4 h. 50 du matin. — L’aube va poindre. Une blancheur pâle frissonne au bas du ciel, sur l’horizon du monde ; l’étang originel est encore tout bleu, dans sa ceinture de roseaux immobiles, mais déjà une plaque de lumière s’allonge à la limite des eaux, et l’instinct de notre race m’enseigne que cette lueur est la promesse de la vie. Les temps sont révolus ; le futur s’annonce. Encore une fois, l’univers sauvé va sortir du chaos des ombres et ressusciter. Car la loi qui régit les espaces veut que la terre s’engouffre dans l’obscurité de la mort pendant un siècle entier, et que la vie triomphe à son tour, dans le siècle qui succède, l’un s’appelant la Nuit, l’autre s’appelant le Jour : et nous n’avons qu’un siècle à vivre. J’attends le mien. Il s’enfle et bouge. Je le sens trembler au fond de moi, à mesure qu’il monte sur les brumes de l’Orient. Ô dieux, que c’est long !… Que c’est long ! Monte, soleil !

5 h. 8. — Je ne suis toujours qu’une larve ; j’attends toujours. Pendant tout le siècle de la Nuit, j’ai attendu, et aussi pendant d’autres siècles diurnes, qui sont passés et dont je ne me rappelle plus le compte : nageant, rampant ou me hissant vers une feuille engluée de vase, j’étais interminablement la créature humide et lente, qui se déplace avec effort ; vers les régions élastiques de l’air, encore interdites à mon essor, vainement , je levais la double soie de mes antennes, et molle, courbe, grasse, je me traînais sur de la boue, moi qu’un destin sublime invite à chevaucher les rayons du soleil ! J’ai dormi, j’ai mangé, et le temps était si long… Tous ceux de ma race sont-ils tracassés d’une identique impatience, ou bien suis-je un élu, dissemblable des autres, plus riche de forces et plus hanté d’espoirs ?

5 h. 20. — La morne kyrielle des saisons se déroule avec monotonie. Mais le terme approche. La tiède couleur orangée envahit l’azur et s’y éploie ; un fin nuage, chargé de prophéties, escalade le ciel pour ordonner aux étoiles de s’éteindre et de laisser la place aux éphémères, dont le règne va s’ouvrir. Sous la poussée du vent qui aide le soleil, le flocon céleste s’étire ; il plane, il effile ses ailes ; étalé sur son ventre, qui devient rose, il avance, et son dos est lilas. Une plume d’or s’allume à la pointe de son aile ! Deux flèches resplendissantes ont jailli et le blessent : il saigne ! Monte, soleil, et que je vive !

6 h. 35. — Le soleil me chauffe. Mais que d’événements déjà en la saison dernière ! Je suis nymphe : mes ailes, en double toiture, sont plaquées à mon dos ; elles refusent encore de m’obéir, et je vais, je cherche, j’espère… Je me souviens , aussi ! Sans pouvoir en distraire ma pensée, je songe à ce vieillard et aux propos qu’il m’a tenus… Je l’ai trouvé, tout frémissant, sur une feuille de roseau qu’il gravissait pour recevoir les rayons qui raniment ; il me regardait venir, et lorsque je fus près de lui, alors seulement, je connus qu’il était de notre race ; mais il n’avait qu’une seule aile, et tout son corps était ridé par l’âge. Tandis que je contemplait ce débris lamentable d’une performance à laquelle j’aspire, il m’a parlé :

« Ô nymphe, me dit-il, garde ta pitié : elle n’a pas d’autre raison d’être que ton ignorance des choses. Au lieu de mépriser mon sort, envie-le plutôt, car tu n’atteindras point à la sagesse que me vaut ma difformité. Grâce à elle, j’ai vécu huit siècles, et, grâce à elle, mon âme vole, tandis que mon corps rampe. De la place où je demeure, j’ai volé plus haut que vous tous et je sais le secret du monde. »

Et le vieillard m’a dit encore :

« Huit siècles alternés de jour et de nuit ont tournoyé sur moi ; j’ai vu naître et mourir les générations ; j’ai observé le rêve de vos enfances, l’ambition de vos jeunesses, l’essor de vos maturités, et, par quatre fois je vous ai vus sombrer dans le néant. Certes, votre existence est longue, puisqu’elle dure autant, qu’un soleil : mais combien davantage elle se prolongerait si vous puisiez en vos âmes la force d’échapper au piège que vous tendent les dieux ! »

Le vieillard ajouta :

« Ainsi j’ai fait moi-même, et je survis à tous. »

Cette fois-là, il ne m’a rien dit de plus et je me suis éloigné de lui. Mais ses paroles me hantaient, avec le désir de savoir :

« Quel est donc ce piège mortel que la haine des dieux offre au peuple des éphémères pour abréger leur vie ? Si je l’apprenais avant d’ouvrir mes ailes, moi aussi je serais le maître du temps, et devant moi aussi les générations passeraient l’une après l’autre… »

Souvent, je suis revenu vers le vieillard ; je l’entourais de soins et de respect ; il me repoussa d’abord, par habitude d’être seul et de rendre de la rancune à ceux qui l’écrasent de leur dédain. Peu à peu, cependant, il a toléré ma présence, et ce fut l’amitié timide d’un impotent et d’une nymphe. Il parlera et je saurai ! Avant que le soleil soit haut, je saurai le secret des dieux !

