Karol Edmund Chojecki (Wiski, 15 octobre 1822-Bellevue, 1er décembre 1899), dit Charles Edmond, est un journaliste, romancier, poète et dramaturge d’origine polonaise. Militant pour le cause polonaise, et contraint à l’exil pour échapper aux autorités russes, il s’installe en France en 1844, où il déploiera une infatigable activité journalistique, notamment au Temps et à la Presse. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans et d’une dizaine de pièces écrits en polonais et en français, et le premier traducteur en polonais du Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki, publié en 1847 à Leipzig, en six volumes. Le lecteur curieux d’en savoir plus sur ce curieux personnage pourra consulter le beau site trilingue que lui a consacré Emmanuel Desurvire.

Le remarquable essai que nous mettons en ligne aujourd’hui, De l’Esprit des lois chez les bêtes, est inspiré de ses entretiens avec Charles Vogt, alias Karl Vogt (Giessen, 5 juillet 1817-Genève, 5 mai 1895), naturaliste et médecin d’origine allemande, ardent défenseur de la théorie de l’évolution, avec lequel il entretint une relation et une correspondance suivies pendant des années. Auteur de nombreux écrits scientifiques, Charles Vogt fut appelé à l’Académie de Genève en 1852 comme professeur de géologie, avant de devenir professeur titulaire de la chaire de zoologie en 1872 et directeur de l’Institut de zoologie de Genève, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort. Il est par ailleurs le père de l’écrivain et pamphlétaire William Vogt.

À en juger par le titre générique « Essais de zoocratie comparée, » il ne fait aucun doute que cet article ait été conçu comme le premier d’une série ; mais il nous a été impossible jusqu’à présent d’en localiser les autres livraisons : peut-être la publication en a-t-elle été ajournée ou s’est-elle poursuivie dans les colonnes d’un autre quotidien. Si d’aventure nous arrivions à trouver la suite de ce pamphlet, – car il s’agit bien d’un pamphlet, quoique l’auteur s’en défende, – nous nous empresserions naturellement de la publier.
 

MONSIEUR N

 
 
 

 
 

ESSAIS DE ZOOCRATIE COMPARÉE

 

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I

 

De l’esprit des lois chez les bêtes.

 
 

À M. LE DOCTEUR CHARLES VOGT,

Professeur à l’université de Genève.

 
 

Ami !
 

Si je prends la plume, ce n’est pas pour raviver nos anciens débats sur l’intensité des impressions que doivent causer à l’homme les beautés et les merveilles de la nature ; je me rappelle vos sarcasmes à l’endroit du peu d’émotion que j’éprouvais naguère au spectacle d’un site pittoresque ou au jeu fantastique des nuages sur le ciel éternellement jeune de l’Italie ; je me garderai bien de les réveiller. Hélas ! je suis toujours le même ; ici comme là-bas, aujourd’hui comme il y a trois ans, je suis toujours cet être, à qui il est impossible de s’enthousiasmer à point nommé et pour ainsi dire à heure fixe, fût-ce même en face de ces paysages vivants qui ont servi de modèle à Ruysdæl ! Sans que je puisse en expliquer le motif, souvent il m’arrive de rester impassible devant des charmes qui, la veille, m’avaient tenu sous leur prestige.

Comme cette surdité à l’appel des miroitants phénomènes de la création est chez moi fréquente, j’ai fini par conclure, pour ma part, que la nature demande à être plus rencontrée que cherchée, plus trouvée que poursuivie. Tout programme détaillé d’avance et doré par l’imagination, en face de la réalité, subit toujours le sort des brillants prospectus politiques et industriels de notre époque. Beaucoup d’hommes, je le pense, me ressemblent, et si la nature, alma Venus, pouvait être prise à partie, combien retireraient leur mandat admiratif aux cimes neigeuses des Alpes ou intenteraient un procès en escroquerie aux flots capricieux et trompeurs de l’Océan !

Le métier de touriste, à moins que le voyageur ne soit peintre ou poète de profession, est, à mon avis, un métier de dupe. Pour le pratiquer, il faut être de cette classe d’imbéciles, prédestinés au vol à l’américaine ; il faut encore être né et avoir vécu toute sa vie dans cette outre aux brouillards qu’on appelle la Grande-Bretagne. Pour ces homuncules, nés au milieu des frimas de la Tamise, du contact amoureux d’une tasse de thé et d’une tranche de fromage de Chester, tout chaud rayon de soleil devient une merveille, tout site, inondé de lumière, est la source d’interminables éblouissements. Je vous jure ma parole d’honneur que, si j’avais accompli en touriste le long pèlerinage que vous savez, je n’en aurais rapporté que le souvenir d’une longue fatigue, que la tracé d’un ennui invincible violemment combattu. Malheureux Ahasvérus, condamné à faire mon tour du monde, je ne pouvais pas revendiquer cet innocent titre de touriste ; le résultat de mes vagabondages n’a fait qu’y gagner.

Le cicérone, je vous l’ai dit autrefois, est un montreur de lanterne magique qui éteint la chandelle, au moment où passent devant les yeux du spectateur, sur le drap blanc collé au mur, les hilarantes figures de monsieur le Soleil et de madame la Lune ; le livre de voyage est un catalogue où, à côté de chaque numéro, figure un point d’admiration, mais où le texte manque. Si vous le voulez encore, cicérone et traveller-book ne parlent qu’au cœur des gens qui voient dans la terre un héritage ; le cicérone est le notaire, le livre de voyage est l’inventaire de la nature.

Léger d’argent comme le Juif errant, j’ai été, dans mes pérégrinations forcées, privé de ces deux fléaux. Dans toutes les circonstances, je n’ai jamais obéi qu’à la situation de mon esprit. Que de fois j’ai marié la tristesse, le désespoir, la passion nostalgique du retour, aux contrées sauvages de la chaîne sinaïque, à la majestueuse solitude du grand désert, aux caprices diaprés du ciel italien, aux soulèvements convulsifs de la nature alpestre. L’isolement dans lequel j’avais le malheur de vivre faisait alors jaillir l’admiration de toutes les vulves de mon cœur ; il la poussait bientôt jusqu’à l’extase ; j’aspirais à pleins poumons l’impression magique sans pouvoir en calculer le terme ! Semblable à l’homme qui jouit en secret de l’être adoré, comme je sondais l’horizon du regard ! Comme je tremblais de voir apparaître dans la perspective une figure humaine ! C’est qu’un mot prononcé par une autre bouche que la mienne, un cri d’admiration étranger eût fait évanouir le charme !

