SATY3
 

J’ai gardé le souvenir de ce paysage languedocien où se dressait la maison de Maureillas. Bâtie à flanc de coteau, face à la mer qui ourlait l’horizon d’une ligne violette, elle dominait des vignes et des champs cernés de pierrailles où le blé poussait entre les troncs des oliviers. Au-dessus, la garrigue régnait, roussâtre, qu’animait çà et là la tache bleue d’un aloès et, plus haut, le petit bois de chênes-lièges aux ombrages grêles tout dégouttants de soleil. Quant à la maison elle-même, c’était une construction rustique que rien n’eût distinguée des « mas » voisins, si deux énormes amphores romaines de terre rouge, dressées de part et d’autre du seuil, ne lui eussent conféré un aspect passablement insolite, Dès ma première visite à la « Bordette, » elles m’avaient intrigué. Les circonstances firent pourtant que je n’en parlai que bien plus tard à Maureillas.

« Ces poteries vous intéressent vraiment ? me répondit mon hôte. Ici, nous n’y faisons plus guère attention. En fait, la garrigue autour de la maison est littéralement farcie de débris de vaisseaux ou d’ustensiles semblables, plus ou moins bien conservés. Il y avait là, à l’époque romaine, une « villa » de quelque importance dont le propriétaire – le hasard m’a révélé ce détail – s’appelait Gallus… À ce propos, venez, je vais vous montrer quelque chose d’assez curieux. »

Maureillas m’entraîna dans un chai obscur et frais attenant à la maison. Trois foudres formidables y trônaient sur leur triple socle de ciment. L’air sentait le vin, la moisissure et l’odeur aigrelette des bouillies cupriques qui sont d’un usage courant à la vigne. Deux harnais de labour occupaient un pan de mur. Mon hôte les déplaça, découvrant ainsi un bloc de pierre, plat, surmonté d’un fronton triangulaire où je distinguai une inscription que l’usure de la stèle et la lumière chiche qui venait du portail ne me permirent pas de déchiffrer.

Maureillas me la traduisit, telle, me dit-il, qu’il l’avait reconstituée après de patients efforts :

« Ô Pan, meneur de chèvres, que les sortilèges de Caïus, ce nécromant, tiennent éloigné de ma terre, Gallus le vigneron te voue ce modeste autel dans l’attente anxieuse de ton retour. »

Qui, exactement, était ce Caïus, adonné à la magie ? Maureillas n’en savait rien, pas plus d’ailleurs qu’il n’avait recueilli le moindre indice touchant le simple et dévotieux Gallus dont l’acte de foi et d’amour avait quelque chose de si joliment émouvant.

« Ce fut peut-être, ce Gallus, hasarda mon ami, un poète, le dernier de cette terre bienheureuse…

– Le dernier ? fis-je, mais vous-même Maureillas, qui avez fui, pour mieux vous sentir rêver, disiez-vous, la société des hommes et la vie haïssable des villes ?…

– Oh ! moi, dit Maureillas avec un soupir, je sais bien que les dieux s’en sont allés… pour ne plus jamais revenir ! »

Mon hôte remit les harnais à leur place et nous sortîmes du chai dont il referma la lourde porte… Il avait encore la main sur le verrou, je me rappelle, quand deux coups de feu claquèrent quelque part sur la lande, suivis d’un vacarme de hurlements, qui fit dire à Maureillas subitement renfrogné :

« Sapristi ! Pourvu que Jourda ne m’ait pas abîmé Négro. »

Jourda était le propre régisseur de Maureillas. Il nous avait quittés deux heures auparavant dans l’intention de tirer un lapin dont il se proposait, étant un peu cuisinier, d’agrémenter le menu du déjeuner.

« C’est parti de la lisière du bois, dit mon ami en désignant de l’index un point au sommet de la colline. »

Et, presque aussitôt :

« Eh là ! Que diable se passe-t-il ? »

Là-haut, d’une trouée pratiquée puissamment dans les fourrés, le régisseur venait de jaillir hors de l’abri de la chênaie. Et, présentement, sans chapeau, sans fusil, il dévalait à toutes jambes la pente en direction de la maison.

Pris d’inquiétude, Maureillas et moi, nous nous portâmes à la rencontre du fuyard. Maureillas l’atteignit le premier.

