Corentin Goal était un Breton de l’intérieur des terres, un de ces gars bourrés de blé noir et de cidre aigre, qui connaissent mieux la culture que Briards ou Beaucerons et méprisent la vie rude des pêcheurs, tannés par les embruns et confits dans le sel.

Le hasard d’une succession l’avait transplanté dans ce village de granit, collé comme un coquillage géant sur la lande côtière. Et, depuis trois mois qu’il gîtait sous son nouveau chaume, Corentin Goal continuait son existence de paysan, entre deux averses.

Seul de tout le village, cet homme-là n’allait jamais sur la mer. Il se targuait de ne point posséder de barque. Et les gens du pays ne se résignaient guère à compter ce failli terrien comme un des leurs.

Or, il advint que le vieux Yves Le Clech disparut, une nuit, avec sa barque, au large de l’île Plate. Et ses héritiers mirent en vente la parcelle de terre que le vieillard cultivait – fort mal, d’ailleurs – entre le calvaire et le rocher du Chien.

Goal se porta acquéreur du terrain et, lorsqu’il prit possession du sol râpé et brûlé par le vent du large :

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-il à la fille du noyé, en lui désignant une sorte de tronc, finement équarri, qui servait de clôture au champ misérable.

La vendeuse haussa ses épaules maigres sous son caraco noir.

« Je ne sais point !… J’ai toujours vu ça là ! »

Goal saisit la chose entre ses bras puissants et la fit pivoter, avec effort.

« Une tête de femme ! »

Taillé en plein bois, un visage apparaissait dans l’encadrement de ses tresses. Les bras se croisaient hardiment sur la double saillie de la gorge puissante. Mais le bas du corps se dérobait dans le fût drapé qui lui servait de gaine.

L’instituteur accompagnait Goal. Il lui expliqua :

« Quelque figure de proue rejetée par la marée !… L’eau et le temps ont rongé le bois, sans le pourrir… Tenez ! Regardez donc : il reste encore des traces de couleur dans les plis de la draperie.

– C’est bien possible ! » répondit le terrien avec indifférence.

Et, parce que la fille du mort s’approchait des deux hommes avec un air interrogateur :

« Ça, c’est à moi ! » décréta Goal, en posant sa main ouverte sur la femme de bois.

… Ce fut à dater de ce jour-là que l’attitude du cultivateur se modifia. On le vit qui, délaissant la pioche et la houe, s’asseyait, durant de longues heures, sur le mur de pierres sèches que la figure de proue clôturait lourdement.

De cette place, Goal découvrait l’étendue plate de l’océan huileux, gris, strié de courants visibles et ourlé d’écume sur la ligne de ses brisants. Le vent du large claquait la visage osseux du terrien et, lorsque Goal passait la pointe de sa langue sur ses lèvres pelées, il percevait un goût étrange, une saveur inconnue qui lui montait à la cervelle comme un coup d’eau-de-vie blanche.

Alors, il se penchait vers la forme immobile à ses côtés. Ses lèvres remuaient en silence. Puis il tendait l’oreille pour percevoir une réponse à son interrogation muette. Et sa joue se rapprochait – plus près, toujours plus près ! – de la bouche mystérieuse.

Un soir, des automobilistes passèrent sur la lande. Ils étaient trois, deux hommes et une femme, bardés de cuir, dans une voiture noire dont les nickels étincelaient.

Ils s’arrêtèrent devant le mur de Corentin Goal et le plus âgé de ces étrangers demanda au maître du champ, en lui désignant la figure immobile :

« Elle est à vendre ?

– Non ! grogna Goal.

– Dites un prix ?

– Laissez-moi tranquille ! »

Les hommes de la voiture échangèrent entre eux un regard pesant.

« Cent francs ?

– Non et non !

– Deux cents ?

– Allez au diable ! »

Les étrangers étouffèrent un juron.

« Tant pis ! » murmura le plus vieux.

Et ils repartirent.

… Maintenant, écoutez-moi bien. Goal et la figure de proue disparurent, tous deux, cette nuit-là. À l’aube, la mer rejeta le cadavre du terrien ; quant à la femme de bois, nul ne la revit jamais sur la lande.

J’ai été témoin du drame et je vous propose deux hypothèses :

Il est commode de penser que les automobilistes revinrent, au milieu de la nuit, dans l’intention d’enlever la forme qui les tentait. Le propriétaire veillait, dans son champ. Il y eut rixe ; les étrangers frappèrent Goal et crurent se débarrasser du cadavre en le jetant à l’eau. Puis ils chargèrent la figure de proue sur leur voiture et disparurent dans l’ombre complice.

Cela, c’est du film et, peut-être, de la vie.

Mais il y a la seconde hypothèse : l’aventure prodigieuse de cet homme qui, depuis des jours et des jours, prêtait l’oreille aux paroles d’un être mystérieux, né d’un arbre et fécondé par l’eau marine, d’un être qui, décloué d’une proue disparue, gardait l’ivresse du large dans sa prunelle éteinte, l’odeur des gouffres dans sa narine, la nostalgie de l’inconnu sous l’écorce de sa poitrine.

Imaginez le dialogue muet de l’homme de chair et de la femme de bois peint ; l’attirance et la contagion de certains rêves partagés… et Goal-le-Terrien suivant jusqu’aux abîmes les traces vertigineuses de la figure qui l’appelle et qui le guide ?

Cela, c’est encore du film, mais c’est mieux que de la vie.
 
 

 

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(Albert-Jean, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-troisième année, n° 15562, jeudi 28 octobre 1926  ; Edward Matthew Hale, « The Mermaid’s Rock, » huile sur toile, 1894)