M. et Mme Landollier qui, durant toute leur honnête vie, avaient vendu des chemises et des cravates, se sentaient un peu las de voir défiler sans fin des visages nouveaux, et de leur sourire ; ils voyaient avec plaisir arriver le moment où ils auraient fortune faite, et marieraient leur fille unique ; après quoi, ils se retireraient à la campagne, en quelque endroit bien paisible, tout à fait à l’écart du monde. En cet état d’esprit, ils cherchaient leur site. Ils le découvrirent, un beau dimanche, en Seine-et-Oise, à trois kilomètres de C… (une indication plus précise du lieu est interdite par la censure). Au reste, il vous suffira de savoir que le paysage était superbe. Vers l’une des boucles de la Seine, une haute falaise crayeuse dégringolait presque à pic, inondée de lumière, encombrée de fleurs et d’arbres fruitiers, avec un panorama de collines boisées entre lesquelles serpentent les méandres du fleuve ; une famille noble du XVIIIe siècle avait érigé là un petit tombeau, où les défunts auraient bon air et belle vue ; une terrasse bordée de balustres entourait le poétique mausolée.

Après avoir contemplé l’horizon, M. et Mme Landollier se regardèrent en même temps. En même temps, ils avaient eu tous deux la même idée. Leur décision était prise.

« Si ce n’était pas trop cher !

– Quel site !

– Quelle paix ! »

Ils acquirent le terrain ; en arrière du délicieux monument funèbre, ils bâtirent la maison, à cinquante mètres de la route royale qui va de Paris à Rome ; ils tracèrent un joli sentier qui, de cette route, descendait jusqu’au chemin de halage, en passant par le mausolée. Puis ils marièrent leur demoiselle, vendirent leur fonds, et se retirèrent en leur paradis. Ils l’adoraient.

« Quelle paix ! Quel exil !

– Comme c’est bon d’être à soi-même !

– Lorsque nous voudrons voir encore des créatures humaines, nous prendrons une longue-vue.

– Oui, mon amie.

– Oui, Achille. Et s’il nous vient des intimes ou des parents, nous ne les garderons pas plus de huit jours.

– Parfaitement, Clémentine ! »

C’est vers cette époque-là que la science humaine inventa les automobiles. M. et Mme Landollier allaient bien s’en apercevoir. Un jour de semaine sainte, un peu avant midi, l’ancienne commerçante, qui était simplement vêtue d’un peignoir d’indienne à grands ramages, et qui tenait à la main un petit panier de joncs tressés, circulait en son domaine et cueillait des fleurs pour sa table, lorsqu’elle poussa un cri : six personnes joyeuses et appartenant aux deux sexes s’étaient installées à l’ombre des arbustes, sur la terrasse du mausolée ; elles déjeunaient. Leur regard pour l’intruse fut inhospitalier. Et comme la bonne dame demeurait médusée, une voix railleuse lui demanda :

« Vous désirez ? »

Elle se sauva et courut prévenir Achille ; Achille vint, irrité :

« Qu’est-ce que vous faites là ?

– Ça se voit du reste ; nous déjeunons.

– Vous êtes ici chez moi, ainsi que vous le prouve la présence de cette maison.

– On s’en f… ! »

Ainsi avait parlé une femme jeune, dont les cheveux étaient exagérément blonds et les joues étrangement roses ; elle fut approuvée par le cénacle. Un monsieur, dont le col était très haut, ajouta :

« On ne vous l’emportera pas, votre maison ! Qu’est-ce qu’on vous abîme, ici ?

– Ma solitude.

– Eh, va donc ! »

Car déjà on le tutoyait. Vainement, il protesta contre cette familiarité. Les dames criaient : « La barbe ! La jambe ! » Et les messieurs :

« Il nous rase, le proprio !

– Des proprios, n’en faut plus ! »

Dès lors, des scènes analogues se renouvelèrent chaque dimanche ; quand la saison fut belle tout à fait, les descentes d’automobilistes devinrent quotidiennes.

« C’est bien curieux, disait Mme Landollier. Cet endroit était désert, et sa beauté, depuis cent cinquante ans, n’attirait plus personne ; mais voilà qu’il attire le monde, maintenant que nous l’avons quelque peu gâté en y bâtissant notre maison.

