C’était à Dresde, il y a deux ou trois ans.

Un ami du signataire de ces lignes, de passage dans la capitale du royaume de Saxe, se trouvait chez un débitant de comestibles où il faisait emplette de quelques provisions de route. On le servait lentement, soignant l’empaquetage. Un peu fatigué, il s’était assis près du comptoir et, machinalement, pendant que le marchand disposait jambon et saucisses dans un petit panier, ses yeux s’étaient fixés sur de vieux papiers manuscrits, destinés sans nul doute à envelopper les graisseuses acquisitions des clients.

Il y en avait un à moitié déchiré, dont il essaya de reconstituer les phrases tronquées :
 
 

 

« Ce qu’il avait aperçu dans l’onde eut….. un Parisien, un Vien….. ou un habitant de Dresde fait fuir….. C’était une baig….. une nue….. traçant son….. rose dans la mer sombre….. Quel….. satanique, quel redoutable sortil….. »
 

D’autres feuillets gisaient épars au milieu des charcuteries variées. Il les parcourut et sa lecture l’intéressa énormément.

« D’où vous viennent ces manuscrits ? demanda mon ami au boutiquier.

– Ma foi ! répondit le bonhomme un peu étonné, ils datent de loin dans la maison : un musicien qui était venu loger, chez mon aïeul, en 1813, s’était enfui un beau jour, précipitamment, ne laissant, pour acquitter son loyer, qu’une malle pleine de paperasses. Le musicien n’étant jamais revenu, nous avons conservé ses grimoires, de père en fils, jusqu’au moment où je pris le parti de les utiliser de cette façon. Il y en avait un grand nombre et vous voyez là tout ce qui me reste. »

Mon ami obtint sans peine que le patenté Teuton lui fît hommage de ces quelques feuilles jaunies « qui ne valaient même pas le papier imprimé pour faire de bons sacs » et, rentré chez lui, il se mit encore à relire le texte allemand, dont les rats avaient grignoté leur part, et que le temps avait presque rendu indéchiffrable.

Plus il parcourait les lignes à demi effacées, plus il était frappé par la forme étrange et quasi-symbolique qu’il y découvrait.

Il se répétait à lui-même avec obstination :

« On dirait un conte inédit d’Hoffmann ! »

Évidemment, rien ne permet de supposer que l’auteur désordonné et toujours besogneux du Luthier de Crémone ait négligé de faire éditer une seule de ses fantaisies littéraires et philosophiques. Mais mon ami se donna néanmoins des raisons excellentes et finit, à défaut de preuves matérielles, par réunir une série de probabilités qui lui parurent concluantes.

Après avoir constaté tout d’abord que le manuscrit devait être une copie, puisqu’il ne ressemblait en rien aux autographes connus d’Hoffmann, il se rappela fort à propos que le célèbre auteur des Contes fantastiques avait été amené, par les hasards d’une vie plus qu’agitée, à occuper, à Dresde, le poste, d’ailleurs très envié, de chef d’orchestre à l’Opéra National.

Cela se passait en 1813.

Or, c’est en cette même année, 1813, que Napoléon Ier entra à Dresde.

L’arrivée du vainqueur de Lützen et de Bautzen devait avoir pour conséquence la fuite précipitée de l’écrivain allemand qui, outre sa grande valeur littéraire et musicale, possédait un talent de dessinateur qui lui avait permis de faire publier, sur Napoléon, des caricatures sanglantes, dont le grand capitaine, très sensible aux atteintes du ridicule, n’eût certes pas ménagé l’auteur.

On s’explique dès lors comment Hoffmann était venu se cacher, sous un faux nom probablement, chez un charcutier de la ville, et comment il en était parti, subitement, sans même avoir le temps d’emporter les œuvres ignorées dont le conte ci-après serait la seule épave retrouvée.

À défaut de l’illustre Xavier Marmier, qui nous a si fidèlement mis en français le bagage littéraire du grand conteur allemand, mon ami s’est efforcé de me fournir une traduction fort convenable du texte reconstitué par lui. C’est cette traduction que je reproduis ici sans plus de commentaires.
 

*

 

La nature, qui a multiplié sur les côtes de la Norvège les falaises gigantesques couronnées de pins, n’a montré nulle part plus d’imprévu et de pittoresque grandiose que dans cette splendide baie de Vaagen au fond de laquelle apparaissent les maisons blanches et rouges de Bergen.

