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Pendant son agonie, Noël Hortense trouva le moyen de conclure dignement sa vie de parfait mécréant. Il injuria copieusement la Providence chaque fois que les ondes de la mort lui en donnèrent le répit, et malmena tous ceux qui, les mains jointes, venaient lui offrir des consolations célestes.

Si bien que lorsque son souffle s’exhala, emporté par un dernier blasphème, sa sœur Emma, qui croyait en tout ce que le catéchisme ordonne, s’écria, les mains tordues :

« Sa pauvre âme, mon Dieu ! sa pauvre âme ! où est-elle ? »

Noël Hortense demeura deux jours sur son lit à recevoir des visites, et puis le moment vint où on l’enveloppa d’un drap immaculé que sa sœur cousit en pleurant, mêlant ses larmes à l’eau bénite. Or, la brave fille venait à peine d’ensevelir les épaules qu’elle poussa un cri ; Noël Hortense ouvrait les yeux.

Noël Hortense revenait tout de bon à la vie. Il demeura un quart d’heure sans mouvement, comme un dormeur qui ne parvient pas à se libérer d’un rêve obsédant, puis un sursaut secoua ses membres et il murmura :

« Ce sac ! Enlevez-moi ce sac !… »

Sa sœur, qui ne savait pas encore s’il fallait voir dans cette résurrection la grâce divinne ou la main diabolique, fendit le linceul d’un coup de ciseaux, et, la voyant penchée sur lui, Noël Hortense esquissa un sourire.

« Tu… vas un peu mieux ? demanda Emma, qui n’avait pas trouvé autre chose.

– Ah ! ma pauvre vieille, dit-il… ma pauvre vieille ! »

À sa voix, un râle restait accroché. Il disparut lorsque, fixant obstinément sa sœur, Noël prononça assez distinctement :

« Je sors de l’Enfer… »

Emma poussa un cri. Elle s’abattit sur la carpette, la tête emprisonnée de ses mains, et dix mots de prière sortirent de ses lèvres. Sans lever la tête encore, elle dit, secouée d’un frisson :

« Ce doit être terrible !…

Ces pauvres damnés ! » continua Emma pitoyable.

Mais Noël ouvrit à nouveau les yeux, essayant de se soulever et des mains obligeantes l’aidèrent.

« Comment ? « ces pauvres damnés ! » répéta-t-il. Que me chantes-tu avec « ces pauvres damnés » ? il n’y a personne en Enfer.

Dès que j’eus senti mon dernier soupir monter à petits coups le long de ma gorge, je plongeai dans un grand puits noir que des étincelles rayaient de bas en haut. Je ne puis vous dire combien dura ma chute ; figurez-vous tomber dans une cage d’ascenseur interminable, au milieu d’un escalier éclairé, et vous aurez une vague idée de cette glissade dans le néant.

Je me trouvai subitement debout sur une petite colline, enveloppé d’une sorte de crépuscule violacé. À deux cents mètres de moi, deux tours carrées, couleur brique, encadraient une porte et, de là, partaient des murailles qui barraient ma vue. J’avançai et, dès que je fus sous la voûte, un souffle chaud s’appuya sur mon visage.

« Bon, me dis-je, si je vais là, c’est que je dois aller là ; mais ce n’est guère encourageant. »

Pourtant, je passai la voûte et je me trouvai dans un étroit défilé coupé à angles vifs, comme s’il eût été forcé par un coin de fer dans un bloc résistant. Des pierres blanches et tranchantes, dévalées je ne sais d’où, couvraient la voie et un ruisseau qui semblait de goudron liquide rampait sans murmures. Tout à coup, je tournai l’angle d’un rocher et je compris alors d’où venait la chaleur qui, croissant rapidement, oppressait maintenant mes poumons. Au fond du couloir, une buée rouge, barrait la route. Cela n’avait rien d’enchanteur, mais je marchai quand même, appelé par ce spectacle.

Un appel me fit tourner la tête. À mi-hauteur de la montagne, hissé sur un roc mal équilibré, un homme plus haut qu’un jeune peuplier me faisait signe d’arrêter.

« Que faites-vous ici ? me cria-t-il.

– Je me promène, » dis-je en haussant les épaules.

Et je le vis au même instant debout près de moi, sans savoir comment il s’était déplacé, et c’est alors qu’il me déclara que je venais de passer la porte de l’Enfer et qu’il était Satan en personne.

– Le réprouvé ! murmura la sœur de Noël.

– Lui-même. Je n’ai jamais trouvé garçon plus sympathique. Son visage penchait un peu sur sa poitrine, ses yeux inquiets m’observaient péniblement et je voyais ses pommettes osseuses frôler presque ses sourcils. Il voulut bien me faire visiter ses domaines et c’est ainsi que je connus l’Enfer.

Savez-vous ce que c’est que l’Enfer, mes amis ? un trou, tout simplement. Satan m’aida à gravir le sommet des monts noirs, hérissés de pics déchiquetés ; nous nous arrêtâmes sur la crête noyée de ténèbres et c’est à nos pieds, et fort au-dessous, car, plus près, nous n’aurions pu supporter l’horrible fournaise, que la chose se déploya.

Figurez-vous un vaste entonnoir, luisant comme un miroir de cuivre poli. Des flammes partaient d’un centre si blanc que l’œil ne pouvait s’y fixer et se ruaient en tournoyant vers les bords. Et ce centre semblait aussi loin de nous que le soleil lorsqu’on le voit se lever, appuyé sur l’horizon de l’Est. Aux parois de l’entonnoir, les flammes glissaient d’une seule gerbée, fermant d’un cirque cet abîme de lumière. Et cela ne bouillonnait point, ne bruissait point ; c’était le silence absolu que vous ne connaîtrez qu’avec la mort. Parfois, la rotation s’arrêtait, comme si le souffle infernal s’était ralenti. Alors, l’entonnoir perdait sa forme. La flamme avait des flux et des reflux ; des buées rouges s’échappaient par bouffées et crevaient devant nos yeux comme des bulles de verre coloré.

Hormis nous deux, je ne voyais rien de vivant. Rien ne témoignai même que les sarments noueux qui se tordaient sous nos pieds eussent un jour vécu. Jamais la moindre sève n’avait dû couler dans leur bois sans écorce. Pas un insecte ne glissait sous les pierres. J’essayai de percevoir les sanglots et les cris des damnés, car je me les figurais suppliciés en ce lieu, mais je n’entendis rien qu’un silex roulant d’un rocher et qui éclata dans le brasier.

« Où sont-ils ? » demandai-je à Satan.

Il soupira comme un homme et comprit de qui je voulais parler. Sa tête se leva et ses bras s’ouvrirent. Et, suivant son regard, je vis, au-dessus de moi, le ciel luisant comme un bouclier. Des formes vaguement humaines se tassaient peureusement près de l’horizon et se détournaient d’une gigantesque et éclatante figure qui, du Zénith, leur tendait les bras. »
 
 

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(Boisyvon, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-troisième année, n° 15434, mardi 7 novembre 1922 ; « Lucifer, » illustration de Louis Le Breton gravée par Léonard Jarrault pour le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, 1863)