Ah ! cher ami, croyez-moi, la nature est égoïste comme la pudeur ; elle ne se livre volontiers et tout entière qu’à un seul ; elle ne souffre ni témoins ni proxénète ; tout ce qu’elle exige de vous pour laisser couler sa robe transparente à ses pieds, c’est une avance sincère de dispositions morales. Fière dans sa beauté toujours vierge, toujours immaculée, elle se dérobe à vos étreintes, dès qu’elle voit des yeux profanes assister au mystère sacré de l’union.

Maintenant est-il possible, à chaque moment donné, de faire vibrer en soi ces cordes intimes du sentiment qui composent, avec l’harmonie du monde extérieur, le grand hymne de la création ? Est-il au pouvoir de l’homme de trouver en soi, toujours, au gré de sa volonté, des dispositions psychiques en rapport avec les phénomènes qui l’environnent ? Je ne le pense pas, et, dans ce jugement que je prononce, je m’appuie, ainsi que chacun le fait, sur ma propre expérience.

Je viens de vous livrer le mot de l’énigme ; vous connaissez maintenant le motif de cette impassibilité qui vous inspirait tant d’impitoyables railleries, et qu’il m’était impossible de surmonter, lorsque vous cherchiez à me faire admirer les splendides beautés de la Corniche et les contreforts voluptueux de la vallée de Saint-André. Vous vous en souvenez, je m’étendais sur le gazon, je fixais machinalement les yeux sur le premier arbre qui était à ma portée ; à tous vos cris d’homme ému et palpitant de plaisir, je vous répondais avec beaucoup de politesse : « C’est charmant ! c’est ravissant ! » Mais vous n’étiez pas dupe de mes paroles, et vous mettiez fort sérieusement en doute la réalité de mes émotions. La sincérité reprenait alors le dessus, et je finissais par vous avouer humblement que tout ce luxe de végétation, que tous ces prodiges de lumière, je les aurais donnés pour passer seulement quelques heures dans le coin le plus boueux et le plus enfumé de la place Maubert, pour aspirer quelques bouffées de l’air de Paris, de cet air hivernal, chargé de vapeurs et de brouillards, qui pénètre d’humidité la mœlle des os, qui sent le civet de lapin et la pomme de terre frite ; mais qui fouette le sang dans les veines et qui fait monter la pensée du cœur au cerveau ! Quels bons éclats de rire ! Je les entends encore.

Votre esprit observateur invite à la franchise ; je mettais mes pensées à nu ; je me complaisais dans mon argumentation. C’est qu’aussi je croyais montrer une situation d’âme tout exceptionnelle ; je croyais que je vous apparaissais ravagé par des préoccupations sociales, âpres, à la vérité, mais colorées des teintes poétiques d’un romantisme irréprochable. Puis défilait en tumulte le long cortège de mes théories sur les dispositions, prédispositions et indispositions que fait éprouver à l’homme le spectacle de la belle nature. Vous vous montriez convaincu ; je triomphais ! Hélas ! courte était la durée de mon succès ! Mes premiers avantages étaient les avant-coureurs d’une défaite complète et sans espoir de revanche.

« Vous rappelez-vous, me demandâtes-vous un soir, en m’interrompant au milieu de mes paradoxes, ce magnifique endroit du livre des Contradictions économiques, où l’auteur stigmatise ces tendances mercantiles de notre époque qui s’égarent dans l’exploitation de l’art pour l’art, du style pour le style ? »

Je répondis par un « oui » des plus consciencieux.

« Eh bien ! me dites-vous, ce qui est vrai de la production industrielle et intellectuelle l’est également de la nature. Le vulgaire, qui ne cherche et ne rencontre dans la nature que le jeu des formes et des couleurs, se heurte ordinairement à l’impuissance d’apprécier et de sentir ses merveilles ! Les imaginations vives sont entraînées au-delà de la réalité ; les esprits sceptiques saisissent les défauts avant d’apercevoir les charmes ; les caractères, fatigués par la lutte des idées ou dévoyés par les événements sociaux, endurent le tourment de la satiété, avant d’avoir éprouvé le plaisir de la jouissance. L’harmonie indispensable entre le cœur qui sent et l’objet qui est senti ne peut subsister là où le premier demande tout, et de son côté n’apporte rien. La loi de l’égalité dans les échanges est inflexible et implacable ; elle préside à toutes les catégories de l’activité humaine. On entend, à tout bout de champ, retentir des plaintes contre le mutisme de la nature. Singulières prétentions, en vérité ! La nature sera toujours muette pour qui ne sait pas l’interroger. En vain les badauds demandent au monde extérieur un remède à l’ennui qui les dévore. L’ennui est le substratum du désœuvrement ; et contre le désœuvrement, je ne connais qu’une arme : l’activité de l’esprit, le travail du cœur. Ce qui refroidit l’imagination du touriste, ce n’est pas la parole nasillarde du cicérone, ce ne sont pas les pages monotones du Traveller-Book ; c’est que, chez lui, il n’y a que les jambes et l’estomac qui fonctionnent ; le cerveau et le siège de la vie sont dans un complet chômage. Le stimulant le plus fort de la vie, l’instigateur le plus puissant de tous ses mouvements, le ferment qui fait lever la pâte cérébrale, c’est la curiosité, mais la curiosité de savoir, et non celle de voir. Si voir pour le plaisir de voir était une besogne digne de l’homme, il faudrait canoniser et traîner au Panthéon l’obscur inventeur des lunettes ! »

Rien ne m’est sorti de la tête de ces longs entretiens, commencés sur les bords de la Méditerranée et continués sur les rives du lac de Genève. Hélas ! avec quel esprit vous remettiez à leur place mes gigantesques prétentions ! Comme en un clin-d’œil vous faisiez écrouler, sous les flots torrentueux de votre verve, les châteaux de carte babyloniens édifiés par mon cerveau ! Que d’humour et que de science ! Vous ne m’avez pas persuadé, je vous l’ai dit en commençant ; mais vous avez causé en moi l’ébranlement salutaire du doute !

