Abandonné sous une porte, le lendemain de sa misérable naissance, élevé par l’Assistance publique, et si laid dès l’enfance qu’il était répugnant, celui-là n’eut pas de chance. Du nom octroyé comme un numéro d’ordre, il ne restait bientôt pour lui, comme pour les autres, qu’un souvenir imprécis : Pierre ou Jacques, nul ne savait plus, car il n était connu, gamin, que sous le sobriquet de « Petit-Singe » et, quand il eut grandi, sa grimace continuée et son affreux museau le firent baptiser à la ronde :

« Chimpanzé ! »

Le petit singe était devenu un grand singe ; ce fut sa seule élévation dans l’échelle sociale. L’expression populaire avait toutes les raisons d’être. À seize ans, l’enfant de père et mère inconnus, avait le mufle long, les oreilles larges, les yeux en vrilles, les bras immenses, les mains énormes, le torse court, les jambes grêles, mais déjà velus. La tignasse drue, terne, droite, sur un front étroit, complétait la ressemblance. Au physique, c’était bien un chimpanzé. Au moral, également. Sournois, chapardeur, gueulard, toujours prêt à mal faire pour l’unique plaisir de la méchanceté, il se classifiait encore et se rattachait directement à la lignée préadamique, représentait dignement nos ancêtres des bois, féroces, obtus, grattant leurs teignes, cyniques et obscènes.

Lâché dans la vie, il n’hésita pas. Sa carrière s’indiquait ; il haïssait tout, n’aimait personne, et, n’ayant rien que l’adresse de son geste et la vivacité de ses mains, il vola. Ce fut d’abord de menus méfaits, des peccadilles ; des pruneaux et des harengs saurs chipés à la boutique des épiciers. Il se faisait la main. Si habile qu’il fût de nature, il se fit prendre cependant un jour de guigne noire, connut le dépôt, la prison, y rencontra les vétérans du crime, écouta leur leçon, et, rendu à la liberté de la rue, se retrouva escarpe consacrée et bandit redoutable.

Sa force le fit considérer dans son monde ; mais sa laideur lui nuisait. Les filles s’écartaient de lui, dégoûtées, effrayées. Or, singe, il l’était encore par l’ardeur de sa chair ; incessamment, le désir des femelles lui travaillait les flancs. Il rossa les chéris de ces dames, fut un peu plus craint, ne fut pas plus aimé. Il en souffrit. Tout ce qu’il avait de cœur, il le portait au ventre ; il rêvait de longues tendresses avec une amie blonde. Alors, il maudit ses parents d’aventure. Qu’ils l’aient abandonné, soit ! ils avaient sans doute leur raison ; mais ils auraient bien dû au moins lui léguer pour tout héritage une figure humaine, une gueule ordinaire. Ils l’avaient raté, c’étaient de bien sales gens…

Quand il considérait ses compagnons ordinaires, qu’il les voyait jolis à leur manière, blafards, élégants, le nez droit, les yeux grands, la lèvre rouge, il était pris de farouches colères, étirait ses grands bras, crispait ses doigts terribles dans des besoins d’étranglement. Il buvait, mais n’arrivait pas même à se soûler vraiment : tant il était robuste, d’une animalité superbe, un monstre équilibré. Et le soir, très tard, quand il voyait partir les costos avec les girondes, pour la nuit caressante, il trépignait de fureur, sinistre et solitaire, gagnait au large des boulevards déserts pour se venger de tous sur un quelconque… et les passants rencontrés à cette heure avaient un vilain sort. Mais sa haine satisfaite ne lui apportait point d’amour ; il en râlait, avec des larmes. Pourtant, dans son orgueil de chef de bande, il cachait son désastre et riait à pleine gorge, le matin revenu.

À vingt ans, il ne connaissait la femme que par quelques viols insignifiants de petites filles ou de vieilles pauvresses ; il prenait de force, on ne se donnait pas. Or, de plus en plus, il rêvait l’amour des romances, la femme soumise, agenouillée aux pieds de l’amant, par un clair de lune ; le lit, tous les soirs, chauffé par la maîtresse prête, désireuse et quêteuse, les lèvres tendues à l’appel du baiser.

