C’est une de ces visions qu’il faut noter immédiatement au sortir du rêve, au risque de ne retrouver, en relisant le récit, que d’inintelligibles balbutiements. Certaines phrases, dans le sommeil, paraissent admirables et définitives. Nous avons hâte de reconquérir notre entière conscience pour noter ces expressions absolues. Mais à mesure que nous émergeons à la surface du flot de rêve, dans l’atmosphère normale, la phrase au sens si clair et si beau se transforme, sans qu’une de ses syllabes soit changée, en une suite de mots incohérents, dont l’ensemble n’est qu’absurdité. Il reste à savoir à quel moment nous avons raison. Mais la mauvaise chance à courir ne doit pas nous détourner de ce soin, car il n’en est pas toujours ainsi, en particulier quand il s’agit d’un rêve de quelque importance. Les rêves étaient prophétiques dans l’antiquité. Ils le sont encore aujourd’hui. On en est quitte, une fois la moisson faite, pour séparer et rejeter les herbes folles. Dans la nasse que ramène le pêcheur du fond des abîmes mystérieux, au milieu des algues en débris luit un beau poisson aux écailles d’or.

Mon esprit subissait à ce moment l’influence de quelques lectures. Je m’étais plongé, les jours précédents, avec ardeur et conviction, dans l’étude de la paléontologie. J’ai toujours eu du goût pour cette science. Elle est poétique. Il n’y a en elle presque rien de certain et de positif. C’est une ingénieuse création.

Il semble que j’aurais dû revoir dans mes rêves des troupeaux des plésiosaures broutant à l’ombre de fougères gigantesques. Ou encore l’homme préhistorique, armé d’une lourde massue, luttant avec l’ours des cavernes. Mais ce fut le phénomène opposé qui se produisit. Mon imagination, pour se reposer sans doute de ses voyages réitérés dans le passé, me transporta dans l’avenir.

Je me trouvai vivre au milieu d’une humanité lointaine, dans une époque impossible à préciser. Un pressentiment indéfinissable, cependant, m’avertissait que cette époque ne pouvait pas être éloignée de la nôtre de moins de mille fois mille ans. C’était une de ces notions absurdes comme on en perçoit dans les rêves, et qu’on accepte sans songer à les discuter.

Je ne songeai pas davantage à me demander comment j’avais été introduit dans ce monde étrange et nouveau. Il me fut sans aucun délai usuel et familier. Et je passai parmi ces hommes futurs, en quelques minutes sans doute, des jours, des mois et des années. Les maisons où leur existence évoluait ne me parurent pas sensiblement différentes des actuelles. J’y remarquai seulement une prédominance exclusive de la ligne courbe. On cherchait vainement pour trouver un angle. Ceux des murs étaient arrondis. D’après ce que je pus comprendre des principes scientifiques, toute la géométrie découlait du cercle, de l’ellipse et des figures analogues. Il me fut absolument impossible, au cours de mes conversations avec les savants, de leur donner la moindre idée du triangle. Encore moins fus-je compris quand j’essayai de leur proposer la formule religieuse du même concept, avec le point initial, le père, d’où l’on ne peut tracer qu’une ligne pour arriver au point opposé, le fils unique, et le dernier que l’on peut atteindre en partant indifféremment de l’un ou de l’autre, troisième élément de la trinité, qui, dans notre symbole apostolique, procède du père et du fils. Car ils n’avaient aucune idée, non plus, de la religion. Je ne pus leur faire entendre ce terme qu’au sens étymologique, celui de lien, et bien imparfaitement encore ; un seul mot, déjà archaïque, représentait dans leur langue toutes les conceptions analogues : chaîne, contrainte, empêchement, entrave, étroitesse d’esprit. Leur vocabulaire, à certains points de vue, était fort restreint.

Les gestes des gens, eux-mêmes, avaient quelque chose de circulaire. Leurs façons étaient courtoises et leurs paroles onctueuses. L’animal se dissimulait chez eux infiniment mieux que chez nous. Ils parlaient d’ailleurs fort peu. Une longue habitude de vivre les faisait se comprendre à demi-mot.

La forme de leur corps était peu différente de l’ancienne. Ou plutôt, c’était la même forme dans sa perfection. Les yeux, le nez, la bouche, d’un dessin idéal, étaient disposés comme ils le sont aujourd’hui. Il n’y avait qu’un détail, très important d’ailleurs, dans l’ensemble du visage, en contradiction absolue avec l’arrangement actuel. Qu’on suppose, par exemple, pour s’en faire une idée, la bouche à la place où sont chez nous les yeux, ou quelque chose semblable. Mais ce n’était pas cela. Il m’est défendu d’en dire davantage. Un sentiment analogue, par son caractère impérieux, à ce que nous appelons aujourd’hui la pudeur, bien que de tout autre nature, interdisait absolument de faire la moindre allusion à cette disposition physique. Et j’aurais trop peur, si je trompais ce silence sacré, de me retrouver en rêve au sein de cette humanité future et de subir les affres de la mort la plus effroyable, en expiation de l’inexpiable péché.