Le doute ! Les théologiens qui nient la raison, et les philosophes, tout cuirassés de syllogismes et de palinodies, le poursuivent de leurs sarcasmes, de leurs calomnies, de leurs malédictions. Les malheureux ! ils ignorent que le doute est le commencement de la science, comme le désir est le bouton qui, en s’épanouissant, devient la fleur de l’amour !

Je me rappelle une de ces conversations tout étincelantes de connaissances positives et d’applications politiques et sociales, que nous avons eues si souvent ensemble. Je vous avais fait part de mes recherches à travers les buisson épineux des problèmes soulevés par l’esprit du siècle, et je vous avouais que j’avais laissé, accrochés aux épines, bien des lambeaux de mes vêtements et de ma peau.

« Pourquoi, vous disais-je, ne quittez-vous pas un instant l’exposition des merveilles du monde animal, pour vous occuper un peu de nos misères humaines ? Est-ce que le vil ver de terre, le sale et immonde cloporte, et tous ces obscurs insectes ont plus de droit à votre attention que l’homme, cet être excellent par-dessus tout, ce contre-maître de la création ? »

Vous me lançâtes un regard de dédain et vous me tîntes à peu près ce langage :

« Je ne sais par quelles combinaisons diaboliques de la pensée, l’homme s’est constitué jusqu’ici l’unique privilégié, le seul être parfait ; comment il a monopolisé à son profit les forces intellectuelles ; pourquoi il s’est couronné roi héréditaire et absolu de la création
 

Et par droit de conquête et par droit de naissance.

 

En cette qualité, le Sultan de la nature s’est contenté d’user et d’abuser, mais jamais il ne s’est donné la roturière fatigue d’examiner les détails de son immense domaine. Comme, à son avis, l’être le plus élevé de la création, c’était lui, il a dirigé d’abord tous ses efforts à l’étude royale de ses nobles facultés et de ses augustes perfections ; il a daigné ensuite s’occuper des choses qui servaient immédiatement la satisfaction de ses besoins.

Quant à la vile multitude des êtres organiques et des insectes, gent taillable et corvéable, elle avait beau entasser arguments sur arguments, phénomènes sur phénomènes, elle ne les élevait jamais jusqu’à la hauteur du dédain du premier ministre de Jéhovah ! L’homme, vrai tzar de la création, demande des esclaves, des instruments passifs de sa volonté suprême : il ferme magnifiquement les yeux là où il ne croit pas apercevoir matière à exploitation.

Jusqu’ici, la nature a été beaucoup plus cotée au parquet ou dans les coulisses de la Bourse, que véritablement étudiée et observée.

Jamais idée plus fausse, plus outrecuidante n’a obscurci l’intelligence des masses que cette idée de l’archiperfection de l’homme, et de son autocratique droit de souveraineté sur la terre et autres lieux circonvoisins. L’histoire lui donne un perpétuel démenti. La Fable n’ose pas aventurer si haut les ailes de sa fantaisie. Le Mythe seul a le courage, encore est-ce en rougissant, de risquer l’assertion qu’il fut un temps où l’homme régnait entre le Tigre et l’Euphrate. Il est vrai que c’était un monarque constitutionnel : il régnait, il ne gouvernait pas. La Charte céleste lui accordait une habitation somptueuse, une liste civile respectable, des courtisans et des serviteurs à son choix dans le royaume des animaux ; il avait un droit illimité à l’engraissement ; il pouvait se chanoiniser à son aise dans la jouissance de sa sinécure. Mais une condition sévère lui était imposée : il ne devait jamais aspirer à la liberté, à la science, à ce qui seul pouvait le tirer de ses fonctions de roi pour l’élever à la dignité d’homme.

On connaît la triste fin de cette histoire. La céleste constitution fut violée : malheureux présage pour les constitutions terrestres qui succédèrent à celle-là et qui furent ainsi frappés de stérilité et de malédiction dans leur divin prototype ! Un coup d’État suivit immédiatement la violation de la loi. Le Paradis fut livré aux bêtes. Un décret condamna l’homme à l’expulsion ; il fut conduit à la frontière par deux gendarmes. Prométhée échangea son bien-être passif contre la lutte, le travail, et une étincelle du feu sacré dérobé au foyer du monopole. Depuis ce temps, sa royauté a été abolie de droit et de fait ; à présent, il doit combattre ; il ne doit plus régner.

L’homme ne peut pas faire un pas sans que sa destinée lui crève les yeux : la réalité la lui montra sous toutes ses formes. Eh bien ! voyez la contradiction ! cette même réalité, si flagrante, si impérieuse, apparaît au nouveau citoyen de la terre comme un long et pénible problème, dont la solution est cachée derrière une interminable série d’illusions, d’utopies et de systèmes, nés de la double conspiration de sa morgue et de son importance. La lutte a pris de vastes proportions. La Nature consentait bien à une conquête ; mais elle refusait formellement de se donner en qualité de fief ou d’héritage. Quant aux prétentions élevées par le cerveau humain de monopoliser à son profit les facultés morales et intellectuelles, la Nature lui oppose comme fin de non-recevoir une longue suite d’êtres animés dont la vie, les mœurs, les habitudes, l’organisation soit isolée, soit collective, lancent un éclatant démenti à cet exclusivisme de l’esprit, qui se proclame seul et unique immortel.
 
 

 

Examinons pourtant : l’homme est-il réellement l’être le plus parfait ? De temps en temps, un doute m’opprime. On s’est donné tant de peine pour nous inculquer cette idée dès le premier âge !

Quand, tout enfant, nous suivions avec étonnement le vol du milan et que nous comprenions difficilement comment il se faisait que l’homme, cet être parfait, fût forcé de se traîner misérablement sur la terre, tandis que l’oiseau, cet être imparfait, déployait au plus haut des airs les voiles de ses ailes, on répondait doctoralement à nos questions que l’œil du milan est bien pénétrant, mais que celui de notre âme l’est bien davantage ; que le vol de l’oiseau est bien rapide, mais que le vol de notre pensée est bien plus rapide encore ; qu’il s’élève bien au-delà des nues, qu’il atteint jusqu’à Dieu lui-même.

