C’est le désir permanent des hommes que de vouloir saisir cette vérité qui est au-delà de la vérité apparente des choses. Les écrivains qui ont tenté d’enfermer dans leurs phrases ce monde irréel mais peut-être plus réel que le monde de tous les jours ont été baptisés écrivains du fantastique. Leur maître à tous est, sans conteste, Edgar Poe avec ses fameux « Contes. »

Si la postérité littéraire de Poe n’est pas nombreuse, elle est toujours présente dans nos lettres. En 1954, M. Raoul de Warren, l’auteur du très beau roman « l’Énigme du mort vivant, » est sans doute un des premiers parmi ces écrivains du mystère.
 

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Tic tac… Tic tac…

Seul le bruit monotone et insipide de la pendule se fait entendre dans la pièce privée de vie.

Tic tac…

Et les aiguilles soumises aux lois inflexibles d’une mécanique bien réglée se rejoignent à l’endroit rigoureusement prévu, puis se séparent à nouveau pour une nouvelle marche à la conquête d’une parcelle de temps.

Tic tac…

Il est 22 h. 25.

Le studio présente l’aspect le plus accueillant. Fauteuils profonds, tapis de haute laine, rayonnages garnis de livres, petites lampes de bureau diffusant une clarté très douce.

Mais il n’y a personne pour profiter de la chaleur agréable qui y règne, personne pour apprécier les délicats bibelots et les miniatures de maîtres accrochées aux murs, personne pour s’enfoncer dans le divan bas situé dans l’angle, face à la fenêtre, pour se plonger dans un des romans qui traînent sur la table ou savourer un des cigares bien alignés dans la boîte ouverte posée sur la cheminée.

Personne…

Et pourtant cette pièce confortable n’est pas faite pour rester inoccupée. Il y a quelque part dans la maison, ou peut-être dans une autre maison, ou dans la rue ou dans un train, un autobus ou un métro, un être humain dont ce studio représente le home sympathique, un être humain qui, quelques heures ou quelques jours auparavant, a introduit une clef dans le mécanisme de la pendule, a tourné cette clef de gauche à droite un certain nombre de fois et a mis le balancier en marche.

Tic tac…

Il est 22 h. 25.

Et voici que la vie pénètre brusquement dans le bureau sous la forme d’un appel téléphonique. Longuement la sonnerie retentit, mais aucune main n’est là pour y mettre fin en décrochant l’appareil posé sur la console. Le demandeur inconnu finit par se lasser. Et à nouveau seul le bruit de la pendule règne en maître.

Tic tac…

Tiens… Il est toujours 22 h. 25.
 

Dans la salle d’hôpital, le médecin de garde se penche sur la civière que l’on vient d’apporter dans le service des urgences.

Il achève de retirer le pansement provisoire largement teinté de sang.

« Fracture du crâne, diagnostique-t-il, et carabinée encore… Plus rien à faire. Question de minutes. »

Machinalement, son regard s’abaisse sur le poignet du moribond auquel est fixée une montre-bracelet.

22 h. 25.

« Je suis obligé de partir immédiatement, articule le médecin en se tournant vers son aide : vous ferez transporter ce brancard dans la pièce 416 ; prévenez aussi l’interne qui va venir me remplacer afin qu’il fasse le nécessaire au moment du décès. »

Rapidement, il fait glisser ses gants de caoutchouc, ôte la calotte blanche qu’il porte sur la tête, reboutonne sa blouse, puis s’approche du lavabo pour se savonner les mains. Dans ce geste, il découvre sa propre montre. Une expression d’étonnement passe sur son visage.

« Onze heures, constate-t-il ; elle doit avancer, à moins que ce ne soit celle de ce pauvre diable qui retarde. »

Désirant s’en assurer, il s’approche du mourant.

« J’aurais dû m’en douter, murmure-t-il, sa montre a été cassée dans sa chute. »
 
 

 

Peu à peu, le vaste hôpital s’est animé.

Au calme relatif de la nuit a succédé l’agitation matinale.

Chaque responsable a procédé à une dernière inspection et jeté un ultime coup d’œil aux « cas » les plus intéressants ou aux « sujets » les plus gravement atteints. Tout est paré, semble-t-il, lorsque, avec l’exactitude stricte qu’il s’est toujours imposée, le médecin-chef fait son entrée dans la première salle et commence sa tournée habituelle.

