Un nautile ! Ma pioche venait de mettre ce trésor au jour. Il s’était conservé dans la couche de marne durcie et, pour parler scientifiquement, sur son teste couleur d’ardoise, des serpules s’enchevêtraient encore. Il était à peu près gros comme la tête d’un enfant.

Ému, je descendis vers un ruisseau qui coulait là. Je débarrassai mon nautile de sa terre. Il était absolument intact. C’était, qu’on se l’imagine, une succession de cloisons nacrées qui allaient, en alvéoles de plus en plus petits, se confondre à la partie enroulée du mollusque. Un siphon percé à leur base les reliait entre elles.

Une pièce unique, en un mot, et dont un paléontologue eût offert une fortune.

Dire ma joie serait difficile car, à cette époque, j’étais féru de préhistoire. Peu à peu, mon enthousiasme tomba cependant. Enfin, je n’y pensai plus, et, en bonne place dans une vitrine, mon nautile recevait la poussière des jours.

Or, il m’en souvient avec nostalgie : l’après-midi d’automne se mourait tout doucement. Une tempête mêlée de pluie disputait leurs dernières feuilles aux arbres de mon jardin. Le vent sifflait par les joints des fenêtres vermoulues, et une langueur fanée se blottissait au coin des divans, comme un chat familier. Je venais d’achever la lecture d’un bouquin de Stéphane Servant sur la genèse de la vie, et je contemplais mon nautile qu’un rayon de soleil de dessous les nuages frôlait d’une caresse pâle.

Et je pensais : « Les temps révolus sont d’hier, les siècles n’en ont pas encore effacé la trace. La création, aux yeux d’un esprit supérieur, doit présenter un caractère d’instantanéité que notre petitesse ne nous permet pas d’apercevoir… Voici la coquille même d’un nautile – et non son fossile– qui a végété à l’époque secondaire, si fabuleusement lointaine, pourtant ! »

Je soupesai le génial assemblage de logettes casematées ; j’en admirai les lignes de galère assyrienne. Puis, sans savoir pourquoi, j’en appliquai l’orifice à mon oreille.
 

*

 

Tout d’abord, ce fut un bruit confus, plein de crépitements presque imperceptibles, puis, à mon intense surprise, cela s’enfla en une ruée triomphale de vent et de vagues, où l’on percevait nettement d’immenses déferlements. Devenais-je fou ? Était-ce un phénomène inconnu d’acoustique ? Toutes ces cloisons légères avaient-elles accompli le miracle de fixer, malgré les siècles et les siècles, la rumeur d’un océan ?

J’étreignis nerveusement la conque, et je fermai les yeux pour emprisonner mon extase…

Alors… alors, il me sembla voir une mer antique et très bleue, avec des falaises lointaines d’un blanc éclatant. L’air salin jouait librement sur la houle – aux transparences d’aigue-marine – qui venait puissamment se briser, par grands coups réguliers, sur des roches plates et polies.

Comment rendre, comment dire le chant que j’entendis alors ? Cela semblait provenir d’une innombrable colonie d’êtres, des sirénéens, pensai-je, qui lançaient dans les rafales un hymne formidable de vie et d’allégresse. Ce n’étaient pas les rauques clameurs des « nurseries » de morses. Non ! Les voix étaient humaines. Et elles orchestraient le plus émouvant, le plus inouï des cantiques.

La tête pleine de vertige, je vis, oui, je vis des êtres étranges, aux apparences de lamantin, groupés sur les roches baignées par la vague effleurante. Il y avait des femelles qui offraient à la gloutonnerie de leurs petits deux mamelles noires, occupant sur leur poitrine la place des seins des femmes ; d’autres, avec des grâces primitives, renversaient leur tête en arrière et leur crinière flottait autour d’elles avec des souplesses d’algue et de chevelure.

Un énorme soleil montait au ciel embrasé. Une vie monstrueuse venait de conquérir les étendues de la terre. Et l’hymne de joie et de vie, fait d’appels d’amour et de maternité, remplissait l’espace, traversé par la brise violente des matins de préhistoire.

Jusqu’à l’horizon, la houle se soulevait, bleue comme de la lazulite, et je compris que cet océan était infini comme le ciel…

Ma maison n’existait plus, le petit salon provincial, les portraits figés dans leurs cadres… J’étais la première conscience qui s’éveillait dans l’univers et planait au-dessus du règne de la bête. J’étais un sirénéen, grisé de vent et d’espace, à la frange tonnante d’un océan du fin fond des âges.
 

*

 

Et puis ce fut le réveil brusque, la retombée brutale sur la terre : entre mes mains crispées, le nautile délicat venait de s’écraser. Il jonchait le tapis de ses débris friables, et je restai longtemps prostré de stupeur et de regrets, continuant à atteindre, au fond de mon subconscient où s’étaient éveillées de lointaines réminiscences, le chant prodigieux des sirènes.
 
 

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(Lucien Brives, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-cinquième année, n° 16129, jeudi 2 octobre 1924. Nous avons pris la liberté de moderniser l’orthographe originale « nautil » en « nautile »)

 
 
 
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