8 h. 10. — Ivre de lumière, le vieillard secouait dans l’air son aile unique : il a parlé ! Je sais ! Il a parlé, et les cieux en ont tremblé de colère ou d’épouvante. Dans l’instant où je provoquais sa confidence, de lourds nuages escaladèrent l’espace, à l’assaut du soleil ; des grondements de tonnerre ont roulé au lointain ; une vapeur chaude a pesé sur l’étang : en cette étuve féconde, les germes bougeaient parmi la vase et dans l’écume qui flotte sur les eaux ; par milliers de milliers, autour de moi, les éclosions s’apprêtent, œuvre de l’orage qui est mon œuvre ; et les dieux savent que je sais !

9 heures. — Par échappées, entre les nues, le soleil brille, à mi-chemin du zénith. Tout ce que huit siècles de méditation apprirent au vieillard, je l’ai pesé, examiné, jugé. Unique entre ceux de ma race, je détiens le secret de la vie, le mot de l’énigme que les dieux sans pitié nous cachent. Mon enfance studieuse a voulu cette conquête, et mon génie l’a obtenue. Je suis l’être d’exception, l’annonciateur des vérités, l’éphémère immortel ! Je dominerai les peuples innombrables, je fonderai l’empire et j’instituerai le dogme. Le prédestiné qui devait apporter aux Palingénies la parole libératrice, c’est moi ! La formule qui sauve, le verbe de science qui nous rendra pareils aux dieux, et durables autant qu’eux, je l’ai et je l’offre à tous ! Je serai le prophète et le chef, le roi de la durée, le pasteur des myriades qui ne veulent plus rentrer au néant des eaux vertes ! Je suis le bienfaiteur universel, celui dont la mémoire ne doit jamais périr, le fondateur de l’ère ! La loi cruelle que les dieux nous imposaient, depuis l’aube des temps, va être abolie par la mienne. Dieux des forces, votre âge est venu de mourir, puisque les éphémères dont vous avez si peur vont désormais savoir par quel prestige vous les poussiez à se faire les artisans de leur propre trépas. Je suis la voix de la race vengée, et je me lève !

9 h. 30. — Pas encore, pas encore… Il faut qu’auparavant mon adolescence qui s’achève passe par l’épreuve des douleurs et déchire sa tunique. Je souffre. Mes ailes s’amollissent et pendent sur mes flancs. Un voile couvre mes yeux ; tout mon corps, depuis la tête jusqu’au ventre, est enserré de bandelettes ; mes pattes se crispent sous l’étreinte ; je craque, j’étouffe. Est-ce que je vais mourir, et mon rêve avec moi ?

10 heures. — J’ai lutté. J’ai vaincu. Mais cette longue maladie a épuisé mes forces. Sous la tension énergique de mes jeunes muscles, j’ai déchiré la membrane qui m’emprisonnait, j’ai dégagé mon dos brillant, ma tête, mes pattes repliées ; les fausses ailes de ma nymphe et sa dépouille flasque gisent sous moi comme un tapis, et sur ce détritus j’étire mes membres au soleil. Ô jeunesse, illusions ! Voilà donc ce qu’il reste de mon passé présomptueux ? J’ai cru que j’existais, naguère, et ces ailes naissantes, dont je me sentais si fier, n’étaient qu’une vaine image : avant d’avoir essayé leur vol, elles sont tombées à mes côtés, et j’en fais litière, aujourd’hui ! Adieu, choses défuntes, naïvetés d’antan, mensonges vérifiés, je ne vous connais plus ! J’ai mes vraies ailes, aujourd’hui, celles qui portent, celles qui peuvent : je suis Moi, je vais être Moi ! Adieu, chimères ! Mais, de l’âge enthousiaste où vous m’abusiez d’espoirs, je garderai du moins le souvenir, car c’est en agitant sur place ces ailes décevantes que j’ai conçu le rêve dont ma vie sera forte !

10 h. 10. — J’ai pris un bon repos. Ma convalescence est finie. Mes tarses agrippent solidement la feuille. Mes ailes s’érigent, verticales, et vibrent. Les, soies de ma queue s’allongent derrière moi. De mes pattes libres, j’ai nettoyé ma tête et mes antennes. Je suis prêt. Je suis mûr. Je pars.

