Ayant allumé son cigare, le docteur Borne se laissa tomber sur un canapé, heureux de se retrouver, après une journée bien remplie, dans le petit salon aux lourdes tentures, qu’égayait la flamme claire d’un bon feu de bois.

« Ouf ! s’écria-t-il, j’en ai assez… Le diable ne me ferait pas sortir ce soir ! »

Sa jeune femme, sous la lampe, travaillait à un ouvrage de broderie.

Elle leva les yeux.

« Il fait, du reste, un temps affreux, dit-elle.

– Oui, on ne mettrait pas un chien dehors !… Cependant, j’ai marché par de plus mauvais temps…

– Mais, à présent, vous avez bien le droit de vous reposer un peu… »

Le docteur sourit complaisamment ; cette phrase discrète flattait son amour-propre, en lui rappelant qu’à quarante ans il était presque célèbre. Aux consultations, des confrères plus âgés que lui l’appelaient « cher maître, » il gagnait tout ce qu’il voulait, et la hausse constante de ses prix n’entamait pas la fidélité d’une clientèle trop nombreuse.

Son regard s’abaissa furtivement sur le mince ruban rouge qui ornait la boutonnière de son veston.

« Vous avez raison, Jeanne, fit-il ; j’ai bien le droit, à présent, d’en prendre un peu à mon aise. »

Et, comme pour établir ce droit, il s’enfonça davantage dans les coussins du canapé, présenta ses pieds à la flamme et envoya vers le plafond des volutes de fumée.

Soudain, la sonnerie électrique de l’entrée retentit, emplissant de son carillon grelottant le silence de la paisible demeure. Le docteur et sa femme sursautèrent.

« Bon ! qui peut venir à cette heure ? » murmura le docteur ; puis, il cria : « Marie, je n’y suis pour personne ! »

Il s’était soulevé sur son coude et, curieux, un peu inquiet, attendait le retour de la bonne.

L’attente dura près d’un quart d’heure ; le docteur s’impatientait, mâchonnait son cigare. Enfin, la bonne entra.

« Monsieur, dit-elle, c’est une fillette, une enfant ; elle arrive à pied de Grenelle et demande que vous alliez voir sa mère, qui est très malade : je lui ai dit que ce n’était pas possible, que vous ne pouviez pas vous déranger ; mais elle insiste, elle prie, elle supplie et elle ne veut pas s’en aller… Elle est pauvrement vêtue, elle grelotte, elle est trempée… »

Le docteur eut un geste de colère.

« À Grenelle, à cette heure et par ce temps ! mais elle est folle, cette petite ! Allez lui dire, Marie, que je refuse absolument ; conseillez-lui de voir un médecin dans son quartier. »

Et il se renfonça dans ses coussins.

Cinq minutes plus tard, la bonne reparut.

« Monsieur, cette petite ne veut pas s’en aller ; elle est clouée sur place et vous regarde avec des yeux qui brillent. Elle me fait peur… »

Le docteur se leva d’un bond.

« Où avez-vous donc la tête… maudite gamine !… Je ne serai jamais tranquille ! »

Il se précipita dans le vestibule, bien décidé à expulser rapidement la fillette.

Mais, lorsqu’il la vit, sa colère tomba ; elle avait l’air si misérable dans sa pauvre robe crottée et mouillée ; ses yeux, qui brillaient d’un feu vraiment étrange, étaient si tristes qu’il en eut pitié.

Déjà, la fillette était à ses genoux, les mains jointes.

« Maman est bien malade, dit-elle, bien malade ; sauvez-la ! »

Elle disait cela d’une voix blanche, sans larmes, comme si elle avait parlé en rêve, ses grands yeux brillants fixés sur le docteur.

Celui-ci se sentit troublé, le regard de ces yeux d’enfant pénétrait en lui, le remuait, le brûlait.

Il releva la pauvrette.

« C’est bon, fit-il, je vous accompagne… où demeurez-vous ?

– Rue de la Convention, à Grenelle. »

Il prit son chapeau et son pardessus, fit avancer un fiacre, y poussa la fillette et monta derrière elle.

Pendant le trajet, elle ne prononça pas un mot.

Enfin, la voiture s’arrêta devant une maison basse, aux murs lézardés.

« C’est là, » fit l’enfant.

Elle précéda le docteur dans un escalier sale, étroit et sombre, aux marches usées et branlantes. Sur le palier du premier étage, elle s’arrêta, poussa une porte, dit encore une fois : « C’est là ! » puis elle disparut.