Cependant, je paraissais, malgré ma rapide accoutumance, quelque chose comme un étranger, et un étranger de distinction. Il n’était point de fête qu’on ne me fît. J’assistai à plusieurs dîners de cérémonie. Et ici j’ai bien peur que ma description manque d’originalité. Mais nos rêves, et les plus étranges, empruntent leurs éléments à l’expérience terrestre, et je dus me souvenir des tentatives faites de nos jours pour réduire la nourriture à son minimum de volume. Des savants ont pensé que les éléments substantiels peuvent être isolés et présentés sous une forme chimique. L’azote, le carbone, l’hydrogène, sont assimilables autrement qu’en encombrantes combinaisons. On n’a pas réalisé de nos jours encore ce progrès qui permettrait d’emporter dans une cassette un mois de vivres pour une troupe en campagne. Le problème se complique du fait qu’il ne suffit pas de nourrir le corps, mais qu’il faut encore fournir une masse suffisante au travail musculaire et autre des organes digestifs, tant que ces organes, par l’accoutumance, ne se seront pas modifiés dans le sens voulu. Il n’est pas étonnant, cependant, que dans mon rêve, j’aie vu des repas servis sur de minuscules soucoupes, où l’appétit le plus redoutable était satisfait d’une pilule grosse comme un petit pois. Le snobisme, d’ailleurs, ne perdait pas non plus ses droits. Certains convives, pour faire preuves d’habitudes raffinées, affectaient de se nourrir de pilules ridiculement petites. J’en vis qui cherchaient dans leur assiette, sous un microscope, à la pointe d’une aiguille, d’invisibles aliments. L’intérêt qui s’attachait à leur personne me parut être analogue à l’estime où nous tenons les fins gourmets.

Il faut maintenant que je dise un mot de la façon dont ces hommes respiraient. À mon apparition chez eux, il me sembla me réveiller, avec la sensation d’un malaise inexprimable. J’ouvris les yeux et je me trouvai couché sur le bord d’un trottoir. Un cercle de curieux m’entourait, cependant qu’un homme à la figure grave, penché vers moi, tenait sous mon nez une tablette d’un bleu transparent dont l’odeur forte me ranimait. Quand j’eus repris mes sens, il m’engagea vivement, par gestes, à garder la tablette sous mon nez. Je sus plus tard que c’était de l’air solidifié, et que l’on respirait par émanation.

Depuis longtemps, en effet, tout l’oxygène, ou presque tout l’oxygène de l’air, avait disparu. Nous nous plaignons que, dans nos villes, on mesure l’air et l’espace, et qu’il faille payer pour respirer, comme pour manger. Mais ici ce n’était pas un paradoxe ; on achetait l’air, rigoureusement. Il me fut impossible de savoir si cette suppression de l’oxygène avait pour cause le vouloir de l’homme, ou un phénomène naturel. Je vis les tablettes bleuâtres et translucides que l’on vendait chez les marchands. Mais je n’eus pas le loisir de m’informer si elles provenaient de fabriques ou de mines. Peut-être des industriels avaient accaparé le fluide, et, au moyen de machines puissantes, l’avaient condensé. Peut-être la transformation s’était produite spontanément, par la suite des âges révolus. Et l’air épaissi, se réfugiant au sein de la terre, s’était lentement solidifié, comme les végétaux primitifs pour former la houille. Je ne pus résoudre ce problème, ou je ne m’en préoccupai pas.

Évidemment, en des conditions pareilles, on ne devrait pas prétendre respirer plusieurs fois à la minute, comme nous le faisons sans y prendre garde. Mais les baleines respirent à de longs intervalles, et ce sont des animaux avec des poumons comme nous. Une éducation lente, une adaptation, pour mieux dire, avait amené ces hommes à user de l’air comme nous faisons des aliments. Leur organisme s’accommodait à la nécessité. De temps en temps, on voyait les gens prendre leurs tablettes et respirer plusieurs fois, profondément. Je pense, en outre, que cet air, composé d’oxygène presque pur, était plus vivifiant, et qu’il était moins nécessaire de multiplier les aspirations.

L’air étant devenu d’un usage semblable à celui de la nourriture, on achetait les tablettes, comme du pain. Il y avait des boutiques dans les rues. Le prix de l’air variait suivant le cours. S’il s’élevait trop, le peuple se révoltait. Et des hommes larges, à figures rougeaudes, respiraient insolemment, à plein nez et à pleine bouche, de belles tablettes bleues, tandis que de pauvres diables s’épuisaient sur quelques débris d’air sale et poussiéreux, qu’ils avaient ramassé au coin d’une borne. Ou bien ils s’arrêtaient auprès des passants et, timidement, demandaient l’aumône. Certains n’avaient pas respiré depuis trois jours.

