Les domestiques de M. le comte de L… restèrent stupéfiés en entrant, jeudi dernier, à huit heures du matin, dans le cabinet de leur maître, au château de Montavert.

Les meubles étaient dans un grand désordre, la table gisait les quatre pieds en l’air et les fauteuils culbutés barraient l’entrée. Le comble de la surprise devait être la découverte que fit le groom d’un groupe de deux hommes se tenant étroitement enlacés.

« Monsieur le comte ! s’écria-t-il, il est mort ! »

Restait à constater l’identité de l’autre victime d’un accident qui s’annonçait étrangement mystérieux. L’homme si bizarrement lié au comte semblait n’avoir que trente ans ; mais un côté de sa chevelure était complètement blanc. Celui-là n’était pas mort. Grâce aux soins empressés qu’on lui prodigua, il ne tarda pas à revenir à lui et à expliquer ce qui s’était passé.
 

*

 

Le comte de L…, colonel d’artillerie, au moment de la campagne de France, avait eu les deux bras emportés à Warterloo, par l’explosion d’un canon qu’il chargeait lui-même faute de servants. Il s’était consolé de la perte de ses membres ; une seule chose lui semblait cruelle : c’était de ne pouvoir plus faire sa partie de piquet. Préoccupé de remédier à l’absence de ses mains, il se mit en rapport avec tous les mécaniciens possibles et finit par trouver un orthopédiste anglais qui lui fabriqua deux bras admirablement articulés. Les mains étaient rendues mobiles par le fait d’un mécanisme ingénieux qui permettait aux doigts de tenir les cartes et de marquer.

Il n’en fallait pas davantage pour jouer au piquet ; la vieux comte, retiré dans son château de Montavert, s’était lié d’amitié avec le baron de W…, un voisin de campagne, enragé joueur qui venait chaque soir faire la partie du colonel. Cette partie se prolongeait quelquefois fort tard ; dans ce cas, les domestiques allaient se coucher. C’est ce qui était arrivé ce jour-là.

Les deux partners, de dernière en dernière, avaient passé la nuit. Fatigué, le baron avait résisté aux instances du colonel, qui voulait absolument faire la belle. Il s’était enfin levé tout à coup et se dirigeait vers la porte, lorsque le comte de L… se mit à sa poursuite, et, décidé à le retenir, le prit à bras-le-corps. À ce moment, un craquement inattendu se produisit, en même temps que deux cris partaient des lèvres de nos deux joueurs. Les bras artificiels du colonel serraient la poitrine du baron, de façon à paralyser complètement les deux bras. Tous ses efforts pour se dégager restèrent infructueux ; le mécanisme des jointures était brisé.

Le colonel rugit de son impuissance, ses muscles se contractèrent, ses yeux s’injectèrent, un cri rauque sortit de sa gorge, et il roula sur le parquet, foudroyé par l’apoplexie.

Le corps du comte avait entraîné le baron, qui passa la nuit dans les bras artificiels, en proie à la plus horrible terreur, face à face avec la figure blêmie du mort, dont la bouche lui adressait un effrayant rictus. C’est pendant ces quelques heures que tout un côté de ses cheveux devint blanc.
 
 

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(Gaston Vassy, « Histoires excentriques, » in Le Figaro, dix-neuvième année, troisième série, n° 198, mardi 16 juillet 1872 ; gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)