Vers la porte du jardin, Mme Lemirel s’avança :

« Je vous ai fait appeler, monsieur le curé ; il est bien bas ; il ne parle plus. Vous pouvez venir ; il ne vous injuriera plus, à cette heure. »

Le curé prit l’allée qui conduisait à la maison. Il marchait avec une lenteur grave, car le soleil était lourd. Un enfant de chœur le suivait ; las de la promenade austère, il ne put s’empêcher de s’attarder devant le bassin, s’extasia devant les poissons rouges, cracha dans l’eau. Ce lui valut des reproches ; il les accepta docilement, puis, le curé s’étant retourné, il tira la langue et grimaça.

Ils entrèrent seuls. Mme Lemirel s’assit sur un banc, au seuil. Elle chercha machinalement dans ses cheveux ses aiguilles à tricoter, puis, silencieusement, elle cultiva la joie immense qui gonflait son cœur. Avec effusion, elle remerciait le ciel :

« Mon Dieu, je suis votre trop fidèle servante pour souhaiter la mort de mon prochain. Mais vous m’avez vue de longues années tremblante et silencieuse à côté de mon époux. Vous savez quel homme il était ; vous l’avez entendu remplir ma maison de hoquets et de propos obscènes, quand il revenait dans la nuit, l’haleine vineuse et les yeux troubles ; vous l’avez vu bousculer les gardeuses de porcs sur le fumier et les souillons dans les cuisines. Ah ! mon Dieu ! avec quelle insolence il lançait de grossières impiétés quand il passait près de notre digne pasteur !… Et il me traitait comme la dernière des dernières, il me raillait cruellement ; il disait : « Comme tu es maigre : mais, patience ! quand tu seras morte, je me remarierai avec la grosse Dorothée Rambutot : j’aime l’embonpoint. » Le sien ne lui a pas porté bonheur ; le coup de sang dont vous l’avez frappé ne l’épargnera point ; Seigneur, votre miséricorde est infinie. Merci ! accordez-lui, à présent, une fin meilleure que sa vie. Je n’ai point de rancune : ouvrez-lui votre paradis, pourvu que plus tard vous ne m’y placiez point à ses côtés. »

Ainsi pensait Mme Lemirel. Des hurlements épouvantables la tirèrent de son extase. Le moribond avait reconnu le curé. Comme on voit remonter la boue et les feuilles pourries dans l’eau remuée d’une mare, toutes les immondices qui sommeillaient en lui affluèrent à ses lèvres, sous le coup de l’émotion. Il avait renversé d’un bras furieux la table chargée de médicaments qui se trouvait à ses côtés, et se démenait comme un démon :

« Arrière, flaireur de viandes mortes ! Arrière, corbeau, je ne suis pas encore pour toi… Hou ! hou !… »

Le curé se retira précipitamment. Derrière lui, l’enfant de chœur agitait sa sonnette, les yeux brillants d’une joie sournoise. Terrifiée, Mme Lemirel ne bougeait pas. Elle baissait les yeux avec résignation, et c’est à peine si elle aperçut le curé fuyant par le jardin. Il allait, à grands pas effarés, et murmurait dans son rabat :

« C’est le Diable… le Diable en personne. »

Le tintement de la sonnette l’accompagnait, cristallin et moqueur, tandis que, dans la maison, les jurons et les injures volaient toujours. La porte étant ouverte, Mme Lemirel put se rendre compte que son mari ne l’oubliait pas :

« Ah ! canaille ! c’est donc toi qui l’avais amené ?… Tu me paieras cela ! tu serais trop fière de me voir partir le premier ! Ah ! canaille !… ah ! bougresse !… Ah ! ah !… »

Les paroles devinrent confuses, s’entrecoupèrent de cris inarticulés. Puis Mme Lemirel n’entendit plus rien que l’impassible tic-tac d’une grosse horloge dans la maison, et, dans le jardin, le bruit monotone du jet d’eau et le bourdonnement continu des guêpes affairées autour des fruits mûrs.

Soudain, la servante accourut sur la porte. Elle levait les bras au ciel, puis saisissait son tablier et s’en frottait vivement les yeux, afin d’y faire éclore des pleurs rebelles, tout au moins une rougeur émue qui fût en harmonie avec l’état d’âme que ses gestes s’efforçaient d’exprimer. Elle sanglotait :

« Il est passé, ma pauvre dame, il est passé !…

– Voilà qui est bien, ma fille, répondit Mme Lemirel ; cessez à présent cette comédie, et rentrons. Nous n’allons pas manquer de besogne… »

La servante se demanda avec inquiétude si la douleur n’avait pas fait perdre la tête à sa maîtresse ; déjà elle se reprochait de lui avoir annoncé la nouvelle si brusquement : elle n’était pas accoutumée de sa part à ce ton péremptoire. Mais comme elle connaissait ses devoirs, qui étaient la soumission et l’obéissance, elle essuya une dernière fois ses yeux et suivit, muette et passive, Mme Lemirel.

Celle-ci semblait décidément transformée ; elle s’occupa des formalités avec une rapidité et une décision autoritaires, bouscula la médecin, les croque-morts, le curé.