Comme on avait supprimé l’atmosphère vivifiante, une autre la remplaçait, et cette simple transposition avait permis de résoudre le problème de la navigation aérienne. Une couche de gaz neutre, fort dense, montait à plusieurs centaines de milles et faisait le tour du globe.

Des savants avaient un beau jour donné la formule pour le fabriquer indéfiniment. Avec des ailes de dimension moyenne, les hommes volaient sans efforts. J’eus l’impression, dès le premier jour, après un bref apprentissage, non pas de voler, mais de nager, et cela sans la crainte d’être submergé. Bientôt, je n’eus plus aucune crainte, et pus me livrer tout entier à la joie de planer librement au-dessus de la terre impérieuse, qui jadis me retenait de ses mains de plomb.

Cette joie était surhumaine. Ce n’est qu’en rêve que nous avons cette illusion de voler, et, encore, le plus souvent, ce vol n’est qu’un effleurement onduleux, à quelques mètres du sol. Mais, d’un bond, comme on saute un ruisseau, je m’élançais au-delà des monuments et des collines, loin du sol disparu soudain. Je ne sentais plus le poids de mon corps. Certaines ivresses, dit-on, celle de l’éther, par exemple, procurent cette sensation de délivrance. Mais ici j’étais plongé dans l’éther.

Et comme la vie, dans son ensemble, était devenue légère ! On ne partait plus en voyage, sur de lourdes machines terre à terre, mais on s’envolait. Plus de route, plus de rails et de barrières, mais de sveltes apparitions glissant dans l’espace avec aussi peu de crainte de se rencontrer que les étoiles dans l’azur. C’était la conquête, pour le mouvement, de la troisième dimension.

Par les belles nuits, on voyait les amoureux ensemble prendre leur essor, du haut d’une tour ou d’une colline. Leurs ailes blanchissaient sous la lune. Parfois, deux formes légères, emportées par leur ivresse, montaient si haut dans l’espace qu’elles ne redescendaient pas.

Les ailes étaient prises à une sorte particulière d’oiseaux, que l’on élevait dans ce but. C’était une race de forte taille, à grandes ailes vigoureuses, obtenue sans doute par des croisements. Quand ils étaient arrivés à leur plein développement, on désarticulait les ailes, pour les adapter au corps humain. On apprenait aux enfants à voler, comme à marcher. Chacun recevait des ailes quand il était assez fort.

Les bras, d’ailleurs, par l’adaptation héréditaire, avaient pris peu à peu une force et un développement prodigieux. Et l’on espérait qu’un jour les enfants naîtraient avec des ailes. Depuis longtemps, on se rendait compte de la supériorité des oiseaux sur nous, encore que nous ne puissions à l’heure actuelle les connaître qu’incomplètement. Leur demeure est la haute sphère, et ceux que nous voyons ne forment qu’une minorité. Nous n’avons nul droit de juger leur ensemble d’après les rares individus descendus jusqu’à nous. Ainsi les poissons ne se font une idée de ce que nous pouvons être que par les plongeurs et les noyés.

Leur race est plus parfaite que la nôtre, car elle a plus évolué. Ils ignorent les lourds travaux et la gésine difforme. Ils naissent d’un œuf solitaire comme le monde dans les anciennes cosmogonies.

La conquête de l’espace n’avait pas été sans difficultés. On me dit les terribles guerres auxquelles cette rivalité donna lieu. Mais notre espèce, une fois de plus, avait triomphé des autres. À mesure que disparaissait l’air respirable, des cadavres emplumés couvrirent plus nombreux le sol. Tant qu’il ne resta plus rien des tourterelles et des vautours, ni des formes jamais vues qu’on vit descendre successivement des hauteurs plus ou moins lointaines où leurs poumons éclataient. Des monstres apocalyptiques tombèrent en tournoyant au pied des foules épouvantées. Et, un jour, il n’y eut plus que la seule race gardée pour l’usage de ses ailes, et que ses formes robustes avaient désignée à ce choix.

Ces choses me furent contées, pendant que, voluptueusement, je planais au-dessus de ce monde étrange. Une ville se déroulait sous mes yeux. Je vis des terrasses d’où fuyaient des ailes. Et je dépassais les blanches terrasses quand j’aperçus, près des portes de la ville, entre de hautes murailles, une sorte de fossé large et profond. Il y avait au creux de la fosse des masses noires qui s’agitaient, en de vains sautillements, comme d’éternels blessés. Auprès d’elles, dans la poussière et l’ordure, gisaient des fragments d’air que ces bêtes se disputaient voracement. Et je reconnus, avec une angoisse et une pitié soudaine, à leurs moignons désarticulés, les corps mutilés des oiseaux à qui les ailes humaines étaient empruntées…
 
 

_____

 
 

(Gabriel de Lautrec, in La Vengeance du portrait ovale, Paris : Éditions du Roseau, 1922 ; Remedios Varo, « La Création des oiseaux, » 1957)