C’est à la pointe occidentale de la baie, assez loin de la ville, que se trouvait le rocher dentelé par la mer, posé comme sur un piédestal d’algues et de varechs, couvert pourtant de mousses et d’arbres éternellement verts, où Christian Vogt aimait venir rêver.

Peu d’êtres humains sont aussi rudement trempés que l’était Christian pour les luttes de la vie. Âme haute, noble et virile dans un corps d’acier ; intelligence hors ligne développée par de saines et fortes études ; il se trouvait tout à fait déplacé à Bergen, au milieu d’une population affairée de pêcheurs et de marins, de gros commerçants dont la vie s’écoulait derrière un comptoir ou à cheval sur un tonneau. Il évitait les séductions mondaines, ne fréquentait jamais les cabarets, semblait se réserver pour quelque grande tâche inconnue. Il était de la trempe des hommes dont on fait les héros célèbres, les bienfaiteurs de l’humanité, et qui deviennent les instruments de la destinée, lorsque la destinée veut bien n’en pas faire son jouet.

Christian était taciturne ; non qu’il fût misanthrope, mais parce qu’il ne voyait autour de lui que futilité dans les esprits ; hormis le vieux prêtre qui, avant de mourir, avait eu le temps d’en faire un homme de cœur et de savoir, il ne trouva jamais à qui parler, ni qui pût lui répondre.

Dieu l’avait isolé sur la terre, premièrement en le rendant orphelin dès les jeunes ans – puis aussi en lui attribuant ce total des supériorités qui manquent à tant d’autres hommes.

Chaque jour, alors que le soleil penchait déjà vers l’horizon, Christian venait contempler l’immense infini de l’Océan, du haut de la falaise en promontoire que le mystérieux travail des siècles a dressé comme une sentinelle fantastique à l’entrée de la baie de Vaagen.

Dans sa muette et mystique observation, dans son recueillement sublime et profond, Christian n’était jamais seul. Il croyait vivre au milieu de tout un monde inconnu, entouré d’esprits surnaturels qui comprenaient sa pensée, ses rêves, son ambition vague et encore indéterminée.
 

Un jour, prêtant l’oreille à la sourde mélopée de l’Océan et cherchant à concevoir ce que le lointain horizon ne lui montrait pas, il venait de s’écrier avec une noble impatience :

« Que pourrai-je faire de grand ? »

Son attention fut attirée au bas des falaises par un clapotement léger qui, malgré son peu d’intensité, se faisait entendre au milieu des bruits plus imposants de la vague brisée contre le roc.

Christian se pencha, jeta les yeux tout en bas, poussa un cri inexprimable, se leva d’un seul bond et s’enfuit sans retourner la tête.
 

Ce qu’il avait aperçu dans l’onde n’eût pas fait fuir un habitant de Vienne, de Dresde ou de Paris.

C’était une baigneuse, une femme nue, traçant un sillon rose dans la mer sombre.

Quel éblouissement satanique, quel sortilège redoutable pour cet homme chaste et robuste !

L’aspect de ce corps aux contours voluptueux l’affola et le sourire de la jolie nageuse lui resta gravé dans les yeux et dans le cœur.

Car il avait eu, malgré la rapidité de sa retraite, le temps de voir que cette femme lui souriait. Elle lui avait souri, en effet, béatement, impudiquement, sans gêne et sans souci apparent de son invraisemblable nudité.
 

Le lendemain, Christian ne revint pas.

Il s’enferma, se claquemura dans une vaine et stérile méditation, songeant quand même, et malgré lui, à l’apparition de la veille.

Cette apparition se reproduisit en rêve et le réveil fut comme honteux.

Christian comprit que la retraite ne pouvait qu’ajouter à l’obsession, tandis que les grands horizons qui lui étaient familiers parviendraient peut-être à détourner le cours de ses idées.

D’ailleurs, la baigneuse ne pouvait être venue là, en ce lieu presque inaccessible, que par hasard. Elle n’y reparaîtrait certainement plus ; il ne la reverrait jamais.

Et il retourna sur la falaise, plein d’assurance. La mer était calme. La vague allait mourir lentement au pied du rocher.

Christian demeura plongé dans une rêverie anxieuse. Elle n’était plus là. C’était bien ce qu’il avait espéré, mais il se surprenait à regretter l’accomplissement de son espérance. Au bout de quelques instants cependant, il entendit un clapotement léger et il revit ce beau corps que la fluidité de la mer dans laquelle il se jouait habillait à peine d’une gaze d’argent.