Bien que nous eussions quelque difficulté à saisir ce raisonnement, il ne s’en incrustait pas moins dans notre conscience et passait à l’état d’axiome non soumis à la mesquine nécessité d’être démontré. Les choses en étaient venues à ce point que nous n’avions plus pour l’oiseau que des regards dédaigneux, et que, drapés majestueusement dans notre dignité et dans notre suprême perfection d’homme, nous le laissions avec indifférence planer dans l’espace.

Qu’était l’étroit horizon de l’aigle, comparé à l’incommensurable monde d’idées qui remplissent la vaste capacité de notre cervelle ? Nous rattacher par notre poids à la terre avait été une nécessité de la création ; sans cette précaution, les aspirations aériennes de notre cerveau nous eussent depuis longtemps arrachés du sol et entraînés bien loin dans les espaces les plus sublimes du ciel. C’est ainsi que notre imperfection nous fournissait un puissant argument en faveur de notre perfection. Aussi avons-nous là une foi profonde et inébranlable.

Il reste toujours à l’homme quelque chose des croyances de l’enfance. Les anciens prétendaient que l’homme se renouvelle intégralement tous les sept ans. Je ne sais s’il est quelqu’un qui en doute ; pour ma part, je me garde bien de le faire. Le renouvellement toutefois ne s’opère pas subitement ; sans cela, les croyances enfantines seraient bientôt remplacées. C’est insensiblement que la transformation s’opère ; un petit vaisseau est remplacé par un autre ; un globule de sang usé cède son poste à un autre globule plein de sève et de virtualité. Seule, la tradition des croyances reste et se transmet par la succession de nouveaux atomes aux anciens.

La foi est invétérée. La vieille légende raconte du navire de Thésée qu’il était arrivé un temps où, à force de rapetassages, il ne restait plus un seul morceau du vaisseau primitif, de sorte qu’il eût été fort difficile d’affirmer que la vénérable relique fût restée la même. Si les molécules du bois avaient possédé, comme les molécules humaines, la faculté de la foi, le navire n’eût pas manqué de croire qu’il s’était jadis baigné dans les flots de la mer de Crète, bien qu’aucun atome de sa charpente n’eût porté le vainqueur du Minotaure. Il en est de même de la foi du premier âge. Nous avons beau être renouvelés trois ou quatre fois des pieds à la tête ; nos vieux atomes croyants ont beau être remplacés par de jeunes atomes incrédules, le corps transformé n’en conserve pas moins les vieilles croyances…

Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai commencé à douter de la perfection relative de l’homme. Je ne parle pas de sa perfection absolue ; il y a longtemps qu’il n’en est plus question, même parmi les professeurs prussiens. J’avais encore, cependant, le préjugé de considérer l’homme comme le plus parfait des animaux. Illusions de l’enfance ! L’année 1848 m’a cruellement désabusé ! L’épreuve du suffrage universel a été décisive. Grâce à ce mécanisme aussi simple qu’ingénieux, j’avais compté voir dans chaque nation se former une assemblée, composée de la fine fleur de la race. L’Europe, me disais-je dans mon naïf enthousiasme, couronnera dans ses élus sa force, sa virtualité, son intelligence ! Jamais le monde n’aura vu réunies ensemble autant de sagesse et de vertu ! Hélas ! nous avons vu bientôt fonctionner les chambres prussiennes, les États de l’Autriche, le congrès slave de Prague, l’aréopage populaire de Francfort, les deux assemblées de France ! Pitié ! pitié ! Épargnez-moi les tristes détails de mon désenchantement et pleurez avec moi sur les croyances perdues de ma blonde jeunesse !

C’est alors que je me lançais à corps perdu dans la recherche des causes et raisons qui avaient amené cette erreur capitale de mon intelligence. Comment sortir de cette impasse ? S’il est vrai, me disais-je, que la foi ne tient qu’à la composition des atomes du corps, le moyen le plus simple de changer de croyance ne serait-il point de changer de manière de vivre ? Pour amener une transformation dans la conscience, dans les idées, dans les opinions, ne suffirait-il pas de varier les substances alimentaires, et par là de changer les molécules qui forment le corps humain ? Qui sait de quoi se nourrissaient ces prolétaires devenus réprésentants ou électeurs ? Pourquoi ne ferions-nous pas entrer, dans nos jugements sur leur compte, les considérations sur la nature des aliments qu’ils absorbaient ? Point d’unité de pitance, point d’unité d’impôt, point d’unité de mets, point d’unité d’opinion, point d’unité de vote !

Fatale conséquence ! Les lois qui gouvernent le monde sont pleines de mystères ! Seules les lois de la Mécanique se sont pleinement révélées à nous ; seules elles ont obtenu une entière et complète publicité ! Il est vrai que cette publicité ne pouvait faire de tort à l’ordre de la création. Lorsque Laplace présenta à Napoléon sa Mécanique céleste, l’empereur lui demanda pourquoi, dans tout le livre, il n’avait pas fait une seule fois mention de Dieu. « Sire, répondit le savant, je n’avais pas besoin de cette hypothèse. » Il est heureux pour Laplace qu’il n’ait point dirigé son génie vers la recherche des lois qui régissent l’espèce humaine, pas une université ne l’eût admis comme professeur ; il n’en est pas une d’où il n’eût été expulsé comme outrageant la morale publique et comme portant la perversité dans la conscience des jeunes générations. Quel bonheur pour les nations et pour leurs gouvernements, que peu de gens se doutent des lois mystérieuses qui reposent sur la nature des substances alimentaires, et que, parmi ceux qui s’en doutent, il n’y ait personne qui les comprenne !

Un vague pressentiment s’empare, à ce qu’il semble, de la conscience des hommes d’État. Leur instinct leur fait entrevoir que la plupart des questions sociales, politiques ou religieuses, pourraient bien toutes se ramener à des questions culinaires. « Décidément, se disent-ils, il existe un rapport mystérieux entre les substances alimentaires et les constitutions des peuples que nous avons l’honneur de gouverner. » Dans l’humanité, les formes gouvernementales se sont signalées par leur solidité, leur durée, leur indestructibilité, tant que la nourriture des populations a été uniformément la même ; tant que le déplacement des atomes, et par conséquent la transmission de la foi des pères aux enfants s’est opérée de la même manière.