– Ignores-tu que les hommes sont animés, comme les singes, d’un vivifiant besoin d’imitation ? ils veulent à tout prix voir ce que d’autres voient, et ils se dirigent en masse vers l’endroit d’où quelqu’un regarde.

– À ta place, je bâtirais un petit mur, un tout petit mur de cinquante centimètres, pour ne pas détériorer les lignes du paysage ; une petite porte en bois indiquerait suffisamment qu’on entre chez quelqu’un. »
 
 

 

Le petit mur, timidement, s’éleva d’un demi-mètre au-dessus du sol ; mais cet obstacle aisément surmontable excitait la valeur des gens. Ils n’ouvraient point la porte, ce qui eût constitué une violation de la propriété, mais ils sautaient par-dessus la murette, ce qui ne représentait pour eux qu’un exercice éminemment sportif, hygiénique et apéritif.

« Achille, si tu plantais des écriteaux ? »

Sur quatre planchettes de bois enduites de céruse, le peintre du canton écrivit en lettres noires : « Propriété privée. Entrée interdite. » Les quatre écriteaux, superbement neufs, s’alignèrent au long de la muraille. Mais une quinzaine fut suffisante pour que l’on vît apparaître, sur la blancheur du fond, des inscriptions supplémentaires, crayonnées à la hâte, et dont la brièveté rappelait l’éloquence militaire du discours monosyllabique qui fut prononcé à Waterloo par un général désireux de mourir, plutôt que de se rendre. Mme Landollier s’indignait ; mais Achille acceptait :

« La nation française est portée vers la littérature ; dès qu’on lui présente une surface blanche, elle ne peut se tenir d’y mettre une pensée. »

L’apposition des écriteaux n’avait, d’ailleurs, procuré aucun bénéfice appréciable. Au contraire, la foule des touristes affluait de plus en plus. Philosophiquement, Achille consolait son épouse :

« Que veux-tu, ma chérie ? L’animal humain est ainsi fait ; le fruit défendu exerce sur lui un attrait supérieur. »

Mais Achille avait beau faire le philosophe, il commençait à prendre mal les choses. Il abordait ses hôtes avec une courtoisie médiocre, leur reprochant d’avoir escaladé un mur.

« Pas vu, votre mur ! C’était un mur, cette petit affaire ?

– Au mépris des écriteaux !

– Pas vu, vos écriteaux. »

Décidément, le mausolée prenait tournure de pèlerinage. M. Landollier s’attendait à ce que bientôt le Guide du Tourisme recommandât ce belvédère.

« Nous ne sommes plus chez nous. Élève ton mur, Achille. »

En bordure de la route, le mur fut rehaussé. Mais les automobilistes, à présent, connaissaient le beau site, le voulaient, et tournaient le rempart, attaquant la place par les ailes. Achille contre-attaquait, une canne à la main ; mais toujours il devait se replier sous une bordée d’injures ou de menaces qui prophétisaient « le grand soir. » Sitôt qu’il leur reprochait une violation de la propriété, ces bourgeois cossus et ces dames aux ombrelles de soie lançaient dans le paysage la formule des revendications sociales.

« Ils me font peur, mon ami.

– Ils ne pensent pas un traître mot de ce qu’ils disent. Leur incognito les rend braves, mais leur bravoure est celle des gens qui écrivent une lettre anonyme.

– On ne peut tout de même plus tenir ici. Il faudra s’entourer de murs sur les quatre côtés ; mais quelle dépense ! Si on partait ? Si on vendait ? »

De colère quotidienne, les deux rentiers ne dormaient plus. Dans une de ses insomnies, Achille eut l’idée géniale :

« J’ai trouvé ! »

Il commanda chez le peintre une énorme et magnifique enseigne, qui se déployait sur deux mètres de longueur. On y lisait :
 
 

AVIS AUX TOURISTES !

Site admirable et pittoresque.

Le plus beau du pays.

Ne passez pas sans l’avoir vu !

UN FRANC PAR PERSONNE.

 
 

Et personne n’entra plus chez M. Landollier.
 
 

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(Edmond Haraucourt, « Contes du Petit Journal, » in Le Petit Journal, cinquante-sixième année, n° 20295, dimanche 21 juillet 1918 ; illustrations de Maxfield Parrish, Caspar David Friedrich et M. C. Escher)