10 h. 25. — Pour essayer mes ailes, j’ai exploré le monde. De mon vol vertical, j’ai dansé sur les eaux infinies de l’étang ; puis, je me suis élancé jusqu’à la région des nuages : deux et dix fois plus haut que la couche tempétueuse où la cime des roseaux oscille, j’ai monté parmi les vertiges, sans trembler et joyeusement. J’ai vu comme le monde est vaste ! J’ai vu ce que le vieillard ne connaîtra jamais : l’immensité des déserts qui se bossuent par-delà le chêne, et des étangs insoupçonnés, où peut-être vivent des races semblables à la nôtre. C’est là que je pousserai ma conquête et que j’entraînerai mon peuple ; jusqu’à l’extrême limite des contrées inconnues où le regard avancé des nuages a seul pénétré avant le mien, j’étendrai la gloire de mon nom et le bienfait de ma doctrine !

11 heures. — Du côté de l’enfer occidental où ils se cachent dans les ténèbres, j’entends gronder les dieux : leur tonnerre fait vibrer mes ailes, et l’orage électrique excite l’éclosion de nos germes. Irritez-vous, puissances des cieux ! C’est pour moi que vous travaillez, en multipliant mes armées : votre colère les aide à naître ! De toutes parts, je vois sourdre les nôtres, comme une neige blanche que l’étang jette vers le ciel. À moi, les myriades ! Écoutez-moi, Palingénies ! Voici que les temps ont suscité parmi vous l’annonciateur de la bonne nouvelle !

Zénith. — Sans relâche, j’ai voleté infatigablement sur les groupes et sur les couples, et j’ai vu travailler la mort en pleine joie de vivre. Le vieillard n’avait pas menti : les éphémères se tuent par furieux appétit d’amour ; les blanches ailes ne leur servent qu’à se ruer aux accouplements aériens ; d’une femelle à l’autre, les mâles s’élancent et se cramponnent à l’échine de leur proie, et follement les rondes de danseurs accouplés tourbillonnent en nuages d’amour, jusqu’à ce que leur épuisement les laisse retomber sur le glauque miroir où nagent les dévorateurs. Leur péché les trucide ! Car l’excès est péché, et le châtiment qui s’ensuit est une preuve de la faute. Sans cette frénésie, notre existence se prolongerait durant des siècles. À travers les foules, j’ai prêché la religion de chasteté. J’ai promis la durée à ceux qui m’entendraient Tout d’abord, ils riaient de moi et les amantes m’insultaient. Mais une horde m’a suivi et nous volons vers les hauteurs.

1 heure. — J’ai lancé mes disciples sur les quatre horizons. Partout ils vont, criant : « Venez au vainqueur de la mort, et n’oubliez jamais ni sa leçon ni son exemple ! »
 
 

 

5 heures du soir. — Triomphes ! Ma gloire est mondiale. Durant un demi-siècle, ceux qui propageaient le dogme ont redit ma parole et proclamé la loi. Elle est fondée. Le soleil du siècle mourra seul ; le soleil de ce siècle-ci, en rentrant dans la nuit, n’ira pas raconter aux dieux qu’ils peuvent reposer en paix et que les éphémères sont détruits. Ils furent par milliers, ceux qui n’ont pas voulu m’entendre, et les démons de l’eau ont refermé sur eux l’antre de leurs gueules voraces. Mais des millions m’obéissent et n’attendent que mon ordre pour se lancer à la conquête de l’univers.

5 h. 30. — J’ai jeté l’ordre. Mes émissaires l’ont porté. Des nuées de Palingénies s’enlèvent vers moi et se rallient derrière l’escorte impériale. Les peuples disent :   Où donc est-il ? » Mais, dans le tourbillon des chefs qui montent et descendent autour de ma personne sacrée, je demeure l’Invisible, celui qu’on révère et auquel on n’accède pas. L’approche de moi est interdite aux femelles, sur une étendue de cinq roseaux, et ma garde d’ascètes veille.

5 h. 40. — La horde est en marche. Des milliers de millions se pressent à ma suite ; l’air en est obscurci. Nous avançons vers l’ouest, en chassant devant nous le soleil qui se sauve.

6 heures. — J’ai conquis cinq étangs, trente mares et une rivière ; j’en ai recruté les peuples, qui grossissent mon armée. Nous voici aux termes du monde. J’ai franchi la barrière des saules fabuleux dont parlent nos légendes. Je vois les peupliers, puis la Contrée-sans-Eau, que désolent les moissons arides et où rampe le vert nuage des forêts. D’incroyables géants, monstrueux et sans ailes, qui se meuvent sur le sol à l’aide de deux ou de quatre pattes, et qui sont peut-être les dieux, habitent là. Avant l’agonie du soleil, nous entrerons chez eux.