Christian n’avait plus peur à présent.

Loin de fuir, il contemplait ce perfide spectacle et s’abandonnait à des sensations inconnues.
 
 

 

À genoux au bord de la falaise, dans la posture qu’il n’avait jamais prise que pour élever son âme à Dieu, il regardait en bas – lui qui jusque-là avait toujours voulu voir trop haut ! – Il regardait, avec une joie superstitieuse qu’il ne se dissimulait même plus, cette femme merveilleusement belle, dont le sourire l’enivrait peu à peu.

Il était étrangement lascif, ce sourire, calme, incessant et comme figé aux lèvres vermeilles de l’admirable créature.

Vaincu, fasciné, Christian voulut se rapprocher de l’inconnue ; semblable au fanatique Hindou qui se glisse au temple, la nuit, pour voir la divinité, il profita du jour qui baissait pour descendre sans être vu, pensait-il, et la surprendre à son aise.

L’entreprise était rude et périlleuse, la falaise étant à pic et d’une hauteur assez grande ; mais Christian était fort et adroit. De plus, sa vigueur naturelle était décuplée par une surexcitation vraiment inouïe qui le métamorphosait à ses propres yeux.

Vingt fois, dans sa route improvisée au milieu de rocs prêts à se détacher, il faillit être entraîné. Il résistait à tout et continuait quand même sa terrible descente.

Les sinuosités qu’il était contraint de suivre allaient s’escarpant de plus en plus et lui firent à la fin perdre de vue et la mer, et la baigneuse, et le sourire qui l’attirait.

Lorsqu’au détour d’un rocher colossal, il se trouva enfin sur la grève, l’inconnue avait disparu.

Où était-elle ? Aucune trace, aucun vêtement sur le rivage.

D’où venait-elle donc par la haute mer ?

Le pauvre Christian rentra timidement chez lui, cherchant en vain le mot de cette énigme.

Deux jours encore, les deux jours suivants, il revit la jolie baigneuse dans les mêmes circonstances et recommença la même descente périlleuse avec le même insuccès.

Le troisième jour, il s’assit sur la grève et attendit. Car certainement, s’il n’était pas le jouet de quelque mirage diabolique, elle reviendrait, la mystérieuse créature, et rien ne pourrait l’effaroucher ni la mettre en fuite, puisqu’au lieu de descendre le long du rocher, comme les autres jours, il serait là, au moment de son arrivée, tout près d’elle, assez près pour lui parler et même pour l’atteindre. La nuit vint, chaude et étoilée. Christian ne dormit point. Il compta les heures, prêtant l’oreille aux carillons lointains de Bergen, impatient, fiévreux, saluant d’un cri de joie les premières lueurs du soleil levant. Allait-il la revoir ? Par où viendrait-elle ? Arriverait-elle dans la baie par la haute mer, ou surgirait-elle brusquement de derrière un rocher ?

L’attente fut longue. Les heures du jour s’envolèrent sans qu’il pût découvrir autre chose à la surface des vagues que les goélands au vol rapide, plein d’ondulations, ou les voiles gonflées des barques de pêche. Il sentit le désespoir envahir son âme, puis tout fut oublié devant la vision subite de la belle nageuse. Elle était là, à quelques mètres du rivage, et il ne chercha même pas à s’expliquer son apparition soudaine et surnaturelle. Il la dévora des yeux, se grisa de sa vue. Elle lui souriait toujours.

Elle s’approcha du bord, dardant sur lui son regard étrange, fixe, troublant, insoutenable, puis soudain elle décrivit un demi-cercle et s’éloigna comme pour gagner le large.

Christian était un nageur exceptionnel. Il se précipita dans l’onde avec l’impétuosité d’un jeune coursier lancé sur une piste sans fin.

En quelques instants, il eut rejoint la belle inconnue qui nageait avec une rapidité soutenue et régulière, ne semblant pas disposée à faire quoi que ce soit pour lui abréger ou lui compliquer les difficultés de sa course nautique.

Lorsqu’il arriva près d’elle, elle ne ralentit ni ne précipita sa marche.

Elle ne fit pas un geste de surprise, ne laissa pas échapper une exclamation de joie ou de terreur ; elle souriait – voilà tout.

Il resta silencieux, se contentant de l’admirer et n’osant lui parler.

Mais cette contemplation muette ne pouvait durer.

La passion du jeune homme, avivée par l’aspect de ce merveilleux corps impudique, s’exhala bientôt en aveux brûlants.