« Eh bien ! Jourda, interrogea-t-il, qu’est-ce qui vous arrive ? »

L’homme essuya son visage baigné de sueur, tourna la tête du côté du bois et hoqueta :

« Ce qui m’arrive ?… Une chose terrible !.. Terrible !… Je viens de tirer sur… sur… Mais vous n’allez pas me croire, patron !… »

Il se tut un instant, et, comme nous l’encouragions, essaya tant bien que mal de décrire ce qu’il avait vu.

« C’était… comment vous dire ?… un homme sauvage… un espèce de demi-bête… grand : deux mètres de haut pour le moins… et velu des pieds à la ceinture comme un bouc… Quand j’ai tiré, il a ri, un rire de démon, en levant sa main qui tenait un raisin… Puis il a marché sur moi, comme ceci. Alors, n’est-ce pas ?… »

Jourda s’interrompit, repris brusquement de sa terreur abjecte. Maureillas et moi le ramenâmes à la maison et l’étendîmes sur son lit, aidés de la mère Jourda, éplorée et geignante. La fièvre s’était déclarée tout d’un coup, déterminant un état de demi-délire au cours duquel le régisseur retraçait, en phrases saccadées, les péripéties de sa rencontre imaginaire dans le bois. Je dis : imaginaire, car je me refusais, pour mon compte, à croire qu’il y eût dans le récit extravagant qu’il nous avait fait la moindre part de réalité.

Maureillas, assis près du lit, guettait avec une sorte d’avidité chaque parole du malade. Et, lentement, irrésistiblement (je réalisais cela sans erreur possible), dans ses yeux qui regardaient très loin, à travers la cloison au papier de tenture éraillé, une image se formait : celle d’un demi-dieu champêtre, accouru miraculeusement du fond des âges au rendez-vous que Gallus lui avait fixé…

« … Dans l’attente anxieuse de ton retour, » prononça Maureillas, comme poursuivant un rêve.

Et, malgré moi, un malaise étrange s’appesantit sur ma nuque et gagna par ondes glacées mes épaules. Or, à cette minute même, Jourda eut un sursaut brusque qui fit apparaître inopinément, entre l’un des oreillers, dérangés, et le bois du lit, un gros bouquin à tranches rouges, relié en basane ancienne. Obéissant une intuition secrète, je m’en emparai et l’ouvris : c’était (emprunté tout bonnement à la bibliothèque de Maureillas) un exemplaire fort rare du Bestiaire fantastique d’Overland, avec les belles figures gravées par Corelli. L’une d’elles, la première justement, qui me tomba sous la main, représentait un faune hilare, la poitrine gonflée de vie et élevant une grappe d’un geste de triomphe et d’exultation. Il n’en fallut pas davantage pour que je recouvrasse instantanément le sang-froid et l’équilibre mental que j’avais, l’espace d’une seconde, perdus.

« Tenez, dis-je, Maureillas, ne vous mettez plus l’esprit à la torture, mon vieux ! Voilà la cause initiale de l’hallucination de notre ami Jourda. Car je compte bien (j’appuyai sur ces mots) que vous n’allez pas à votre tour… »

Maureillas jeta un coup d’œil rapide à la gravure et, tout de suite, la désillusion brutale qui éclata sur ses traits me causa plus de peine que ne l’aurait fait un reproche ou la plus dure parole.

Abandonnant Jourda aux soins de sa femme, nous fîmes quelques pas dans le courtil contigu au logis du régisseur. D’une niche construite par un tonneau hors d’usage, le souffle de Négro, rentré entre-temps au bercail, nous parvint, rauque, exténué.

« Le voilà rendu, dis-je, le fou, pour avoir couru lui aussi – abusé par la vaine agitation de l’homme, son compagnon – après un fantasme, une ombre !…

– Une ombre certes, murmura mon ami, rien qu’une ombre. Mais tout de même… tout de même… »

Il embrassa du regard le gai paysage ensoleillé, pareil dans ses grandes lignes à ce qu’il avant dû être deux mille ans auparavant. Le sifflet d’un train, lancé à toute vapeur le long des étangs, violenta le silence. Le vent rabattit et tordit là-bas, sur la mer, la fumée d’un paquebot.

« Tout de même, conclut Maureillas, avec, dans la voix, une expression de navrement indicible, il eût été si doux de se dire que les âges de fer étaient enfin révolus et que, selon le vœu du vieux Gallus, Pan, le Grand Pan lui-même, était revenu parmi les hommes !… »
 
 

_____

 
 

(André Castaing, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-huitième année, n° 17173, vendredi 27 mars 1931 ; Albrecht Dürer, « La Famille du satyre, » estampe, 1505)

 
 
 
faune