L’échange des produits entre les individus et les nations a introduit le désordre et amené la subversion dans les lois sociales. À partir de ce moment, les rapports entre les atomes ont subi de fréquents et rapides changements ; il y a eu d’énormes différences entre les substances dont les fils et les petits-fils composaient leur corps et leur esprit, et celles dont les pères et les grands-pères avaient alimenté leur ventre et leur âme. Qui oserait comparer les interminables dynasties des époques primitives aux révolutions multipliées de l’époque présente ? M. Guizot, dans son langage d’homme voué à la défense du statu quo politique, appelait successivement la Restauration et le gouvernement de Juillet, des gouvernements durables. Allez donc comparer leur durée et celle des antiques dynasties !

Les constitutions politiques du monde des animaux se distinguent par une stabilité à toute épreuve. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que cette stabilité n’a pas besoin d’être étayée sur ces lois auxquelles on donne le nom d’organiques. Il n’y a chez eux ni lois de la presse, ni lois sur l’état de siège. Sans garanties constitutionnelles et sans lois, ils tournent toujours les mêmes dans leur cercle séculaire. À quoi tient donc chez eux la stabilité ? Elle tient à l’uniformité à laquelle est soumise la nourriture des citoyens. De la poussière des fleurs et du miel, du miel et de la poussière des fleurs, voilà l’éternelle nourriture des abeilles ; elles ne sortent pas de ces sustances alimentaires.

Ce n’est pas qu’il n’y ait chez les abeilles, comme chez les humains, des mouvements et des réactions. Ainsi, en été, la fraîche poussière des fleurs excite la population ailée au vagabondage ; en hiver, au contraire, contraintes de chercher leur nourriture dans la ruche, elles contractent des habitudes casanières ; elles vivent sans plus bouger qu’un bon bourgeois ; elles se contentent, comme les petits rentière qui font de l’opposition, de bourdonner à la sourdine. Mais, comme on voit, ces mouvements s’opèrent dans une mesure très restreinte ; c’est là du progrès légal, imperceptible à l’œil nu du citoyen non initié aux secrets d’état du royaume des abeilles ; de plus, ces mouvements sont soumis eux-mêmes à une périodicité imperturbablement uniforme. C’est ainsi que le progrès légal que nous fait accomplir la tendre sollicitude du percepteur, échappe souvent à l’œil grossier du paysan et du bourgeois.
 
 

 

Le savant qui veut se livrer à l’étude de l’histoire des constitutions animales n’a à remuer ni vieilles chartes ni vieux parchemins. Telle était autrefois chez les bêtes la forme politique, telle elle est aujourd’hui ; le présent reproduit parfaitement le passé. Nous ne sommes pas pourtant tout à fait privés de documents. Il y a telle république zoocratique sur laquelle nos connaissances remontent jusqu’à l’époque des sagas et des récits légendaires. Sur telles autres, qui se rapprochent de notre époque de civilisation, comme, par exemple, sur les communautés
 d’abeilles et de fourmis, nous trouvons dans les anciens auteurs des détails parfois très curieux et très circonstanciés.

Là où manquent les monuments écrits, nous rencontrons parfois des débris précieux, d’antiques ruines dont l’origine, suivant l’expression sacramentelle, se perd dans la nuit des temps. Dans les plaines de la Caffrerie, on voit encore la gazelle et le buffle garder l’entrée des villes et des palais, pétris de terre et de limon, habités autrefois par les vénérables dynasties des Termites (1), lesquelles étaient contemporaines du forgeron Tubalcaïn, ou tout au moins des vieux Pharaons. De vieux détritus de chênes, qui remontent au temps du Christ, ou peut-être plus loin encore, nous laissent voir, à l’intérieur de leurs troncs pourris, les passages sinueux, les chemins en labyrinthe par lesquels se faufilaient les diplomates sournois, les citoyens de l’état des scarabées qui ont pu ainsi connaître Dieu en personne. – Oui, certains documents touchant les États zoocratiques surpassent en antiquité tout ce que nous possédons de plus ancien sur les formes des sociétés humaines. Les cruels ichthyosaures, les plésiosaures aux contours inachevés, troublaient encore les mers, que déjà les coraux et les polypes, ces architectes du fond de l’Océan, jetaient les fondements de leurs gigantesques phalanstères. Déjà à cette même époque, les huîtres et les mollusques, colons exploitant les fiefs, serfs attachés à la glèbe, végétaient de leur existence d’ilotes, sous la domination de ces farouches dictateurs des eaux.

N’est-ce pas là une preuve manifeste de perfection ? L’honorable école historique, les champions du droit divin, les amateurs d’arbres généalogiques, les partisans de la fusion, ceux qui s’efforcent de souder au passé les dynasties toutes neuves, ceux qui s’accrochent aux anciennes, n’affirment-ils pas tous qu’une chose est d’autant plus sainte, d’autant plus vénérable, d’autant plus parfaite que son origine s’évanouit dans les gris brouillards d’un passé indéterminé ? Les Hohenzollern, les Bourbons, les Romanoff, de quel sentiment de respectueuse admiration ne doivent-ils pas être saisis, quand ils contemplent ces cités animales qui ont traversé les plus terribles révolutions, et qui, après des bouleversements, suivis de ruines dont la profondeur échappe à l’imagination, se sont reconstituées comme si rien ne s’était passé, éternelles dans leur existence, immuables dans leurs formes sociales ? Vingt fois le sein de la terre s’est ouvert ; les montagnes ont été vomies du fond de l’abîme ; des contrées entières ont disparu dans les profondeurs insondables du gouffre ; des déluges, des éruptions volcaniques ont détruit tous les êtres vivants et étendu sur notre malheureuse planète le linceul d’une dévastation universelle ; au-dessus de ces affreuses catastrophes ont tranquillement surnagé l’État des huîtres, la République des acalèphes, le Phalanstère des polypes, et une foule d’autres États organisés par les animaux. Tout cela a su se tirer de la bagarre, et, la ruine universelle accomplie, reprendre avec une impassibilité admirable le cercle de nouvelles évolutions.