6 h. 15. — J’ai conduit mes armées chez les géants-dieux. La tête levée vers nous, ils regardaient venir le nuage opaque de mes hordes, et ils s’immobilisaient de terreur, dans l’évidente angoisse de songer à ce que sera leur destin si les éphémères ne consentent plus à l’enivrant suicide.

6 h. 20. — Les rapports de ma police se font inquiétant ; j’ai essayé d’abord de m’en atténuer le péril, et peut-être mes agents eux-mêmes ne me révélaient-ils qu’une part de la vérité. Le fait réel, et désormais incontestable, est que les défections se multiplient dans l’armée avec excès. En ce dernier quart du siècle, les infractions à la loi de chasteté, qui n’étaient qu’individuelles et clandestines, deviennent fréquentes et publiques. Les couples amoureux ne daignent plus se cacher ; leur cynisme provoque la contagion ; depuis que le soleil décline, le mal prend un caractère endémique. La chute des agonisants n’effraie plus personne, et même on dirait qu’au contraire leur trépas excite l’envie. Sous une pluie de mâles qui tombent, épuisés et les ailes pendantes, on voit d’autres mâles se précipiter au décès ; le spectacle de la mort les anime à la volupté, tout autant que le spectacle des voluptés les invite à la mort. Est-ce donc une loi fatale que ces deux forces-là travaillent l’une pour l’autre, et sont-elles vraiment deux sœurs, si puissantes par leur union que ma puissance morale doive s’écrouler devant la leur ? Ô Palingénies, ô mes frères, qui ne voulez pas être sauvés, une tristesse infinie entre dans l’âme du Prophète !

6 h. 40. — Le globe solaire est rouge à l’occident. L’horizon l’a mordu. Je me suis retourné vers l’armée. Horreur ! Derrière nous, la plaine traversée est toute blanche de cadavres, comme d’une neige, et les rayons frisants du siècle qui se couche font à mon peuple un suaire rose… À quoi bon lutter davantage ? À quoi bon me le nier à moi-même ? Je n’espère plus, je ne crois plus. J’ai voulu l’impossible, puisqu’on ne m’a pas écouté. De ce qui fut mon ambition, de ce qui était ma gloire, que reste-t-il ? Je ne les regrette même plus. C’est de moi-même, à cette heure, que je vois le néant, et, quand je contemple l’interminable succession des efforts qui furent ma vie, une pitié me prend de moi, et elle ressemble à du dégoût.

6 h. 50. — Je sens que mon âme est bien vieille. Je ne me dis même plus que les dieux m’ont vaincu : je ne crois plus aux dieux. Mon innombrable armée est réduite à une escorte de fidèles, qui persistent à voleter encore autour de moi. Un essaim de vierges nées tard et recrutées sur le dernier étang a pénétré la cohorte suprême ; elles dansent et font des grâces, en réclamant les leçons du Maître ; pour nous montrer leurs fortes ailes, qui porteraient le poids d’un mâle, elles jaillissent devant nous et, du vent de leur vol, elles secouent le nôtre, comme par mégarde, en s’enfuyant… Si mon âme a vieilli, mon corps est toujours jeune, et riche de sa réserve… Va-t’en, femelle ! Que m’importe ta virginité ? Je suis le Prophète, l’Unique… Elle m’a répondu en m’assurant de son respect, de sa piété, et elle m’a demandé la faveur de me servir comme une esclave… En avant ! Toujours en avant ! Puisque je l’ai décidé, et bien que je ne croie plus, puisqu’il me faut tenir jusqu’au bout la comédie de mon rôle, en avant !

7 heures. — Le soleil de mon siècle est mort, et je survis. Voici la région des Lampes, illusoires soleils qui nous promettent l’illusion des joies perpétuées… Ne m’approche pas, femelle ! Écarte-toi de mes antennes ! Ne glisse pas ton dos brillant sous les pattes du Prophète ! Je ne veux pas sentir la tiédeur de tes fins duvets où s’empêtrent mes pattes soyeuses. Arrière, on nous regarde !

7 h. 10. — L’ombre… Je ne vois plus les autres… On ne me voit plus… Vers le faux soleil de cette Lampe, tu veux donc m’entraîner, ma sœur ? Tous m’ont abandonné, hormis toi ! L’orage gronde, au loin, et fait courir plus fort le sang alerte de mon cœur. Le battement de tes ailes blanches m’enveloppe d’un frisson chaud ! Ma sœur, ma sœur…
 
 

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(Edmond Haraucourt, « Contes du Journal, » in Le Journal, n° 6939, mardi 26 septembre 1911)