Pour L.-W. Hawkins.

 
 

Un soir que son logis s’emplissait de ténèbres,

Las de la terre hostile et de l’homme méchant,

Gérard quitta, pour fuir vers le soleil couchant,

Ses livres familiers pleins de phrases funèbres.
 

Avec le soleil mort s’éteignait sa vigueur ;

C’était le dernier soir et la suprême épreuve…

La nuit tombait du ciel comme un voile de veuve

Et la foule en criant rudoyait sa douleur.
 

Alors il regarda si l’Esprit du Voyage

À l’horizon noirci lui faisait signe encor :

L’ombre seule y veillait tandis qu’un astre d’or

Dans la Seine grisâtre endormait son image.
 

Mais, pour bercer son mal, un instant consolé,

De ses magiques doigts, sur le décor nocturne,

Le Rêve fit surgir à son œil taciturne

Des îlots de parfums sous un ciel étoilé.
 

Il vit la terre heureuse où vécut la déesse

Fille de l’Océan et Mère de l’Amour,

Et, comme un blanc bouquet sous les feux d’un beau jour,

Tout le groupe adoré des îles de la Grèce.
 

Malgré la brume épaisse et le vent de l’hiver,

Le songeur enivré revoit son Italie

Et, joyeuse, étalant sa chantante folie,

Naples qui rit aux bruits des rires de la mer.
 

Mais l’Ombre, de nouveau, ressaisit son empire

Et, de ces rêves morts qu’il voulut évoquer,

Un seul lui demeura, lui disant d’embarquer

Pour ce ciel dont la nuit lui voilait le sourire.
 

Ah ! plus rien ne chantait… et le morne dégoût

Le guida pas à pas vers l’affreuse ruelle

Où, rêvant aux beautés que l’inconnu recèle,

Il accrocha sa corde aux barreaux d’un égout.
 

Dans le silence noir s’éteint son dernier râle,

Aucune âme ne lève un pan de son rideau,

Sur le pavé boueux sautille un vieux corbeau,

Une lanterne, au loin, tremblote, sépulcrale…
 

D’un bouge dont le vice avait usé le seuil

Sortaient d’impurs refrains raillant son agonie,

Mais, déjà, préludant à son Épiphanie,

Des Séraphins pleuraient sur ses cheveux en deuil…
 

Et, déliant son âme avec des mains de mères,

Des Anges blancs venus des Cieux Spirituels

Lui montrèrent du doigt, ouvrant ses yeux réels,

Prêtes pour son départ, les croupes des Chimères.
 
 

_____

 
 

(Charles Grolleau [sous le pseudonyme de Karle Gynka], in L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volume 26, huitième année, n° 4, janvier 1895 ; ce poème a été repris sous son vrai nom dans le recueil Reliquiæ, Paris : Charles Carrington,1904 ; seconde édition corrigée et augmentée, Paris : Georges Crès & Cie, 1914. Lithographie de Gustave Doré, « La Rue de la Vieille-Lanterne, » dite aussi : « Allégorie sur la mort de Gérard de Nerval, » 1855)