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Tous les soirs, depuis quatre jours, avant de prendre son tramway suburbain, notre ami Adalbert Gomphe s’attardait une dizaine de minutes, sous prétexte d’attendre le départ de la voiture, mais, en réalité, afin d’observer, sans en avoir l’air, la vieille marchande de joujoux, dont la petite boutique avoisinait le bureau des omnibus.

Ni la petite boutique, cependant, ni la vieille marchande de joujoux elle-même, ne semblaient dignes d’un intérêt quelconque. La petite boutique était pareille à toutes les petites boutiques de ce genre. La vieille marchande de joujoux était pareille à toutes les vieilles marchandes de joujoux qui tiennent de ces petites boutiques-là. Aucun trait original ne signalait l’une ou l’autre à l’attention.

Et voilà, en effet, des années et des années que notre ami Adalbert Gomphe, avant de prendre tous les soirs son tramway suburbain, passait devant la petite boutique et la vieille marchande, sans avoir jamais rien observé, lui, le si sagace, si ingénieux, si subtil, si soudainement imaginatif observateur !

Oui, en vérité, des années et des années, jusqu’au mardi de la semaine dernière, jour depuis lequel il s’était dit :

« Eh ! eh ! prenons garde ! Il doit y avoir là un mystère, un étrange roman, toute une vie à reconstituer. »

Ce jour-là, il avait entendu la vieille marchande répondre à une acheteuse :

« Non, madame, pas ce père Lustucru ! Il est détraqué. »

Et la vieille marchande avait jalousement repris à l’acheteuse un de ces bonshommes barbus qui jaillissent d’une boîte carrée, quand on déclenche le couvercle.

Or, que ce père Lustucru fût détraqué, c’était un pur mensonge. Car, à peine l’acheteuse eut-elle disparu, en emportant un autre joujou, que la vieille marchande renfonça le père Lustucru dans sa boîte, poussa le petit crochet qui la ferme, puis déclencha le couvercle et fit glorieusement jaillir le bonhomme barbu. Elle recommença même à plusieurs reprises, comme pour bien s’affirmer qu’elle avait menti tout à l’heure en affirmant que le père Lustucru était détraqué.

Quelle était la cause de ce mensonge ? Et pourquoi la vieille marchande avait-elle repris si jalousement à l’acheteuse le bonhomme barbu ? C’est ce qu’Adalbert Gomphe se demanda en montant dans son tramway suburbain ce mardi-là, et c’est à quoi il réfléchit tout le long du trajet, mais sans y trouver de solution satisfaisante.

Le lendemain, le surlendemain et le vendredi, très patiemment, pendant les dix minutes précédant le départ de la voiture, il observa la vieille marchande de son fameux regard scrutateur comme une sonde.

Aucun fait nouveau ne fut révélé à sa scrupuleuse observation. Deux personnes encore voulurent acheter le père Lustucru. À ces deux personnes, la vieille marchande répondit encore :

« Il est détraqué. »

Cela se passa le mercredi et le jeudi.

Comme la première fois, après la disparition des gens, la vieille marchande fit jouer le ressort de la boite et jaillir le bonhomme barbu.

Elle semblait prendre un grand plaisir à ce qu’il ne fût pas détraqué. Elle l’admirait avec des yeux très tendres. Voilà tout ce qu’Adalbert Gomphe put récolter d’observations.

Un autre que lui n’en eût pas tiré grand-chose. Mais lui, dès le vendredi, en étudiant à fond la physionomie de la vieille marchande, il en avait inféré toutes sortes de belles histoires.

Ce vendredi-là, il était arrivé au bureau d’omnibus un quart d’heure en avance, pour avoir bien le temps de lire tout à son aise la physionomie de la vieille marchande.

C’était une physionomie très insignifiante, au premier abord. La face, maigre et ridée, encadrée dans un bonnet de linge plutôt sale, avait un air souffreteux, il est vrai, mais terne. Le front haut, sous des bandeaux de cheveux gris, dénotait une intelligence médiocre.

