À midi précis, dans la grande salle des conférences de l’Université d’Holtinchkz, capitale de la République des États-Unis de Jupiter, la séance fut ouverte. Les murmures de la foule s’apaisèrent. Le président, après quelques mots de bienvenue adressés à l’orateur, donna la parole à celui-ci, et M. Erich Spowindatherpool, professeur d’astronomie, de géologie, de zoologie, de minéralogie, de paléontologie et d’universologie, se leva.

C’était un savant considérable par l’esprit et par la forme.

Il portait des lunettes à branches d’or, un nez en vrille, un teint apoplectique, une barbe de fleuve couleur queue de vache anémique et une redingote saupoudrée de pellicules, de poussière et de craie.

De sa poche, il sortit un rouleau de manuscrit et le déplia, lentement, tandis que ses regards, filtrant entre les verres de ses lunettes et les mamelons rugueux de ses narines, parcouraient l’assistance. Celle-ci, immobile, attendait.

Alors, satisfait de l’effet produit par ce silence précurseur de grandes choses, M. Spowindatherpool commença la lecture de son rapport :

« Mesdames, messieurs !

Envoyé, comme vous ne l’ignorez pas, par la Société de découvertes du système solaire pour étudier sur place cette infime planète nommée la Terre, presque ignorée jusqu’alors, j’ai l’honneur, aujourd’hui, de vous faire part des résultats obtenus au cours de ce voyage d’exploration.

Rassurez-vous, je n’entrerai pas dans les détails scientifiques que comporte un rapport vraiment consciencieux.

Pour ces détails, je renverrai à l’ouvrage que je viens de publier sur la question, vingt-trois volumes in-folio et cinq tables d’index général. Mon but est simplement de vous communiquer quelques-uns des concepts suggérés par mes recherches sur ce que semblent avoir été les habitants de la Terre.

Je m’embarquai l’année dernière à pareille époque, plus exactement il y a cent quarante-deux mois, au printemps.

Mes collaborateurs étaient M. Johannès Cathédralès, archéologue et philologue ; M. Raphaël Caradapa, paysagiste et historien ; M. Paolo Bourgetivore, docteur ès sciences psychologiques ; M. Zéphyrin Berthevin, cuisinier-chimiste, tous ici présents ; enfin, je m’étais adjoint un certain nombre d’ouvriers et de machinistes, destinés à nous seconder dans le gros œuvre de nos travaux.

Notre traversée n’eut rien de remarquable.

Nous n’atterrîmes qu’une fois, sur Mars, pour renouveler notre provision d’oxygène solidifié nécessaire à la marche de notre moteur. Les habitants de cette planète furent des plus aimables et nous renouvelèrent l’expression de leur sympathie bien connue.

Enfin, après quarante-quatre mois de voyage à une vitesse d’à peu près dix mille kilomètres à l’heure, notre aéronef toucha la Terre.

Bien qu’il fût une heure environ de l’après-midi, un crépuscule gris et lourd pesait sur l’horizon. C’est à peine si l’on distinguait, parmi les vallonnements chaotiques, des taches claires comme des monuments en ruines, striées de taches sombres, probablement des coulées de laves, derniers vestiges des convulsions volcaniques qui ont, il y a trois cents ans, anéanti toute vie et ravagé complètement la surface de cette malheureuse planète.

Nous étant restaurés, chacun avec deux pilules de notre parfait cuisinier-chimiste, nous nous mîmes immédiatement à l’ouvrage.

Tout n’était que décombres informes sur la Terre. Mais la constitution physique de ce globe, nous la connaissions depuis longtemps, jusqu’en ses phénomènes moléculaires les plus minimes, grâce aux merveilleux instruments astronomiques que nous possédons ici-haut.

Ce que nous recherchions, c’était l’empreinte des habitants de jadis. Or, après bien des explorations inutiles, j’eus le bonheur, non loin du lieu où nous avions atterri, de découvrir, comprimée entre deux roches feldspathiques, une large feuille blanche tachetée de noir. Dans ces taches, M. Cathédralès, notre linguiste, reconnut les signes d’une langue terrestre et nous communiqua immédiatement le sens des mots bizarres ainsi formés.

En effet, les habitants de la Terre, au lieu de fixer leurs pensées, comme nous, sur des toiles métalliques sensibles par simple projection de volonté, avaient coutume, dans le même but, de les transcrire à la machine ou à la main sur une pâte fragile nommée papyrus, plus tard papier russe et, par abréviation, papier.

Voici, grâce à cette feuille, ce que nous apprîmes sur leur compte.

Les Terriens étaient petits, les plus grands ne dépassant pas deux mètres de hauteur. Ils s’habillaient de façon étrange ; les hommes portaient sur la tête une sorte de tour, en carton recouvert d’étoffe ; les femmes, des jardins suspendus de cinquante à soixante centimètres de diamètre ; de plus, ces dernières comprimaient leur taille au point de paraître faites de deux cônes soudés par la pointe.

Ils habitaient des maisons superposées, s’entassant sans souci d’hygiène et de respectabilité. Jour et nuit, des individus nommés cerbères et, plus tard, concierges, les gardaient. Leur nourriture, surtout, était atroce : ils ne craignaient pas de se repaître de l’herbe des champs et des excroissances des arbres.

On croit même qu’ils allaient jusqu’à dévorer des cadavres d’animaux plus ou moins brûlés au feu. Mais, ceci, je ne puis le certifier.

Quand ils désiraient se transporter d’un lieu dans un autre, ils montaient sur le dos de certains quadrupèdes appelés chevaux, ou bien encore, pour traverser les mers alors existantes, pénétraient dans le ventre d’un grand poisson, la baleine, où ils ne devaient jamais rester plus de trois jours, paraît-il.

