Villiers de l’Isle-Adam fut un parnassien d’avant le Parnasse, car il fut mon premier et mon plus cher collaborateur à la Revue fantaisiste.

« À vingt ans, dit M. Henri Laujol, on vit arriver à Paris ce fils de Bretagne, aux allures conquérantes, dont les poches débordaient de manuscrits et de parchemins. Il crut d’abord de son devoir de se ruiner de fond en comble, et, cette besogne faite, il repartit pour sa province en laissant à ses amis stupéfaits l’impression du jeune homme le plus magnifiquement doué de sa génération. »

Maintenant, après tant d’années de labeur et de misère, il est reparti pour un autre pays plus lointain, « celui d’où encore nul pèlerin n’est revenu. » Mais, catholique de race et de foi, il ne douta jamais de ses destinées futures ; et il arrive aux âmes ce qu’elles ont cru. Donc, quant à lui, il n’a pas cessé d’être ; c’est pour nous qu’il est mort ; la France a perdu le plus hautain et le plus magnifique rêveur de la seconde moitié de notre âge ; à vrai dire, occupée d’autres soins, attentive à de plus aimables talents ou à de plus accessibles génies, elle n’avait point paru connaître l’honneur qu’était pour elle l’œuvre de Villiers de l’Isle-Adam ; elle commence de s’en apercevoir.

Un jour, le poète d’Axel et de l’Ève future me conta, en un plus beau langage, la légende que voici : « Il y avait une fois, dans la mer de Bretagne, une pierre obscure que battaient la querelle des ondes et les nageoires des grands poissons ; elle était toute couverte de lichens et de gluantes algues. Elle paraissait n’accorder aucune attention, – ce qui était naturel puisqu’elle était une pierre, – aux mouvements de l’eau bleue et verte, à la beauté des végétations sous-marines accrochées aux rocs comme des fleurs noyées ; rien ne la tirait de son apparente inertie. Si, par suite de quelque naufrage, sombraient à côté d’elle des galions d’où s’effondraient des tonnes d’or, elle ne daignait pas s’étonner de ces richesses étincelantes ; même, elle ne voyait pas les cadavres des passagers ou des matelots. Elle était comme dans un impassible exil de tout. Or, une fois, un très bon saint, qui ne se contentait pas de marcher sur les flots, mais qui, en sa charité infinie, descendait dans la mer pour bénir ceux qui moururent sans confession, remarqua cette pierre et s’irrita de la voir si obtinément indifférente. « Morceau de roche, lui dit-il, pourquoi ne t’inquiètes-tu point des choses qui vivent et qui meurent autour de toi ? pourquoi restes-tu, depuis tant de milliers de siècles, immobile et comme sans pensée ? » La pierre répondit : « C’est qu’à travers l’énorme épaisseur de l’eau, sous les tempêtes ou la lourde accalmie, je considère éternellement, tout au haut du ciel, la plus lointaine des étoiles ! et, quand elle disparaît, j’attends qu’elle se lève. – Voilà une singulière façon de passer le temps, dit le saint. Qu’as-tu gagné, toi, pauvre chose, à contempler un astre ? – Écarte, répliqua la pierre, les algues et les lichens qui me couvrent. » L’homme écarta les herbes marines. Alors, il vit que la pierre était toute de diamant et qu’elle rayonnait, aussi splendide que les plus lumineuses constellations de l’azur. »

C’est à ce diamant, fait de clarté céleste, que ressembla l’esprit qui nous a quittés ; à force de guetter ardemment, obstinément, éperdument, la radieuse gloire de l’Idéal, il devint clair et rayonnant comme elle. On négligea trop longtemps d’écarter les lichens et les algues. Mais voici la Mort qui, de sa main voilée, lève les voiles. On verra, telle qu’elle fut, cette âme, et l’on s’étonnera de ses splendeurs trop longtemps ignorées.

Villiers de l’Isle-Adam a vécu dans le rêve, par le rêve, pour le rêve. À aucun instant il n’a cessé d’être fidèle à l’étoile. Même lorsque, dans les heures de jour, elle demeurait éteinte, il la retrouvait encore dans l’éblouissement et dans l’amour de l’avoir vue. Il passa parmi nous avec la constante préoccupation de l’en-deçà ou de l’au-delà de l’humanité. Sans doute il ne pouvait pas, étant vivant, s’abstraire de la vie ; il s’est aperçu des événements politiques, des écoles littéraires, des désastres, des renommées, de toutes les réalités voisines, mais, ce qui existait, il le voyait à travers le reflet de sa propre lueur, et rien ne pouvait arriver jusqu’à lui qui ne fût presque devenu lui-même ; de là l’originalité prodigieuse de son œuvre.