Les monarchies humaines, toutes basées qu’elles sont sur les principes éternels de l’ordre, de la religion, de la famille, de la propriété, et sur l’amour des peuples, résisteront-elles de même à toutes les révolutions et ressusciteront-elles du milieu des orages du présent et de l’avenir, comme le Phénix du milieu des flammes ? On ne nous fera pas un crime de répondre à cette question scabreuse par un hochement mélancolique de la boîte cérébrale ; nous doutons.

Et comment ne douterions-nous pas, quand nous voyons la monarchie des bourdons de l’île de la Réunion n’avoir qu’une durée éphémère ; quand, d’autre part, nous voyons la monarchie des vaches marines, qui florissait sur les rives du Kamchatka, disparaître, malgré les perfections de son système, broyée entre deux violentes secousses de l’absolutisme et de la démocratie ? Voilà des institutions qui se sont évanouies et qui ne seront jamais restaurées.

Qu’on se rassure cependant ; de même qu’en recueillant les débris d’arbustes trouvés dans les chicots des mastodontes fossiles, on est parvenu à reconstruire la carte du menu qui composait le festin de ces animaux, de même, un jour, des investigateurs intelligents, en découvrant les débris pétrifiés de nos monarchies, devineront sans trop de peine qu’elles vivaient de codes et se nourrissaient d’ordonnances.

Toute constitution animale a sa racine dans les besoins matériels et se base sur la satisfaction de ces besoins. Là est la principale raison de sa stabilité. Cette observation a malheureusement échappé aux pilotes de la société humaine ; la durée de leurs institutions ne s’en ressent que trop. Regardez les bêtes ! avec quelle sagesse elles choisissent le terrain où doivent être assises leurs cités ouvrières ! avec quelle préoccupation de l’avenir elles disposent leurs édifices sociaux ! Rarement elles font usage de matériaux du passé ; si par hasard, elles y sont forcées, elles leur font subir une telle transformation qu’ils en sont en quelque sorte renouvelés.

Lorsque les huîtres, ces grands philosophes contemplatifs de l’Océan, veulent fonder un de ces États connus sous le nom de banc dans le monde des capitalistes, elles se gardent bien d’en poser la première pierre sur les antiques et puissants empires établis par d’autres huîtres, sur des congrégations de polypes, pouvant invoquer la longue possession, ou sur des repaires de vers rapaces ayant acquis le droit de propriété par le laps du temps. Elles dédaignent les conquêtes, et cherchent avant tout un sol vierge. L’abeille mégachile construit pour l’éternité des cellules plus solides que le mortier des constructions de Rome et d’Égypte, et cependant jamais le colon qui lui succède ne se sert des débris abandonnés par ses prédécesseurs, sans les rebâtir et les réédifier de fond en comble. C’est que la bête comprend que le faible qui naît à l’existence et qui se prépare à combattre les ennemis extérieurs doit éviter de s’inféoder au fort, s’il ne veut pas être tôt ou tard dévoré par lui. De même, la bête sait très bien que le fort, qui a désarmé ses adversaires, doit se garder de jamais leur restituer les armes conquises, sous peine de voir un beau matin ceux-ci les retourner contre lui. On ne conçoit pas comment l’homme, qui se pavane si superbement dans le manteau de sa perfection, croupit dans l’ignorance la plus absolue de ces notions préliminaires de la politique animale.

Les fondateurs des États zoocratiques, les individualités héroïques de la civilisation animale font preuve d’une sagesse accablante. Plus nous nous plongeons dans la contemplation de leurs institutions, de leurs formes sociales, de leur histoire, plus la rougeur monte à notre front humilié. De quelle hauteur ces intelligences créatrices ne dépassent-elles pas l’imperfection de notre espèce, déclarée parfaite par notre morgue et notre orgueil ! Avec quelle méthodique prudence se mettent à l’œuvre ces sages, ces véritables bêtes d’État, lorsqu’il s’agit d’établir sur leurs fondements la liberté et l’unité de leur patrie ! Quelle 
remarquable prévision de l’avenir ils apportent, ces
 Solon et ces Lycurgue du règne animal, dans la pose
 des premières pierres de leur édifice politique ! Comme ils savent dans les premières assises placer le 
germe de sa future grandeur ! Aussi l’idée qu’ils poursuivent se réalise-t-elle avec une gradation parfaite. Toutes les circonstances ont été prévues et calculées par ces créatures, si souvent méprisées, avec un
 soin si minutieux que le résultat voulu arrive comme une implacable fatalité.

L’État nouvellement fondé s’étend, croît en grandeur, en puissance ; ses rapports avec l’extérieur se multiplient. Ici, il règne par la conquête ; là, en étendant son protectorat sur les États voisins. Grâce à l’uniforme régularité de la nourriture, on voit la communauté régie par la satisfaction permanente de ses membres, par la convenance que chacun trouve dans les limites légales de son être. Ici encore, les conditions matérielles se montrent dans toute leur importance. Sont-elles changées par une de ces révolutions qui bouleversent la nature, et que la prudence des bêtes, pas plus que celle des hommes, ne peut prévoir, aussitôt apparaissent la démoralisation, le découragement, la dissolution de l’organisme politique, et cela, avec d’autant plus de rapidité et d’intensité que l’État a été plus profondément ébranlé.

La prospérité matérielle est le lien des sociétés animales. La satisfaction des besoins de l’individu par les soins de la société, voilà la seule et unique base de la stabilité et du repos dont elles jouissent. Quelque forme que prenne la société, monarchie absolue ou monarchie constitutionnelle, république avec ou sans castes, les besoins matériels restent toujours le levier qui sert de moteur ou de propulseur à toute la machine politique.
 