« Monsieur le curé, c’est entendu pour demain soir ; je veux un enterrement de première classe. Vous dites que l’organiste est malade ? Assurez-vous d’un remplaçant… L’aumônier des Sœurs du Rosaire n’est pas ici ? Rappelez-vous qu’il faut six prêtres pour les enterrements de première classe… Je vous en prie, qu’il y ait six prêtres à l’enterrement de M. Lemirel… »

Mme Lemirel imaginait la colère qui eût enflammé son époux s’il avait pu prévoir que six prêtres l’escorteraient à son tombeau. Elle savourait délicieusement cette vengeance raffinée et se louait de son excellence : sa rancune était déjà satisfaite, et par un acte sans nul doute agréable à Dieu.

Vint l’heure des funérailles. Dans l’église tendue de noir, les cierges nombreux scintillaient. Les orgues ronflèrent ; les spirales de l’encens s’élevèrent en bleus tourbillons dans la nef. Puis toute la foule, nombreuse et chuchotante, se calma ; le cortège entrait.

Mme Lemirel était soutenue par deux amies ; elle appuyait, sous le voile noir, un mouchoir contre sa bouche : c’était un usage impérieux auquel elle avait vu toutes les veuves d’un jour se conformer ; elle les imitait. Mais son pas était ferme, sa démarche sûre. Ce calme parut grandiose. On le louait.

« La pauvre femme ! disait-on. Comme elle doit lutter pour supporter aussi dignement une pareille épreuve, un cœur tellement sensible !… Elle qui avait si longtemps pleuré lorsque ce pauvre Lemirel avait assommé d’un coup de pied le petit chien qu’elle aimait tant !… »

La veuve s’était agenouillée ; elle avait caché commodément son visage dans ses mains, et faisait des projets avec béatitude. Tous les soirs, elle pourrait aller à la bénédiction chez les Sœurs du Rosaire sans entendre d’ironiques ricanements saluer son retour. Elle placerait les meubles à son gré, et ferait brûler les images de femmes nues dont le défunt avait tapissé les murs pour la satisfaction de sa paillardise.

Elle aurait fréquemment sa place à la Sainte-Table, et fréquemment, à la sienne, M. le curé dînerait. Déjà, elle s’inquiétait secrètement des plats dont il était friand. Et elle ne manquerait pas de mettre sous peu à la porte le jardinier, un ivrogne, que M. Lemirel avait estimé, tant à cause de son amour pour la crapule que par goût pour sa gueuse de fille dont il se plaisait à pincer sous les tonnelles les joues florissantes ou la croupe rebondie.

Ainsi, Mme Lemirel épuisait à longs traits la coupe enivrante de l’espérance, quand elle leva la tête, étonnée par un bruissement singulier de chaises, de robes et de paroles confuses. Les assistants semblaient en proie à l’inquiétude et la regardaient avec une sorte d’effroi. C’est alors qu’elle entendit des bruits sourds retentir dans le catafalque, puis des cris, puis une voix rauque entrecoupée de gémissements. Et voici que le cercueil s’agita sinistrement, bascula, tomba sur les dalles ; deux bras soulevèrent le couvercle disjoint, et la tête de M. Lemirel, ahurie d’abord, puis blême de fureur, apparut, rejeté le double voile de la draperie et du suaire.

Des femmes s’évanouirent. D’autres fuyaient ; les pieds s’embarrassaient dans les jupes ; il y eut des chutes. Au fracas des chaises renversées se mêlèrent les hurlements et les sanglots des victimes impitoyablement piétinées. Les clercs et les prêtres, suivis de M. le curé qui emportait à la hâte les objets sacrés pour parer à des profanations probables, se précipitèrent dans la sacristie. Ils s’y barricadèrent solidement. La maigreur obscure de Mme Lemirel put se dissimuler dans l’ombre d’un confessionnal.

Il était temps. M. Lemirel était debout : il se rendit compte de sa situation et du lieu. Les yeux étincelants, il chercha en vain le curé autour de lui. Il entendit des voix dans la sacristie, et se lança sur la porte, essayant de l’enfoncer sous l’effort de ses larges épaules et de ses coups de pieds furieux. Elle tint bon. Il se retourna vers l’autel, jeta par terre cierges et chandeliers, brisa ce qu’il put. Lassé, il réfléchit ; puis il se dirigea vers son cercueil et son suaire, et, comme s’il n’eût voulu laisser dans ce lieu maudit rien qui lui eût appartenu, il se mit en devoir de les emporter.

Sur le seuil de l’église, il s’arrêta, regarda autour de lui : personne. La peur avait fait le vide au-devant de ses pas. Il s’essuya le front et s’écria, le poing fermé, le bras tendu dans la direction de sa maison :

« Bougresse !… Bougresse !… »

Puis il partit. Sur son chemin, les portes se refermaient, des figures peureuses disparaissaient derrière les rideaux des fenêtres. Il allait, sans rien voir, absorbé par sa rage, méditant une vengeance féroce. Sur le pavé, à grand fracas, il traînait derrière lui son cercueil, par la poignée. Des chiens irrités jappaient à ses talons.

Et comme il faisait fort chaud, et qu’il n’avait pas de couvre-chef, il avait mis son suaire sur la tête pour se garantir du soleil.
 
 

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(Charles Derennes, in Le Journal, treizième année, n° 4125, samedi 16 janvier 1904 ; cette nouvelle a obtenu une mention au Concours littéraire du Journal)