Entre le nez et le menton, qui faisaient un peu casse-noisette, la bouche ne dénotait rien du tout, sinon qu’elle devait être édentée. Les yeux, qu’Adalbert Gomphe avait trouvés très tendres quand la vieille marchande admirait le bonhomme barbu, n’exprimaient guère, le reste du temps, qu’une placide niaiserie.

« Il n’y a pas à s’y tromper, pensa le subtil observateur, cette pauvre femme a été une grande amoureuse. »

Un doute subsistait dans l’esprit d’Adalbert Gomphe :

« A-t-elle été une grande amoureuse sensuellement ou bien maternellement ? Toute la question est là. »

En effet, dans l’admiration tendre pour le bonhomme barbu, on pouvait voir le regret du mâle adoré, mais on y pouvait subodorer aussi le souvenir d’un enfant perdu, lequel aurait eu pour joujou favori précisément un père Lustucru, peut-être celui-là même.

L’air souffreteux de la vieille marchande, évidemment, lui venait d’une incurable tristesse. Que cette mélancolie se fût, à la longue, changée en une démence douce, c’est de quoi la certitude s’imposait à la logique déductive d’Adalbert Gomphe, logique déductive corroborée par ces témoignages indiscutables d’une sévère induction : la niaiserie habituelle du regard et la hauteur morne du front, indices de folie.

Et tout le roman de l’infortunée se reconstruisait ainsi pour le si sagace, si ingénieux, si subtil, si soudainement imaginatif observateur Adalbert Gomphe ! Les deux hypothèses, d’où était né son doute suprême, se fondaient même en une seule, et à leur choc, s’allumait l’étincelle de la vérité ! La vieille marchande avait été une grande amoureuse, à la fois sensuellement et maternellement ! Le bonhomme barbu était, pour elle, le symbole du mâle adoré, et, tout ensemble, la relique de l’enfant perdu !

Et c’est en songeant aux deux, dans un désespoir inconsolable, mais résigné cependant, que la malheureuse femme disait du père Lustucru :

« Il est détraqué. »

Absolument sûr de ne se tromper jamais, désireux néanmoins d’ajouter à son triomphe psychologique l’épreuve d’un contrôle flatteur pour son amour-propre, Adalbert Gomphe s’approcha, le samedi, de la petite boutique, et dit simplement à la vieille marchande :

« Vous pensez toujours au pauvre petit, n’est-ce pas ?

– Quel petit ? répondit-elle.

– Votre enfant perdu, fit-il avec condoléance.

– Je n’ai jamais eu d’enfant, répliqua-t-elle, presque indignée.

– Alors, reprit-il, c’est à lui que vous pensez, à l’homme que votre cœur et vos sens.

– Ah ! çà, interrompit la vieille marchande, est-ce que vous êtes saoul ? Vous n’avez pas fini de vous payez ma tête, espèce de fourneau ? Regardez donc mon enseigne, vous ferez mieux. »

Adalbert Gomphe leva les yeux et vit, au fronton de la petite boutique : Mademoiselle Durand. Il n’y avait jamais pris garde.

Furieux, mais ne s’avouant pas vaincu, il s’écria :

« Vous mentez ! On ne trompe pas Adalbert Gomphe. J’ai découvert qui vous êtes. Je connais toute votre vie. Je vais vous dire pourquoi vous dites que le père Lustucru est détraqué. »

Mais la vieille marchande criait plus fort que lui :

« Va donc ! C’est toi qui l’es, détraqué ! C’est toi qui l’es, le père Lustucru ! »

Des gamins s’étaient attroupés et piaillaient en dansant :

« Père Lustucru ! Père Lustucru ! »

Le tramway partait. Adalbert Gomphe y monta. Et il n’a jamais su, ni moi non plus, pourquoi la vieille marchande disait que son père Lustucru était détraqué.
 
 

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(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, n° 2555, mardi 26 septembre 1899 ; repris dans Le Réveil (Montréal), volume XI, n° 248, 3 février 1900)