Dans les villes, les moyens de communication préférés étaient des animaux nommés zébus ou omnibus (je ne sais plus lequel). Cette bête devait être d’une taille relativement considérable, car elle pouvait contenir une vingtaine de personnes dans son abdomen.

Ce lieu, bien entendu, était un réceptacle d’immondices. Ces immondices, transportées à domicile, communiquaient alentour des maladies nombreuses – et inconnues chez nous, heureusement – dont se mouraient peu à peu les citadins.

À en juger par le nombre considérable de papiers dont il est parlé, la grande occupation des Terriens consistait à lire. Tous ces papiers, loin de se compléter, se contredisaient mutuellement. Il suffisait que l’un avançât une idée pour qu’un second en prouvât l’invraisemblance, ce qui n’empêchait pas chacun de se proclamer fier de détenir la vérité et le sagesse. S’accusant d’erreur réciproquement, nul n’était convaincu.

Pour y parvenir, les adversaires se donnaient rendez-vous sur une place publique et, devant une assistance nombreuse, s’envoyaient, à travers la poitrine, des morceaux de fer aiguisés en pointe. Celui qui était tué était réputé reconnaître son erreur et le vainqueur, plus fier que jamais, recommençait à prôner la lumière qu’il se figurait posséder, jusqu’au jour où un plus habile le transperçait et le convainquait à son tour.

Comme ces exercices se faisaient très rapidement, on appelait cela la presse.

Un autre de leurs plaisirs consistait à se réunir dans une grande salle, à y discourir tous à la fois et à se lancer dans la figure des injures et des bouteilles pleines d’un liquide noir. La vérité restait soigneusement bannie de cette enceinte ; ainsi le voulait la règle, car, disaient-ils, chacun sait que, en principal, celui qui parle ment.

C’est ce qu’on nomma le régime parlementeur ou parlementaire.

Quand les Terriens s’étaient bien amusés de la sorte jusqu’à l’âge de trente à quarante ans, l’heure des compensations cruelles sonnait pour eux. Ils se mariaient.

Au lieu de continuer à vivre chacun chez soi, seul et paisible, ils habitaient alors, entre les mêmes quatre murs, avec une femme, un petit chien, des enfants, quelquefois un perroquet ou des oiseaux et une vieille dame intitulée belle-mère, on ne sait pourquoi, car, en général, elle était fort laide.

Le régime parlementaire continuait, non plus quelques heures par jour, mais vingt-quatre heures durant.

Rarement les époux avaient le même âge, et, si la femme ne possédait que dix-huit ou vingt printemps, le mari devait en posséder quarante, cinquante, soixante ou même plus. Ces mariages devaient sembler des actions sublimes, car la presse s’empressait de les proclamer. Mais, en ce cas, une femme se payait plus cher, car, sachez-le, il n’y avait jamais mariage sans versement d’une forte somme comme compensation.

Quand une femme était mariée, l’habitude voulait que, peu après, on fit venir un individu appelé médecin ou chirurgien. Celui-ci regardait la femme, lui faisait tirer la langue et disait au mari : « Ce sera vingt, cinquante ou cent mille francs ! » (selon la longueur de la langue, je suppose). Le mari serrait la main de ce bon monsieur, le payait, et ce dernier, avec de grands ciseaux, s’empressait de couper la dame en trente-six petits morceaux plus ou moins réguliers. On en jetait dédaigneusement quelques-uns, et le reste était enseveli avec solennité.

Tout le monde était satisfait, et on nommait cet exercice une opération, ou, plus longuement, une opération de Bourse.

D’après ce que je vous ai dit jusqu’à présent, mesdames et messieurs, vous pouvez vous rendre compte de la bizarrerie des mœurs terriennes. Grâce à elles, vous pressentez que l’intelligence de tels individus devait être loin de la nôtre, c’est-à-dire brutale, cruelle, vulgaire, ridicule et sauvage. Mais vous ne pouvez pas encore en mesurer toute la folie.

Sur notre globe, nous autres Jupitériens, nous n’avons qu’un souci : celui du bonheur et de la santé de nos semblables ; qu’un désir, celui de prolonger indéfiniment la joie et la vie.

Rien de semblable chez les Terriens. Il semble, au contraire, que leur unique but eût été de faire mourir le plus grand nombre de personnes.

En effet, pour raréfier leur espèce, bien des moyens se trouvaient à leur disposition, terriblement mortels : l’exercice de la presse, le jeu parlementaire, les épouses, les belles-mères, les médecins et les chirurgiens ; ils en possédaient surtout un épouvantable : l’omnibus. Eh bien ! rien de cela ne les contenta : il leur fallut inventer la guerre.

Oui, messieurs, la guerre qui consistait à se mutuellement transpercer, larder, démembrer, déchiqueter, crever, trépaner, assommer (cela avec le plus de rapidité, de grandeur et de précision possibles) ; voilà ce qu’ils appelaient le suprême résultat de la mutualité et du progrès terrestres.

Et qu’en résultait-il ? L’anéantissement pour des milliers et des milliers d’êtres, la gloire pour les rares survivants.

Assassiner un homme, pensaient-ils, est un crime ; en tuer une centaine, mis en bouillie, en marmelades, en compote, en hachis et en chair à saucisses est une action d’éclat…

Et les hommes croyaient posséder la Sagesse ! »

Ici, les rires du bon public jupitérien éclatèrent tant et si bien que le président dut suspendre la séance.
 
 

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(Roger Régis, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-neuvième année, n° 3564, samedi 8 juin 1912 ; illustration pour La Fin du monde de Camille Flammarion)