À HENRI BRUNEEL

 

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Je travaillais paisiblement dans mon cabinet quand j’y vis entrer une vieille femme dont les vêtements, le langage et la tournure indiquaient la plus pure origine du quartier Saint-Sauveur. Elle se disait chargée par une jeune fille mourante de venir me chercher pour recueillir de dernières et importantes paroles. Je suivis mon guide à travers les rues peu propres de notre ville jusqu’à la place Wicar. Aux environs, j’entrai dans une maison de pauvre apparence, traversai un corridor dont les briques n’avaient jamais reçu la parure superflue de la chaux, grimpai un escalier sur lequel maints sabots avaient laissé leur trace marécageuse, puis je pénétrai dans une chambre dont les solives se montraient cyniquement à nu, tendues de toiles d’araignées ; les murs étaient tapissés de mortier non recouvert, et les fenêtres fermées à demi de verre, à demi de papier.

Bientôt, une porte s’ouvrit et l’on me fit entrer dans l’appartement voisin. Qui fut bien surpris ? Ce fut moi, lorsque je trouvai là des tentures de damas blanc qui couvraient les parois et le plafond, de floconneux tapis de même teinte sous les pieds, une garniture d’argent sur la cheminée, pendule et candélabres, et sur les meubles des housses de velours blanc. Près du feu était assise une gracieuse petite femme qui, sur son peignoir de satin, sur ses pantoufles d’hermine, portait encore la même couleur.

Pendant qu’elle me considérait d’un air narquois et me laissait voir son sémillant visage encadré de cheveux blonds négligemment relevés, je lui demandai :

« Madame, est-ce vous qui êtes la mourante ?

– Peut-être bien, monsieur. Ne sommes-nous pas tous sur cette pente qui conduit au trépas, et chaque pas que nous y faisons, chaque jour qui s’écoule ne nous annonce-t-il pas l’approche de la mort ?

– Mais on m’avait parlé d’une personne malade, gravement malade.

– Eh ! mon Dieu, en est-il un aujourd’hui parmi nous qui jouisse véritablement de la santé et ne soit pas atteint de ce que nos médecins appellent les affections nerveuses et nos confesseurs le mal du siècle ?

– Mais, madame, à quoi donc puis-je vous être utile ?

– Vous le saurez tout à l’heure. Veuillez, maintenant, partager mon déjeuner. Nous causerons mieux à table. »

Aussitôt entrèrent de petits nègres, capricieusement et richement vêtus, qui servirent une table splendide. La vaisselle plate, les surtouts d’argent, les carafes ciselées brillaient sur de magnifiques linges damassés. Pendant ce temps, un doux et petit orchestre composé de deux violons, une basse, une flûte et un hautbois, nous jouait quelques œuvres simples des grands maîtres.

La vue de ces splendeurs me fit parler du luxe de notre temps, des fortunes rapidement acquises et des moyens nouveaux d’arriver à la richesse. En traitant ce sujet, je levai les yeux, et un éblouissement me prit. Il me sembla que j’étais dans une chambre sale, laide et nue ; que je mangeais du lard aux choux en société d’une femme ni jeune ni jolie. La voix de la petite dame qui m’offrait une aile de perdreau me tira de ma rêverie et je me retrouvai dans l’appartement somptueux.

Nous nous entretînmes alors des arts et de leurs séductions ; nous cherchâmes ensemble, au milieu de rires, de plaisanteries et d’aperçus réfléchis de ma part, vifs et spontanés de la sienne, des rapports entre la peinture et la musique. À propos des Titien, je fus amené à parler de Venise et du patriotisme de ses habitants. Puis j’établis des comparaisons entre le caractère des hommes de ce temps et celui des hommes au milieu desquels nous vivons. Je m’arrêtai à ceux-ci, et fis la peinture de leurs mœurs. À cet instant, le vertige me reprit ; la vaisselle plate qu’on me présentait, garnie de gelée au marasquin, ne me parut plus qu’une écuelle de terre brune sur laquelle gisait un morceau de fromage. Ce que j’avais pris pour un orchestre exercé n’était qu’un orgue de Barbarie jouant au coin de la rue. Un méchant paillasson remplaçait le tapis mœlleux que j’avais cru avoir sous les pieds et une bonne grosse marchande, portant chaîne d’or massif, s’étalait sur le siège où j’avais vu tout à l’heure une si belle créature. Peu à peu, ces visions s’effacèrent, et le boudoir parisien reparut de nouveau. Mais, inquiet et curieux, j’observai mieux ce qui se passait autour de moi. Je le remarquai bientôt lorsque la conversation ramenait les idées de ma petite hôtesse sur un sujet délicat ou élevé, tout l’appartement resplendissait d’éclat et de bonheur ; mais si j’effleurais quelque matière vulgaire ou pédantesque, les meubles, les plats, les mets prenaient des airs gourmés officiels et ennuyeux. Si elle parlait, le soleil se montrait à la fenêtre et répandait ses rayons sur nos têtes. Si elle se taisait, le brouillard entrait dans la chambre, la cheminée fumait, le vent fermait les volets. Elle-même prenait part à ses métamorphoses ; souriant, elle était svelte et délicate ; bâillant, elle engraissait à vue d’œil et perdait toute distinction.

« Qui donc êtes-vous ? » lui demandai-je avec anxiété.

Au lieu de me répondre, elle sauta avec légèreté sur la table et s’y étendit gracieusement en faisant sonner autour d’elle les verres et les porcelaines. Elle replia les bras sous le menton, redressa la tête et je vis devant moi le Sphinx le plus séduisant. Un ruban tressé dans les cheveux imitait les bandelettes traditionnelles, les ongles meurtriers étaient figurés par des gants de fourrure où se perdaient les petites mains ; la croupe était formée par l’ampleur d’une crinoline harmonieusement portée ; et je ne sais quel bout de zibeline pendant de la ceinture faisait penser à la queue des monstres égyptiens.

