans la clarté, il me semblait parfois que les seins mollement se soulevaient, que la chair s’animait. Mais, dans le mystère de la demi-ténèbre, j’assistais parfois à de véritables magies. Le corps se détachait du papier, les membres tressaillaient, les contours s’agrandissaient, et j’avais là, devant moi, une créature voluptueusement réelle. Mes mains s’avançaient vers elle, voulaient saisir sa gorge ensorcelante ; et j’avais à certains moments l’illusion de palper, dans le vide, le tiède satin de sa peau, de cueillir dans mes mains la large fleur des seins. Puis, je tombais, épuisé par cette folle et décevante poursuite ; ma raison s’éperdait. Je me demandais si je n’avais pas assisté réellement à quelque diablerie. Tout mon être, affaibli, terrassé, conservait encore ses vibrations à la fois voluptueuses et terribles. Connaissant le pouvoir de Satan, je me demandais si je n’étais pas la victime de quelque diablerie.

La nuit, dans mes insomnies, je devais me lever pour prendre encore l’image et rendre à mes yeux la joie de leur maîtresse. Car je lui appartenais désormais, corps et âme, à cette enchanteresse.

Rarement, j’ai eu le désir de revoir la femme qui m’avait donné son portrait. Si elle était revenue vers moi, je crois même que j’aurais eu la force de la chasser encore.

Mais si, par un sortilège, l’image s’était animée, ah ! je me serais alors livré, sans hésitation, sans un remords.

Écoutez, ceci devient horrible. J’ai commis de mortels sacrilèges. J’ai prié Satan, je l’ai appelé… je lui ai promis plus d’une fois mon âme, je lui ai offert mon salut éternel, en échange du miracle qui eût jeté dans mes bras cette voluptueuse chair nue, sa bouche, ses seins, ses cuisses… Des heures entières, j’ai attendu, j’ai espéré… Je sentais que je devenais fou. L’aube me surprenait, appelant encore, épuisé, presque inanimé…

La folie de cet impossible amour, peu à peu, a ravagé mon corps, bouleversé ma raison. Oh ! je serais devenu fou… mais voici que je m’éteins, le corps vaincu avant l’esprit… et je meurs avec joie, avec délices, renonçant aux splendeurs et aux félicités éternelles, espérant avec une volupté pressante que je serai précipité dans les tourbillons de là-bas, dans les flammes vivantes où ma chair embrasée s’apaisera du moins aux chairs des pécheresses éternellement brûlées, aux corps des filles damnées, belles comme l’image, – pour l’éternel supplice et l’éternelle joie. »
 
 
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(René Méry, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-cinquième année, n° 3913, mardi 24 novembre 1908 ; eau-forte de Martin Van Maele pour De Sceleribus Criminalibus, sd)