Le docteur se trouvait dans une chambre froide et nue qu’éclairait mal la flamme vacillante d’une bougie fumeuse. Dans un coin sombre, un lit mettait sa tache blanche ; le lit étayait une chaise à laquelle il manquait un pied et dont la paille, déchirée, pendait jusqu’au plancher ; une table graisseuse, placée devant l’unique fenêtre, faisait vis-à-vis au lit ; sur les murs étaient collés une demi-douzaine de chromos dont les teintes vives accentuaient l’aspect lamentable d’une tapisserie crasseuse rongée par l’humidité.

Instinctivement, le docteur recula. Sa jeune renommée l’avait mis depuis longtemps à l’abri de pareils spectacles, lui avait, depuis longtemps, fait perdre tout contact avec la misère.

Le vent hurlait lugubrement, la pluie battait les vitres, la lumière jaunâtre de la bougie laissait dans la chambre de larges coins d’ombre qui semblaient peuplés de bêtes mauvaises.

Une angoisse, compliquée d’un peu de terreur, pesait sur l’esprit du médecin ; il ne se rappelait plus ce qu’il était venu faire là… Il allait partir lorsqu’il entendit un râle sourd.

Alors, il se souvint ; il se ressaisit, s’approcha du lit.

Une femme – un squelette plutôt – l’occupait ; son visage était si blanc qu’il se confondait avec le drap, et le docteur ne vit d’abord, dans le clair-obscur du lieu, que deux yeux noirs brillant de fièvre. Sans mot dire, il prit la bougie et se mit en devoir d’examiner la malade ; presque aussitôt, il eut un geste de découragement, un rapide examen venait de le convaincre que la malheureuse était atteinte d’une angine très grave, et peut-être même de diphtérie.

« Comment soigner cela ici ? » murmura-t-il, puis il ajouta en élevant la voix :

« Prenez courage, ma pauvre femme ; on vous guérira ! »

Comme la malade ne répondait pas, il continua :

« On vous guérira, mais il faudra être sage, vous laisser transporter à l’hôpital… le mal que vous avez est très contagieux, vous le communiqueriez infailliblement à votre fille… or je suis sûr que, pour épargner un tel danger à votre charmante enfant, qui est si courageuse et si raisonnable, vous serez très sage, très obéissante. »

Les yeux de la pauvre femme s’étaient agrandis ; un immense étonnement, mêlé d’épouvante et de douleur, s’y lisait.

« Ma fille, balbutia-t-elle, ma fille…. je n’ai plus d’enfant…

– Cependant, c’est votre fillette qui est venue me chercher tout à l’heure, chez moi, qui m’a supplié de venir, qui m’a conduit jusqu’au seuil de cette chambre…

– Ma fille… ce n’est pas possible… j’avais une fille… elle est morte ce matin… son corps est là… »

Et, d’un doigt décharné, elle montrait une porte dans la muraille.

Le docteur crut à une hallucination causée par la fièvre ; cependant, il se dirigea vers la porte désignée et l’ouvrit.

Alors, ses cheveux se dressèrent ; un tremblement convulsif le secoua tout entier, il sentit chanceler sa raison.

Sur un petit lit de fer, la fillette qui avait sonné chez lui, qui s’était jetée à ses genoux, qui l’avait introduit dans cette maison dix minutes auparavant, était étendue, toute blanche, un crucifix sur la poitrine ; auprès du lit, une femme, une voisine complaisante sans doute, était agenouillée et priait.

Malgré l’émotion intense qui l’étreignait, le docteur s’avança vers le lit, contempla le petit cadavre, le toucha, et put s’assurer que la mort avait fait son œuvre depuis douze heures au moins.

« À quelle heure cette enfant est-elle morte ? demanda-t-il à la femme.

– Ce matin, sur les sept heures, mon bon monsieur.

– Et, dites-moi, la malheureuse mère n’a-t-elle pas une seconde fille ?

– Non, mon bon monsieur, » répondit la femme étonnée.

Le docteur laissa une ordonnance et quelques pièces d’or, puis il se hâta de quitter la misérable bicoque.

Depuis cette aventure, – rigoureusement vraie, – le jeune et célèbre docteur ne hausse plus les épaules lorsqu’il entend conter des histoires de revenants.
 
 

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(Jules Mazé, in Messidor, première année, n° 28, jeudi 28 février 1907)