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Il y a vingt-cinq ans mourait d’alcoolisme et de tuberculose, à Lariboisière, un jeune poète d’une inspiration presque géniale, que ni la tragédie de la grande guerre, ni les fiévreuses péripéties de l’après-guerre n’ont pu faire oublier. Je veux parler de Gaston Coûté, l’auteur de la Chanson d’un gas qu’a mal tourné, mince recueil dont l’accent et le charme sont d’un vrai grand poète. Des amis et des admirateurs viennent de constituer un comité dont M. Pierre Mortier, notre directeur, est président, pour lui élever un monument. C’est peut-être le moment de rappeler le souvenir de ce Villon, à la fois campagnard et montmartrois.

Gaston Coûté – le Beauceron, comme l’appelaient familièrement ses camarades de la Butte – était né à Beaugency.

Son père y était meunier et, comme disent les gens, assez à son aise. En 1882, il vint s’installer à Meung-sur-Loire. Cette petite ville est pleine des souvenirs littéraires de la vieille France. C’est là que Jehan de Meung, dit Clopinet, sur l’ordre de Philippe-Auguste, termina le Roman de la Rose, c’est là aussi que Villon fut incarcéré pour crime de sacrilège. Les localités ont évidemment sur la formation intellectuelle une influence indéniable. Des occultistes parleraient de réincarnation, de survivance d’idées-pensées. Toujours est-il que, dès son enfance la plus tendre, Gaston Couté se conduisit en vrai Villon et, comme eût dit Barrès, en ennemi des lois.

Gaston Couté est né férocement individualiste, anarchiste même, toute autorité lui est à charge et il scandalise tout le monde par son esprit d’insubordination. Pourtant, comme il est très intelligent, très intuitif, on ne peut le regarder comne un mauvais élève, mais, à cause de son indiscipline, du culte qu’il professe pour l’école buissonnière, il est accablé de punitions. Dès qu’il eut dix ans, le père Couté qui, comme beaucoup de paysans, voulait faire de son fils « un monsieur » le mit au lycée. Là, comme à l’école communale, il se montra le plus détestable des élèves, et ses instincts de révolté s’affirmeront d’autant plus farouchement que la discipline du lycée lui était insupportable. Il n’avait guère d’amis parmi ses camarades dont la docilité l’indignait et méprisait ses professeurs dont les leçons lui paraissaient un odieux rabâchage.

Pourtant, il lisait beaucoup et il commençait à écrire des vers, mais en patois, en haine du pédantisme des classiques et par un superbe dédain des sentiers battus. Maîtres et élèves n’estimaient guère d’ailleurs ses poésies. À ce sujet, Maurice Duhamel, qui est resté un grand admirateur du poète, relatait dans un article paru, il y a quelque trente ans, l’amusante anecdote suivante que Couté lui-même prenait grand plaisir à raconter.

Un jour qu’il se faisait voir incapable de calculer la surface de la sphère, le dialogue suivant s’engagea entre le poète et son professeur :

Le professeur. – M. Couté n’a pas encore appris sa leçon de géométrie.

Couté. – …

Le professeur. – M. Couté a sans doute fait des vers.

Couté. – …

Le professeur. – Si M. Couté avoue qu’il a fait des vers, il ne sera pas puni.

Couté. – J’ai fait des vers.

Le professeur. – Ah ! Ah ! Vous avez fait des vers ! Fort bien. Voulez-vous aller les chercher, ces vers, que nous les lisions ensemble ?

Couté sortit, gagna « l’étude » des internes et revint au bout de quelques instants avec un poème que le professeur se mit en devoir de lire à voix haute. Il en regretta la mièvrerie et les sentiments vulgaires. Encouragé par les ricanements de la classe, il y trouva en outre, de la rhétorique, du pathos, des rimes insuffisantes, des coupes défectueuses, des chevilles… Bref, il conclut que l’auteur eût mieux employé à apprendre sa leçon de géométrie un temps aussi manifestement perdu. Or le poème que Couté s’était contenté de recopier était de… Victor Hugo.

Avec la sournoiserie narquoise du paysan et le sang-froid d’un humoriste-né, Couté se garda bien de révéler la supercherie. Il garda pour lui tout seul son triomphe et c’était, nous a-t-il dit, un des bons souvenirs de sa vie.
 
 
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Cependant, il atteignait ses seize ans, les professeurs n’auguraient rien de bon de l’avenir de ses études. C’était, disaient-ils, un indécrottable paysan incapable de comprendre la haute culture classique et, d’ailleurs, il étouffait dans l’atmosphère léthargique des dortoirs et des salles d’étude. Un beau matin, il n’y tint plus et revint au moulin paternel. Le père Couté, assez peu content, l’employa à mettre du blé en sac, mais notre poète, qui ne boudait pas à la besogne, préférait de beaucoup ce travail à la confection des versions et des pensums.

Puis un jour il annonce – impudent mensonge – qu’il a trouvé une bonne place dans « la capitale » et le voilà parti, en troisième classe, avec cent francs et ses poèmes pour tout viatique.

Frais débarqué dans le Montmartre de cette époque qu’on eût pu appeler la république des camarades et où d’innombrables tavernes accueillaient les poètes, bons ou mauvais, riches ou pauvres. Couté récita d’abord ses vers à l’Âne Rouge que dirigeait le frère de Rodolphe Salis ; il avait chaque soir pour rétribution un café crème avec, peut-être, un croissant. Il connut alors de dures privations. Enfin, sa bonne chance le conduisit un soir au cabaret des Funambules que dirigeait le mime Séverin, il y récita un de ses premiers poèmes patois, Le champ de Naviots, et, tout de suite, ce fut le succès. Et bientôt « le poète beauceron » figura sur tous les programmes à côte des Jean Rictus, des You-Lug, des Botrel et des Mévisto.

Le succès ne modifia en rien l’esprit révolutionnaire du poète. Chacun de ses poèmes ou de ses chansons est une satire, d’autant plus terrible qu’elle frappe juste, de tout l’état social actuel. Il ne respecte rien des fantoches du jour. Il les flagelle impitoyablement, dans un patois merveilleusement énergique et coloré, et les confond tous dans la dédaigneuse dénomination de « parsounnes comme y faut. » Personne n’est moins livresque et n’a le mot plus cru et plus exact que cet étrange poète.

Beaucoup de lecteurs ne partagent pas la façon de voir de Gaston Coûté, mais tous sont obligés de reconnaître que c’est un grand poète.
 

GUSTAVE LE ROUGE

 
 

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(Gustave Le Rouge, in Le Monde illustré, quatre-vingtième année, n° 4078, samedi 15 février 1936)