« Me reconnais-tu maintenant ? dit-elle.

– Parfaitement ; mais j’admire seulement les transitions que l’art a dû subir depuis le monolithe éthiopien jusqu’à la jupe d’acier parisienne.

– Eh ! qu’importe, si le cœur est resté le même. Compte ce que j’ai supporté, sans faiblir, de voluptés énervantes et de déceptions cruelles : puis dis-moi si ma chair douce et rosée ne vaut pas le granit rose des carrières de Memphis. Compte ce qu’il est venu se perdre, de jeunesse, de santé, de fortune, d’intelligences et d’âmes près de cette crinoline dont tu te railles et conviens que j’ai fait autant de victimes que ma grand-mère, quand elle guettait les passants sur la grand-route de Thèbes.

– Oui, dis-je en souriant, c’est là qu’elle a fait la malheureuse rencontre d’Œdipe.

– Aurais-tu la prétention de ressembler à ce devineur d’énigmes ?

– Peut-être.

– Alors, désigne-moi l’être dont le sourire transforme les chaumières en palais.

– C’est peu difficile.

– Un moment. Penses-y bien. Ne me dis pas que c’est le soleil, je te citerai des jours brumeux pleins de joies et d’ivresses. Ne me dis pas que c’est la jeunesse, je te rappellerai de vieux cœurs tout émus de tendresses et d’élans. Ne me dis pas non plus que c’est l’amour ; je te renverrai aux cénobites transportés de foi et d’enthousiasme. Ne me dis pas enfin que c’est la poésie, car je te trouverai des mathématiciens enivrés de leurs lois et de leurs découvertes. Maintenant parle, je t’écoute, prête à me lancer dans la mer de l’oubli, si tu triomphes ; prête à te dévorer, si tu renonces. »

Et elle me montrait une rangée de dents blanches, plus redoutables que celles des tigres et des requins.

« C’est, répondis-je, c’est l’Imagination, servie et respectée pour elle-même. Celui qui a compris ce doux culte en ressent partout les bienfaisants effets. La femme qu’il aime, le nid qu’il habite, le vin qu’il boit en compagnie d’amis, les arts qu’il cultive, les idées qu’il embrasse, il les voit sous les rayons séduisants de ta splendeur. Le monde lui-même est illuminé de ton sourire et il n’y a plus de place ténébreuse où puissent se cacher les haines et les jalousies. Si les vices du siècle assiègent ton fidèle, ô mon sphinx bien-aimé, tu le défends contre toute épreuve, car il a puisé dans ta fréquentation un goût des bons sentiments, un dédain des petitesses qui le sauve. Dans ta beauté multiple, tu réunis en effet la grâce de la femme à la force du lion, rassemblant ainsi les deux types suprêmes que la poésie des grands génies et le langage des peuples ont toujours célébrés.

Mais celui qui, loin de te servir, veut se servir de toi, celui qui ne voit dans l’esprit de l’homme qu’une machine à succès, à grandes positions, à fortune, à plaisirs vulgaires, à voluptés communes, il se ferme la porte du monde où tu vis. Banni de ce séjour enchanteur et enchanté, il lui faut des joies épaisses, qu’on puisse mettre sur la balance en équilibre avec un sac d’écus. Le réalisme devient son guide et lui dit à chaque pas : « Regarde ce ton criard, tâte cette forme anguleuse, écoute et retiens bien cette pensée commune, ce mot grossier. » Il ne voit bientôt plus autre chose, et c’est ainsi qu’il retrouve en toi le monstre antique, la fille de marbre, le granit féminin qui le broie, le meurtrit, le brise et le dévore. Il ne sait plus te deviner, car il a perdu le sens de ton sourire, de cette gaieté douce, de cette humeur facile, de cette simplicité de cœur dont tu illumines tout ce qui t’approche. Il ne rit que de méchanceté, du plaisir qu’il éprouve à nuire, de l’agrément qu’il trouve à éreinter. Il ne tient plus le langage de la conscience et du cœur ; il ne trouve plus qu’une phraséologie artificielle, pour parler de devoirs factices, pour consacrer toutes les conventions d’une société pédante et dissimulée. Il ne sait faire qu’une école, une prison, un hôpital, de cette terre où tu répands à pleins flots la franchise et l’amitié. » (1)

Pendant que je parlais encore, la fée poussa du coude un flacon de vin de champagne qui se trouvait à ses côtés. La bouteille se renversa sur le bord de la table et laissa couler à terre un filet de liquide clair et mousseux. Le flot grandit, crût, s’étendit, s’agrandit, remplit la chambre, en emporta les murs, et j’aperçus devant moi un étang, puis un lac, puis une mer : l’océan de la vie.

Le sphinx, comme son aïeule, se lança dans les flots, mais ne tarda guère à reparaître, et, nageant avec grâce, arrima sa ceinture à la poupe d’un petit bateau bien gréé, sur lequel je me réfugiai, et sur lequel je compte naviguer longtemps encore à la remorque de l’Imagination.
 

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(1) On est prié de ne pas comparer ce discours avec ceux du même genre que Mentor tient à Télémaque.
 

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(Albert Dupuis [Albert Lhermite], in Revue du mois littéraire et artistique, novembre 1860 ; František Kupka, « La Voie du silence, » c. 1903 ; Gustave Doré, « Le secret du Sphinx, » 1884)