 

 

Qu’une fourmi de l’espèce des Nobles (2) s’avise de débiter à ses compagnes de beaux discours sur la puissance, la grandeur et l’unité de leur race ; qu’elle élève pompeusement ses antennes et gesticule avec ses pattes de devant pour raconter la déplorable situation des fourmis en pays étranger, leur faiblesse et le peu de sécurité qu’elles trouvent sur les arbres et sur les troncs lointains ; qu’elle essaie de célébrer la beauté du spectacle dont on jouit du sommet d’un chêne voisin ; qu’elle tente de prouver qu’il y a urgence de construire une flotte transatlantique pour tenir en respect et châtier au besoin l’insolence de l’armée rouge des punaises campées de l’autre côté du ruisseau ; qu’elle promette, comme dernier argument, de sacrifier son sang et sa fortune, de se jeter la première en avant pour la gloire, la puissance et
 la grandeur de l’État des fourmis ; elle perdra son
 temps et sa peine. Pas une seule oreille ne s’ouvrira
 pour l’écouter. « Palabres que tout cela ! vaines et stériles déclamations ! Tais-toi et travaille, » s’écrieront 
les gardes des jeunes chrysalides, les vaillants contremaîtres de l’atelier, les fourmis qui travaillent et
 défendent la patrie, les seuls véritables citoyens de
 la communauté.

Mais qu’on voie paraître sur la place publique une de ces fourmis aux poils hérissés, appartenant à la caste des prolétaires et des tribuns, et qu’elle adresse à ses camarades un discours en ces termes : « Qu’avez-vous à traîner péniblement ici vos miettes de bois et vos fagots d’écorce ? Vous vivez dans une inquiétude continuelle, misérablement nourris et à tout instant menacés de manquer de pitance ! Vos chrysalides dépérissent ; car ce buisson, tout chargé de corisies, de ces lâches hémiptères, leur prend tout leur soleil. Notre association ne s’enrichit pas, forcée qu’elle est de charrier son bois de trop loin. Là-bas se trouve une position beaucoup plus belle : les feuilles des arbres fléchissent sous le poids des pucerons aux fécondes mamelles ; l’herbe des prairies scintille des gouttes d’une rosée savoureuse. Des corisies écarlates nous barrent le passage ! Nous battrons ces insolents adversaires. En avant, frères ; debout ! Jetons un pont ; lançons une flotte sur la ruisseau, déblayons les routes, afin de faciliter le transport des munitions. Debout ! debout ! Une vie sans soucis nous est promise là-bas, dans cette contrée où nous attendent le miel et le doux lait des pucerons ! » À ce discours, la communauté ne manquera pas de mettre en réquisition et son dernier homme et son dernier écu.

Voilà déjà les fourmis à l’œuvre : elles creusent des
 approches ; elles font manœuvrer la sape volante ; elles s’avancent vers la rive en rangs pressés par les
 chemins couverts ; leurs bateaux plats couvrent le 
ruisseau et ne tardent pas à former un pont. Les flots ont beau engloutir des milliers de pionniers, la terre 
en produit de nouveaux qui les remplacent en innombrables colonnes. On se précipite avec acharnement
 sur les rouges uniformes de l’ennemi, et, après quelques instants de combat, les troncs sont conquis ; les 
pucerons, réduits en servitude ; leur lait, trait et distribué entre les vainqueurs.

Telle et si grande est la puissance des considérations matérielles dans une société animale !

Quand il se fait une expédition de ce genre, on a cru remarquer que les fourmis de l’espèce des Nobles ne partagent point le sort de leurs frères qui combattent, et qu’elles ne se montrent point dans leurs rangs, bien qu’elles s’y soient engagées par une promesse solennelle. Elles se tiennent à l’écart, attendant l’issue de la bataille. Si la balance de la victoire vient à pencher du côté de l’ennemi, elles s’empressent de faire leur soumission au vainqueur ; elles deviennent son parasite et se font son plat courtisan. Quelquefois, elles réussissent à obtenir des places d’honneur dans la communauté des Corisies ; cependant, le plus souvent, elles sont honteusement chassées à coups de suçoirs, et foulées aux pieds. En leur qualité de nobles de la vieille roche, elles émigrent alors sur quelque branche, où elles vivent dans un complet isolement, traînant leur nielle, trayant les mamelles de leurs pucerons, bref, s’occupant d’une branche quelconque de l’industrie formicienne.

Il est bien entendu que je ne vous parle ici que des rapports qui existent entre telles ou telles bêtes ; il n’y a dans mes paroles aucune allusion aux combinaisons politiques de l’espèce humaine. Le ciel me préserve de dire un mot sur les différents gouvernements dont l’humanité a le bonheur de jouir en ce moment. Dieu m’en est témoin, je n’oserais pas même souffler aux roseaux le secret de mes opinions sur le sujet. Je ne m’occupe que des formes politiques du règne animal et de la raison des bêtes.

« Qu’est-ce que vous dites ? La raison des bêtes ? s’écrierait, s’il m’entendait, quelque savant satisfait ou quelque satisfait savant, qui, du haut d’une chaise sacrée ou profane, psalmodie la grandeur des œuvres divines, sans s’être jamais donné la peine d’observer avec attention celles de la nature. Les animaux n’ont que l’instinct ; le plus grand nombre n’ont point la réflexion ; tous manquent de la raison. Ce que vous nommez des formes politiques n’est autre chose qu’une série d’agglomérations produites fortuitement par l’instinct ; ces plans, où vous découvrez des combinaisons si ingénieuses, sont
 le produit fatal de la nature, dérivé de l’organisation des animaux. L’abeille, de temps immémorial, bâtit son rayon sur le même modèle ; une jeune abeille qui n’aurait jamais vu bâtir de cellules sera 
tout aussi adroite ouvrière que ses ancêtres. N’est-ce pas là du pur instinct ? De qui l’abeille apprendrait-elle, suivant vous, à construire son rayon d’une certaine manière ? »
 
 

 

Je ne veux rien dire de la raison ; je ne me suis jamais expliqué jusqu’à quel point cette faculté existait chez les hommes, et, si je voulais m’étendre là-dessus, je n’irais pas loin chercher mes arguments. Mais les philosophes ont compris sous le nom d’instinct toutes les idées qui, certaines circonstances étant données, se reproduisent toujours identiques, 
toujours les mêmes. L’instinct forme en quelque sorte le canevas général sur lequel le cerveau, à l’aide
 du jugement et du raisonnement, c’est-à-dire avec 
des nuances extraordinaires, se complet à broder. Cependant, ceux-là même qui ne veulent voir dans les animaux que des machines ont été obligés, en dépit
 de leurs systèmes, de reconnaître que certains animaux franchissent parfois les limites de l’existence mécanique et hasardent un pas dans le domaine de
 la libre détermination d’eux-mêmes. On a fini par accorder que quelques animaux possèdent le jugement.
 La philosophie s’est donné une peine infinie pour
 bien démontrer cette thèse, qu’un peu d’observation 
matérielle aurait depuis longtemps établie dans toute sa lucidité.

