Alexandre Dumas, dans les Mille et un fantômes, parle de certain juge écossais qui, pendant des mois entiers, crut voir à ses côtés, un huissier fantôme d’abord, puis un spectre de chat noir, enfin un squelette, et en mourut.

Un sieur François T…, herboriste, demeurant rue des Dames, à Batignolles, vient d’être victime d’une aventure du même genre.

Pendant le siège, T… se trouva absolument sans ressources, si bien qu’un jour il vola un chien errant dans la rue et s’en alla le vendre à une boucherie canine, rue Rochechouart.

C’était un énorme chien de garde, tout noir, avec une tache blanche au milieu du dos. Le pauvre animal ne chercha pas à fuir, mais, aux regards pleins de supplications et d’angoisses qu’il jetait sur T…, on eût dit qu’il connaissait le sort qui l’attendait. Il lui léchait tristement la main.

T… toucha quarante-cinq francs, et le chien fut, séance tenante, pendu et dépecé.

L’herboriste conserva de ce marché un remords qui alla toujours croissant : il lui semblait qu’il avait commis un crime. Toutes les nuits, pendant plusieurs mois, il vit le chien en rêve. Puis son esprit se frappa tellement qu’il s’imagina un beau matin, en s’éveillant, apercevoir le spectre du chien couché sur un fauteuil.

Il s’élança à bas de son lit en poussant un cri de terreur ; son frère, qui habitait une chambre voisine, accourut au bruit et le trouva aux prises avec une effroyable hallucination.

Il lui semblait que le chien lui léchait les mains, en y laissant une trace de sang…

L’hallucination persista toute la journée et les jours suivants. T… avait une fièvre continuelle et voyait toujours l’animal à ses côtés. Il tomba dans une tristesse profonde, dont rien ne put le distraire.

Enfin, il y a quelques jours, l’hallucination atteignit les derniers degrés de l’horrible.

Dans l’imagination du pauvre monomane, le chien, grossissant à vue d’œil, arrivait à la taille d’un mastodonte, et, dans ces conditions, sa langue, cette langue qui avait léché la main de T… un jour du siège, voulait encore atteindre la main de l’ingrat et s’allongeait indéfiniment.

« La langue ! la langue du pendu !… » hurlait le malheureux, en se cachant derrière les meubles, où la langue fantastique le suivait, passant entre les barreaux des chaises, et s’insinuant entre les fentes des portes.

Parfois c’était la tache blanche qui attirait les regards de l’herboriste, et cette tache prenait des profondeurs de gouffre d’où jaillissait une nouvelle langue, impitoyable de tendresse.

Enfin, hier, à bout d’émotion, T… roula inanimé sur le parquet de sa chambre, en proie à une attaque d’apoplexie foudroyante.

Son dernier mot fut :

« La langue m’enlace !.. La langue me broie !… »
 

*

 

On l’enterre aujourd’hui.
 
 

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(Gaston Vassy, « Histoires excentriques, » in Le Figaro, dix-neuvième année, troisième série, n° 191, mardi 9 juillet 1872 ; gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)