« Je t’aime ! Je t’adore ! » lui disait-il à chaque brassée qui les emportait dans l’Océan immense.

Elle ne répliquait pas, elle souriait.

« Réponds-moi, chère adorée, » soupirait-il.

Elle continua de sourire.

« Je t’aime ! » répétait-il avec une rage d’obstination.

Et toujours le seul, l’éternel sourire.
 

Le jour baissait. Il y avait déjà longtemps qu’ils nageaient tous deux, sans trêve, ni repos, sans même ralentir la monotone régularité de leurs mouvements.

Jusqu’où le conduirait-elle ?

Elle ne semblait éprouver aucune lassitude.

Le jeune homme, au contraire, se sentait fatigué. Il se maintenait par saccades pénibles et jeta un long regard derrière lui.

Spectacle grandiose et imposant !

C’était l’heure où le soleil couchant modifie, à chaque seconde, la coloration multiple de la mer. La nappe d’eau parcourue semblait immense. C’est à peine s’il voyait encore les premiers écueils blanchis par les vagues. Quant à son rocher favori, il l’aperçut, confus, indécis, imperceptible, et comme entouré d’une vapeur sinistre. Ce promontoire n’était plus qu’une tête d’épingle, et Christian se disait qu’il lui avait suffi de suivre cette silencieuse et admirable créature pour que tout ce qu’il croyait grand lui parût tout petit.
 

*

 

Cependant, ses forces étaient épuisées. Chaque lame nouvelle semblait ne venir à lui que pour l’engloutir dans ce vaste Océan dont il sentait la profondeur augmenter à mesure qu’il perdait la terre de vue.

Il appela la femme à son secours. Elle ne parut même pas l’entendre, continuant à sourire. C’en était trop. Il parvint jusqu’à elle par un effort suprême et voulut la saisir, mêlant la volupté du premier attouchement à l’étreinte éperdue de l’homme qui se noie. Mais ses mains ne rencontrèrent que des bras glacés, des épaules sur lesquelles elles glissèrent.

En même temps, il lui semblait qu’au-dessous de lui une abîme se creusait ; la mer s’ouvrait et tout se mettait à tourbillonner. Il se crut transformé en toupie, tant il tournait vite. Les nuages du ciel tournaient aussi et les grosses vagues tournaient, l’aspirant, l’attirant dans un entonnoir gigantesque. Des crabes, de dimensions colossales, lui grimpaient le long des jambes, lui chatouillaient la plante des pieds ; tandis que des pieuvres gigantesques l’enlaçaient de leurs tentacules.

Tous les monstres de la mer s’acharnaient sur son corps, pour l’entraîner au fond. Il voulut crier, l’eau lui ferma la bouche. Mais il vit, au-dessus de lui, dans les vapeurs du crépuscule, d’horribles têtes qui riaient de son agonie ; dans l’écume des vagues, de grands fantômes lui tendaient les bras ; puis l’eau lui ferma les yeux. Alors, il entendit encore, dans un sourd mugissement, des voix glapissantes qui criaient : « Tu es à nous, tu nous appartiens pour toujours ! » jusqu’au moment où l’eau lui ferma les oreilles. En même temps que le grand et éternel silence commença pour lui, il se cramponna à la créature aimée, dans une dernière convulsion.

Dominant le bruit des vagues, il se produisit aussitôt un craquement étrange, quelque chose comme un mouvement d’horlogerie qui se brise.

L’homme et la femme s’enfoncèrent ; l’eau bouillonna quelques instants.
 

*

 

Le lendemain, au fond de la baie, le flot rejeta deux corps étroitement enlacés : l’un était le cadavre déchiqueté de Christian Vogt ; l’autre était une femme mécanique, un automate dont le principal ressort était brisé.

Le visage de l’homme exprimait les tortures d’une agonie terrible.

La femme souriait.
 

On enterra l’homme et l’on fit réparer la femme.

Elle sourira toujours, car le sourire de ces poupées-là est éternel – comme le mal.
 
 

 

_____

 
 

(Arnold Mortier, « Contes du dimanche, » in Le Figaro, vingt-neuvième année, troisième série, n° 308, dimanche 4 novembre 1883 ; Collier Twentyman Smithers, « A Race with Mermaids and Tritons, » huile sur toile, 1895 ; Louis-Maurice Boutet de Monvel, « Une Sirène, » aquarelle, 1895)