Dans le service des urgences, quatre malades attendent, avec une appréhension au moins égale à celle des internes, le verdict que doit prononcer tout à l’heure le maître qui va décider de leur sort.

Un bruit de pas. Le professeur vient de pénétrer dans la pièce, suivi du cortège ordinaire de ses assistants.

« Docteur, voulez-vous me présenter le livre des entrées ? »

Rapidement, l’interpellé prend le registre et le tend ouvert au médecin-chef, qui s’absorbe quelques instants dans la lecture des diagnostics figurant en face du numéro attribué à chaque personne hospitalisée. Puis la question est posée, incisive :

« Cinq urgences ? Je ne vois que quatre malades. »

Il y a un court instant de flottement dans l’assistance. Des regards furtifs sont échangés. Un malaise s’insinue. Que se passe-t-il ?

Mais l’infirmier de garde sauve la situation.

S’adressant au médecin qui était de service la nuit précédente :

« Ce doit être cet homme qui a été renversé hier soir par un autobus, rappelle-t-il ; il était dans un état désespéré. »

Et se tournant vers le professeur :

« On l’a transporté au 416. Il est sûrement mort à l’heure actuelle ; sa tête était en bouillie.

– Voyons. »

Le médecin-chef pousse la porte et s’avance vers la civière que recouvre un drap blanc. Sa main saisit le poignet de l’homme.

Glacial, il se retourne vers le chef du service.

« Pour un « justiciable » de la Morgue, il me semble se porter à merveille !… Quelle est cette plaisanterie ?

– Mais, monsieur le professeur, c’est impossible !… La voûte crânienne était complètement défoncée ! 
Le sang coulait par le nez, les
 oreilles !…

– Voyez vous-même. »


Tic tac…

Sous les doigts du médecin stupéfait, le pouls du « 416 » continue à battre régulièrement à un rythme absolument normal.

« Monsieur le professeur, cet homme à l’âme chevillée au corps. Si vous voulez bien me permettre d’ôter ce pansement, vous pourrez vous rendre compte que je n’exagère pas.

– Faites. »

Sous les yeux des assistants, les linges sanglants tombent les uns après les autres. La dernière bande est enlevée.

Un murmure d’étonnement s’élève, vite réprimé. Le spectacle est vraiment horrible à voir.

Le médecin-chef s’est penché. Ses mains palpent cette pauvre chose qui fut un crâne humain, s’insinuent dans les plaies, semblent caresser cette masse informe. L’examen se prolonge, s’éternise.

Les internes et les infirmiers se rapprochent, de plus en plus étonnés. Le professeur Birgamme ne les a pas habitués à un diagnostic aussi difficile. Un silence total s’est établi dans la petite pièce et chacun retient son souffle, sentant confusément que quelque chose d’anormal va se produire.

Le professeur a terminé. Sa haute taille s’est redressée. Maintenant, il fait face au petit groupe. Il n’a plus son air réprobateur. Tout son visage reflète la stupéfaction la plus profonde.

« Messieurs, annonce-t-il d’une voix grave, c’est le cas le plus extraordinaire de ma carrière. Scientifiquement, cet homme est mort. Et pourtant il vit. Constatez vous-même. »

Les uns après les autres, les médecins s’approchèrent du « 416 » ; les uns après les autres, ils tâtent son pouls, ce pouls qui fait « tic tac » sous la pression de leurs doigts experts ; les uns après les autres, ils constatent que le cerveau et la boîte crânienne ne forment plus qu’un magma innommable.

Le professeur a écarté le gilet et la chemise du « 416. » Il a collé son oreille contre la poitrine. Ce n’est pas une illusion. Le battement du cœur se poursuit avec une régularité implacable, avec la régularité d’une pendule.

« Ce n’est pas un homme, c’est un mouvement d’horlogerie !… s’exclame le médecin-chef déconcerté ; je ne serais pas plus étonné si je voyais un décapité continuer à vivre après son exécution… je vais signaler ce cas à l’Académie de médecine. »

La porte de la pièce s’est refermée sur le cortège et l’électricité a été éteinte. Maintenant, dans la petite chambre obscure, il n’y a plus qu’un agonisant, un agonisant dont le cœur fait « tic… tac… tic… tac… », un agonisant qui porte au poignet droit une montre-bracelet, arrêtée à 22 h. 25, dont le cadran phosphorescent est la seule petite lueur qui puisse s’apercevoir dans les ténèbres de cette salle d’hôpital.
 