Mais son existence de loup maudit, errant seul par les ombres, continuait, sans qu’il pût prévoir qu’elle changeât jamais.

Le « chimpanzé » maigrit, devint atrabilaire ; sa férocité naturelle se décupla. Il étonna ses pairs par de folles audaces ; il risquait sa vie à la diable, cette vie sans bonheur dont il ne se souciait pas.

Il devint un héros du crime. Traqué partout, il n’était jamais pris, justement par cette raison qu’il ne se cachait guère, et ne redoutait rien.

À cette époque, dans un bouge, un soir, il rencontra une fille très jeune, très frêle, très blonde, qui s’appelait Fil-de-Soie. Ce surnom la dépeignait et était juste encore. Du premier regard, il en raffola. Mais elle, à sa vue, avait crié d’horreur :

« Le vilain singe! »

Et, comme, éperdu, il tentait une agacerie galante, elle avait jeté du haut de sa beauté offensée :

« À bas les pattes ! »

Tout le monde avait ri, excepté lui, Chimpanzé. Au contraire, il avait grincé des mandibules, avec un bruit de noix qu’on brise, et sa tignasse s’était dressée sur son crâne pointu. Mais, aussitôt calmé, dompté par cette présence de fille désirée, il avait offert à boire à tout le monde, avait fait le gentil, espérant malgré tout.

Fil-de-Soie but avec lui, sembla s’humaniser ; elle était libre, sans homme, le dernier étant mort d’un beau coup de couteau ; Chimpanzé étala sa force ; elle parut impressionnée. Il était évident que celui-là au moins n’était pas facile à démolir, et qu’à son bras on pouvait tirer la barbe au plus rupin.

À la sortie du cabaret, quand Chimpanzé déclara sa passion, brama sa tendresse, la fille secoua la tête, ne répondit ni oui, ni non. Elle songeait. Ah ! s’il avait été moins laid, parbleu ! l’affaire était conclue ; mais à le considérer, elle renâclait encore, le cœur à bas, sans courage, sentant bien qu’elle n’aimerait jamais un tel phénomène.

Elle lui donna rendez-vous pour le lendemain. Docile, il la quitta, lui jetant des baisers du bout de ses pattes affreuses.

Mais, le lendemain, avertie par ses camarades, raillée déjà, elle disait non tout net. Et comme il devenait livide, les yeux mauvais, en dessous, elle prononça pour s’en défaire :

« Eh bien, soit, une fois, mais en payant… comme les princes… cent francs ! »

Elle croyait qu’il allait tourner les talons, sur un refus ; il répliqua, très simple :

« Soit, ce soir. »

Et il fixa le rendez-vous.

Des cent francs, il n’avait pas vingt sous. Il attendit la tombée de ce soir d’hiver, arrêta six passants, dont il en assomma trois, vida leurs poches, dans une avenue fréquentée.

Il avait plus de cent francs, mais des gens lui couraient au derrière. Il tua encore. La police s’acharnait ; il bondit en avant, dans une course folle, gagna de longueur, dépista les agents. Alors, il respira. Tranquille, il vint au rendez-vous. Devant tant d’or, la fille, tentée, ne trouva que trois mots :

« Allons chez toi ! »

Il l’emmena dans son taudis, dans un garni aveugle ; pendant deux heures, il se rua sur elle, l’anéantit de ses ruts successifs…

Soudain, on frappa à la porte :

« Au nom de la loi ! »

Alors, Chimpanzé, se sachant pris, fini, regarda Fil-de-Soie, une dernière fois, parcourut lentement de ses lèvres chaudes cette chair de femme offerte encore, puis tira son couteau, et le lui planta dans la poitrine.

Un grand cri – puis rien. La porte défoncée s’ouvrait ; Chimpanzé se battit, seul contre dix, dans la joie de la défense et pour voir du sang frais, puis, ligoté, s’écria :

« À présent… je m’en fous ! »

Et, sur la guillotine, son dernier mot fut :

« Fil-de-Soie ! »

Il avait connu l’amour, – comme il le comprenait.
 
 

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(Maurice Montégut, in Gil Blas, dix-neuvième année, n° 6348, dimanche 4 avril 1897)