Il ne faut pas, – abusé par ce mot facilement banal : le rêve, – confondre Villiers de l’Isle-Adam avec ces absurdes et chimériques songe-creux qui se croient quittes envers l’idéal lorsqu’ils ont suffisamment parlé du lointain sur la mer, ou de l’infini des crépuscules, ou de leur âme dédaigneuse des vulgarités, – plus vulgaire qu’elles, – ou de leur cœur incompris. Ces chanteurs de romances n’ont rien de commun avec le puissant esprit qui tant de fois nous éclaira et nous transporta. Il dédaignait de s’inutiliser dans les inconsistantes chimères où se plaisent orgueilleusement les bourgeois poétiques. Il interrogeait le réel, palpait le vrai, s’informait du pratique. En un mot, il admettait le moment, ne rougissait pas d’être un homme, en attendant mieux. Mais, grâce à une clairvoyance particulière, – une clairvoyance d’illuminé, – il démêlait, dans les choses communes, ce que n’y voient point les âmes communes ; il emportait la réalité dans sa pensée pour l’y sublimiser. Il était l’idéalisateur de la vie. Ni la plus banale politique ni la plus obscure science ne le rebutaient. Il a publié des placards séditieux ! Il a fait ce livre incomparable, L’Ève future ! Mais, dans ces pages, inévitablement, les choses, transformées par la magie de sa vision, devenaient grandioses de sa grandeur, lumineuses de sa clarté intime. Avec presque tout, il a fait de l’Idéal. On peut dire qu’il existait dans son esprit, qu’il existe dans son œuvre un dix-neuvième siècle radicalement différent du XIXe siècle tel que le conçoit la généralité des modernes. Mais, de sembler imaginaire, il n’en est pas moins réel, d’une réalité plus vraie peut-être que la vérité même ; par la sincérité et la puissance de sa faculté transfiguratrice, Villiers de l’Isle-Adam impose la foi en ses conceptions à tous ceux que ne déconcerte pas le grandissement de l’homme quelconque jusqu’au héros sublime ou jusqu’à l’énorme bouffon, et de l’anecdote jusqu’à l’épopée.

Cependant, il est des choses si viles et des êtres si bas, que la plus clémente rêverie ne saurait les magnifier jusqu’à les rendre intéressants aux penseurs. Même sous le rayon de l’étoile, ils restent gris et sales. À l’égard de ces choses, de ces êtres, qu’a fait Villiers de l’Isle-Adam ? Il ne pouvait pas ne pas les voir ; ils étalent leur stupide et impudente vraisemblance. Eh bien, puisqu’il lui était impossible de les hausser jusqu’à lui, puisqu’ils étaient la vilenie et la bêtise irrémédiables, il les a bafoués, avec quel imperturbable mépris ! Et cet esprit, en qui vivait, suprême, presque divin, le pouvoir de l’idéalisation, s’est résigné à l’ironie. De là, à côté des œuvres héroïques, religieuses, comme sacrées, des livres gais avec tant d’amertume, cruellement amusants, implacables. Jamais la haine de la médiocrité, de l’hypocrisie, de l’égoïsme n’a été si subtile, si sournoise, que dans certains contes de Villiers de l’Isle-Adam. Il ne fait pas aux imbéciles, – fussent-ils des méchants, – l’honneur d’une franche colère. Non, il s’approche d’eux, avec politesse, les amadoue, les câline, parle leur langage, imite leurs gestes ; ils peuvent penser parfois qu’il est l’un des leurs, qu’il ne vaut pas mieux qu’eux, ou qu’il est leur dupe, qu’il croit à leur fausse vertu, à leur bonhomie, à leur conscience paisible ; il leur fait risette, d’un air naïf et bonasse ; impossible vraiment de se défier de lui ; mais, tout à coup, comme un chat qui ronronnait montre et enfonce les griffes, voici que, sans renoncer à la mielleuse douceur, au sourire toujours accommodant et si bénin, son ironie s’échappe, empoigne, déchire, pince et mord et fait sortir le sang ! Il a vengé l’idéal que ces bélîtres insultèrent.

Certes, je n’espère pas avoir donné une idée même lointaine de l’extraordinaire poète qui n’est plus. C’est à peine si j’ai fait entrevoir le rêveur et le railleur qui, si logiquement, s’accordaient chez Villiers de l’Isle-Adam en une parfaite harmonie. Je n’ai même pas parlé de son admirable prose, nombreuse et pompeuse comme les plus beaux vers ; et j’ajouterai seulement quelques mots. Je crois très fermement que, de tous les poètes de la génération appelée parnassienne, aucun ne fut plus superbement doué que celui dont mes amis et moi nous pleurons encore la perte, survenue à l’heure où sa pensée se haussait aux plus sublimes grandeurs. Il eut vraiment cette flamme divine que nous nommons génie. C’est ce que M. Henry Laujol avait justement pressenti. Et parce que, en même temps qu’un inspiré, il fut un artiste savant, un écrivain maître et sûr de soi, son œuvre ne périra point. Déjà l’on peut prévoir les admirations prochaines qui glorifieront son avenir posthume. Elles viendront bien tard. Un peu de justice, lui vivant, l’eût empêché de mourir, peut-être. En notre douleur, il nous reste du moins cette consolation, – et cette fierté, – d’avoir soutenu Villiers de l’Isle-Adam de nos enthousiasmes fidèles, et d’avoir dit il y a vingt ans ce que tout le monde dira demain.
 
 

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(Catulle Mendès, « Villiers de l’Isle-Adam, » Rapport à M. le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts sur le mouvement poétique français de 1867 à 1900, Paris : Imprimerie nationale, 1902 ; « Portrait de Villiers de l’Isle-Adam, » eau-forte de Henry de Groux, ayant servi de frontispice aux Trois Contes de Villiers de l’Isle-Adam, Paris : La Connaissance, 1919)

 
 

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L’essentiel de cet article sur Villiers est une reprise de la notice nécrologique que lui avait consacrée Catulle Mendès dans l’Initiation en septembre 1889.
 
 

 

 

 

 

 

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(Catulle Mendès, in L’Initiation, revue philosophique indépendante des Hautes Études, deuxième année, n° 12, septembre 1889)