Autrefois, dans l’Inde du Nord (1), il y avait un artisan qui travaillait le bois ; avec une grande ingéniosité, il fabriqua une femme en bois ; elle était d’une beauté sans égale ; avec ses vêtements, sa ceinture et ses magnifiques ornements, elle n’était point différente d’une femme réelle ; elle allait, elle venait, elle pouvait aussi servir le vin et regarder les hôtes ; la parole seule lui manquait. En ce temps, dans l’Inde du Sud, il y avait un peintre qui, lui aussi, était fort habile à peindre. L’artisan qui travaillait le bois, ayant entendu parler de lui, prépara un excellent banquet, puis il invita le peintre. Quand le peintre fut venu, l’autre chargea alors la femme en bois de servir le vin et d’offrir les mets, et cela dura depuis le matin jusqu’à la nuit. Le peintre, qui ne savait rien, pensait que c’était une femme véritable ; ses désirs devinrent extrêmes et il pensait sans cesse à elle. En ce moment, comme le soleil avait disparu, l’artisan qui travaillait le bois se retira dans sa chambre à coucher ; mais il retint le peintre en le priant de rester ; il plaça cette femme en bois à côté de lui pour le servir et dit à son hôte : « Je vous laisse intentionnellement cette femme pour que vous puissiez passer la nuit avec elle. »

Quand le maître de la maison fut rentré chez lui, la femme en bois se tenait droite auprès de la lampe ; l’hôte l’appela, mais la femme ne vint pas ; l’hôte pensa que c’était parce que cette femme avait honte qu’elle ne venait pas ; il s’avança donc et la tira par la main ; il reconnut alors quelle était en bois. Plein de confusion, il réfléchit et se dit : « Le maître de la maison m’a trompé ; je vais me venger de lui. »

Le peintre imagina donc un stratagème ; sur la muraille, il peignit sa propre image, revêtue d’habits identiques à ceux de son propre corps, une corde lui serrant le cou et ayant tout l’air d’un homme mort par strangulation ; il représenta par la peinture des mouches posées sur sa bouche et des oiseaux la becquetant. Après qu’il eut fini, il ferma la porte et se cacha sous le lit.

Quand le jour fut venu, le maître de la maison sortit ; voyant que la porte n’était pas encore ouverte, il regarda à travers ; il ne vit que l’image sur le mur de son hôte pendu ; le maître de la maison, fort effrayé, pensa qu’il était réellement mort ; il enfonça aussitôt la porte et entra pour couper la corde avec un couteau. Le peintre sortit alors de dessous le lit et l’artisan qui travaillait le bois fut très confus. Le peintre lui dit : « Vous avez pu me tromper, mais moi aussi j’ai pu vous tromper. » L’hôte et le maître de la maison étant parvenus à leurs fins, aucun d’eux n’avait été humilié par l’autre ; ils se dirent l’un à l’autre : « En ce monde, les hommes se trompent mutuellement ; en quoi cela est-il différent de ce qui vient de se passer ? » Alors, ces deux hommes reconnurent en vérité ce qu’est la tromperie ; chacun renonça à tout ce qu’il aimait pour sortir du monde et entrer en religion.
 

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(1) Extrait du Tsa pi yu king (Trip. de Tokyo, XIX, fasc. 7, p. 2 recto), ouvrage dont les diverses recensions paraissent composées de morceaux traduits dès le commencement du Ve siècle.

Comparez Schiefner, Der Mechaniker und der Maler, traduit du Kandjour (Mélanges asiatiques, vol. VII, p. 521-523) et Tibetan Tales derived from indian sources, trad. Ralston, Londres, 1882, p. 360 (où le mécanicien est un Yavana = Grec). Cf. Sylvain Lévi, Quid de Græcis…, Paris, 1890, p. 24)
 

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(Édouard Chavannes, Fables et contes de l’Inde, extraits du Tripitaka chinois ; extrait du tome I du XIVe Congrès International des Orientalistes, Paris : Ernest Leroux, 1905 ; repris dans Cinq cents Contes et apologues extraits du Tripitaka chinois et traduits en français par Édouard Chavannes, Bibliothèque de l’Institut des Hautes Études Chinoises, volume I, Paris : Imprimerie Nationale, Librairie Ernest Leroux, 1924. Gravure de Michael Maier pour l’Atalanta Fugiens [emblème 33], 1617)