*

 

Le concierge a été averti par la police de l’accident survenu à son locataire. En conséquence, il a jugé indispensable de procéder à une inspection de l’appartement de celui-ci.

« Sait-on jamais, voyez-vous, m’sieur l’agent, des fois que ce serait un suicide et qu’il aurait laissé une lettre sur sa table ?… Et puis, de toutes façons, y faut que je m’assure que tout est régulier, rapport au danger d’incendie ou à un cambriolage possible. »

Il a ouvert la porte avec son passe ; ils ont rapidement inspecté la chambre impersonnelle, le cabinet de toilette attenant, le petit débarras voisin aux rayons tout chargés de pièces mécaniques les plus diverses, et la minuscule cuisine. Maintenant, ils pénètrent dans le studio.

« Qu’est-ce que je vous disais, m’sieur l’agent… il a laissé sa lampe allumée… Pas étonnant après ça que ses notes d’électricité soient toujours si élevées… Tiens, sa chère pendule est déréglée… Ma foi, tant pis… J’suis pas payé pour la remettre à l’heure. Dites donc, m’sieur l’agent, vous voulez pas vous asseoir une minute, parce que, vous comprenez, pour votre rapport, y faut que j’vous explique… Tenez, installons-nous là, dans les deux fauteuils. Après tout, le pauvre Monsieur, s’il était là, y nous offrirait bien un cigare. Et puis, voyez-vous, ce n’est que justice, car y nous donne du travail supplémentaire, à vous comme à moi, avec son sacré accident. J’vais donc vous raconter tout ce que je sais. »
 
 

 

Le studio si douillet, si intime n’est plus.

Les deux hommes sont partis, mais ils ont laissé derrière eux les meubles dérangés, les bibelots en désordre et les cendriers pleins. Le radiateur a été fermé, l’électricité éteinte. Dans la pièce flotte cette odeur lourde de cigare froid si spéciale aux salles de banquets les lendemains de fêtes.

Seule la pendule fait entendre son « tic tac » régulier, comme pour protester contre le passage des vandales.

L’agent rentre au commissariat pour y rédiger son rapport.

Pourquoi donc ressent-il cette impression bizarre ? Quel est donc le petit fait qui l’a frappé au moment où il allait quitter le studio ? C’est agaçant de ne pas se souvenir… Il en est sûr, il a constaté quelque chose qui l’a étonné. Arrivera-t-il à se le remémorer ?

Ah oui !… C’est la pendule !…

Elle marchait, c’est un fait, mais les aiguilles ne bougeaient pas. Elles marquaient toujours 22 h. 25 au départ comme à l’arrivée.

Bast !… c’est vraiment trop peu de chose…

Et cela n’a d’ailleurs aucune importance, n’est-ce pas ?
 
 

 

Depuis huit jours, le scandale se prolonge. Depuis huit jours, plus de cent notabilités médicales sont venues examiner le cas unique, le cas de l’homme sans crâne, comme l’appellent les journaux.

Les journalistes ont laissé entrevoir à leurs lecteurs des possibilités éblouissantes : la Science allait s’engager dans une voie nouvelle. Déjà, il était possible d’envisager prochainement l’hypothèse où la vie ne serait plus liée à l’intégrité des parties essentielles du corps humain.

L’enquête administrative a révélé que l’homme sans crâne était un fonctionnaire ponctuel et modeste, n’ayant jamais donné lieu à critique de la part de ses supérieurs. Il est apparu que, étant célibataire et sans famille proche, sa seule passion avait été un intérêt démesuré pour la mécanique, et particulièrement l’horlogerie.

Quelques personnes qui se sont prétendues bien renseignées ont affirmé, toutefois, qu’il consacrait ses loisirs à des recherches mystérieuses ayant pour but de prolonger la vie humaine, mais elles n’ont pu donner aucune précision à ce sujet.

Elles ont parlé de fluide vital, de pierre philosophale, de projection de vie sur des objets inanimés, mais, malgré cette évocation du fatras de tout le vocabulaire des alchimistes du moyen âge, rien n’a permis d’affirmer s’il y avait ou non une part de vérité dans toutes ces allusions et insinuations.
 

Les enquêteurs ont d’ailleurs estimé que cette innocente manie, si elle était réelle, ne pouvait en rien expliquer le phénomène étrange qui désorientait complètement les biologistes et les savants les plus éminents.

Cependant, la justice s’est émue. Songez donc ? Si l’ordre public venait à être troublé… D’ailleurs, si l’homme sans crâne avait vraiment absorbé un quelconque élixir, ne convenait-il pas de prendre toutes mesures utiles pour éviter qu’un secret d’une pareille importance tombât entre les mains d’un vulgaire cambrioleur ?

On a donc décidé en haut lieu de faire apposer les scellés sur tous les meubles de l’appartement et le concierge a eu l’insigne honneur d’être désigné comme gardien. Cela va lui permettre de passer la plus grande partie de la journée dans le studio de son locataire absent, chose particulièrement propice, pense-t-il, pour répondre aux questions multiples que les reporters viennent lui poser quotidiennement.

En vue de cette installation, notre homme estime devoir procéder à une remise des lieux en état. Le bureau est aéré, nettoyé, épousseté, rangé, le radiateur ouvert, les lampes allumées dès la tombée du jour.

À cette occasion, il constate, lui aussi, que les aiguilles de la pendule n’avancent plus. Il essaie de les pousser en avant avec le doigt, mais elles résistent. Le seul résultat qu’il obtient est de précipiter pendant quelques secondes le tic tac de la mécanique et il doit y renoncer.

« Il faudra que je fasse venir un horloger, » décide-t-il.

Et il va se coucher.

Dans le même temps, les deux médecins qui, là-bas, surveillent le « 416 » constatent que, pour la première fois depuis son accident, le rythme des battements de son cœur s’accélère brusquement.

On lui fait une piqûre et le résultat est satisfaisant ; peu après, le pouls reprend sa cadence régulière habituelle.
 

*

 

Le lendemain matin, l’horloger mandé par le concierge se présente à l’appartement de l’homme sans crâne.

Il considère longuement la pendule, hoche la tête et demande qui l’a remontée pour la dernière fois.

Le concierge assure que c’est le locataire, qui avait un véritable culte pour cette pendule et n’admettait pas qu’un autre que lui y touchât. Il la remontait lui-même avec soin tous les dimanches soirs. Il avait donc procédé à cette opération la veille de son accident.

« Ce sont des pendules qui marchent dix jours de suite, opine l’horloger, mais cela n’explique pas pourquoi les aiguilles n’avancent plus ; je vais être obligé de la démonter pour procéder à la réparation. »

Il saisit alors le balancier entre ses deux doigts et l’immobilise. Pour la première fois depuis l’accident, le tic tac cesse de retentir dans le studio.

Alors, il se passe un phénomène étrange.

La pendule ne marche plus, mais brusquement les aiguilles arrêtées depuis neuf jours se déclenchent, et, à une allure vertigineuse, se mettent à tourner sous les yeux stupéfaits du concierge et de l’horloger.

Dix-huit fois la petite aiguille fait le tour du cadran, puis elle se fixe enfin sur le chiffre 9, tandis que la grande aiguille, après plus de deux cents tours, s’arrête sur le chiffre 3.

L’horloger consulte sa montre. Il est exactement 9 h. 15.

La pendule s’est remise à l’heure d’elle-même après avoir, en quelque sorte, rattrapé le temps perdu.
 

*

 

La presse du lendemain annonça que l’homme sans crâne était mort le neuvième jour après son accident, à 9  h. 15 du matin.

Ce qu’elle omit de dire, – car la Justice comme la Science estimèrent que cela risquerait de troubler l’opinion publique, – c’est que l’infirmier de service auprès du « 416 » s’aperçut brusquement de sa mort à l’odeur épouvantable qui emplit soudain la pièce. Le corps de l’homme était passé en un instant de l’état de vie à celui de décomposition avancée.
 
 

 

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(Raoul de Warren, in Tout Savoir, n° 19, décembre 1954 ; cette nouvelle a ensuite été reprise dans Fiction, n° 66, mai 1959, puis dans Atlanta, quatrième année, n° 9, mai-juin 1967)