Un de mes amis possédait un rucher, – confédération monarchique composée, si je ne me trompe, d’une vingtaine de monarchies constitutionnelles, – superbe réalisation des théories de MM. Royer-Collard et Guizot. La limite qui séparait chaque État, et qui lui permettait de se mouvoir dans son individualité et son indépendance, était tracée avec un soin extrême. La confédération elle-même avait des frontières légales bien nettement déterminées. J’ajoute, pour la consolation de ces esprits subversifs qui se plaisent aux choses peu durables, que cet édifice social n’était point construit en pierres, mais tout simplement en bois et qu’il reposait sur quatre piliers enchâssés dans des socles formés d’un modeste calcaire. Le rucher s’élevait contre un vieux mur auquel il était assujetti au moyen de crampons en fer. Il se prêtait donc, comme on le voit, à toutes les exigences désirables. Quelques branches de tilleul le protégeaient de leur ombre. De plus, afin de fermer le passage à l’armée des fourmis, on avait creusé des trous dans les socles qui soutenaient les piliers, et on avait rempli d’eau les susdits trous. De telle sorte que le tout se trouvait isolé à l’instar d’une île. C’est, comme chacun sait, une condition indispensable pour la réussite d’une monarchie parlementaire. (V. Montesquieu, Guizot et Chambolle.)

Alléchées par le miel et par les difficultés de l’entreprise, les fourmis ne tardèrent pas de se rassembler en troupes innombrables autour du socle de pierre. Mais le lac qui entourait le pied des piliers était trop large et trop profond pour leurs pionniers. Mon honorable ami et moi, nous pouvions à peine nous lasser d’admirer notre raison humaine qui, par ces sages mesures de précaution, s’était si puissamment jetée en travers de l’instinct des fourmis.

Quelques jours après, les fourmis pullulaient dans le rucher. En vrais partageux, elles avaient saisi le point par où l’édifice s’attachait à la terre et s’en étaient servi pour mettre à exécution leurs détestables projets. Elles s’étaient précipitées en colonnes serrées sur le vieux mur, et, de là, en suivant les crampons de fer et les points saillants du revêtissement postérieur, elles avaient gagné le rucher.

La raison humaine décida alors qu’il fallait supprimer les crampons. À la vérité, la Confédération perdait ainsi de sa solidité ; elle chancelait et craquait à chaque coup de vent. Mais l’intérêt général le voulait ainsi : il fallait à tout prix interdire l’entrée de la monarchie parlementaire des abeilles aux citoyens de la communauté des fourmis.

Pendant quelques jours, nous admirâmes de nouveau la supériorité de la raison humaine sur l’instinct formicien. Mais les maudits agresseurs se prélassèrent bientôt une seconde fois dans le royaume des abeilles. Nous fûmes longtemps à découvrir le sentier qu’elles avaient suivi. Cette fois-ci, la horde envahissante avait grimpé sur le tilleul ; elle s’était glissée le long des branches qui pendaient au-dessus du toit du rucher, s’était laissé tomber ensuite, et, se cramponnant aux tuiles, était parvenue dans l’intérieur. La retraite, à la vérité, lui était coupée. Aussi avait-elle résolument planté son étendard au milieu des abeilles. Déjà on voyait se manifester parmi celles-ci une inquiétude fébrile, un bourdonnement plein d’angoisses, une agitation révolutionnaire d’ailes et de suçoirs. Nous comprîmes quel était le côté faible de la défense, et nous nous hâtâmes d’abattre les branches pendantes du tilleul. L’état fut une seconde fois sauvé, – sauvé par la supériorité de la raison sur le brutal instinct.

Cependant, l’eau sécha dans les cavités des socles de pierre. Le trou se remplit aussitôt de fourmis. Par bonheur, le hasard, venant en aide à la raison, servit le royaume des abeilles. Mon ami et moi, nous pensions que l’édifice reposait sur quatre piliers ; il n’était soutenu que par trois ; le quatrième ne touchait pas le fond de l’excavation du socle ; il y avait entre elle et lui une solution de continuité d’environ un demi-pouce. Les fourmis avaient beau se dresser sur leurs pattes de derrière, elles ne pouvaient pas arriver jusqu’au pilier. Elles s’avisèrent de grimper les unes sur les autres.

Vains efforts ! Elles atteignaient bien la surface de la solive avec leurs antennes, mais nul moyen de s’y accrocher, encore moins de s’y maintenir. Que faire ? Le grand conseil est assemblé : longs discours accompagnés de gesticulations sur les difficultés du moment. Tout à coup apparaît une fourmi d’une taille plus qu’ordinaire ; deux camarades se placent côte à côte ; elle grimpe sur leur dos, se dresse sur ses pattes de derrière, et enfin, après des efforts inouïs, réussit à s’accrocher à une fente au moyen d’une antenne et d’une patte de devant. Elle se cramponne alors de toutes ses forces, donne un vigoureux élan, et rejette, par un léger balancement, le reste de son corps.

Victoire ! elle a conquis le poste avancé ; elle voit ouvert devant elle le chemin des rayons monarchiques. Mais notre fourmi appartient corps et âme à 
l’école oweniste ; elle professe et pratique les doctrines de la soumission absolue de l’individu à la masse. Elle pourrait se précipiter isolément vers le 
butin ; le devoir social la retient ; elle reste immobile, s’accroche solidement avec ses six pattes, penche ses antennes et laisse pendre l’arrière de son corps aussi bas que possible. Les fourmis restées sur le
 faîte s’accrochent à leur compagne avec leurs antennes, et, formant une échelle vivante, s’acheminent 
tranquillement vers le rucher.

Mon respectable ami se proposait de châtier l’audacieuse qui avait ainsi ouvert le chemin. « Laissez-
la, m’écriai-je ; elle a plus d’esprit que nous. On ne 
doit pas tuer un être qui se sacrifie volontairement à
 l’intérêt général. » L’assassinat de cette fourmi m’apparaissait en ce moment avec la dimension d’un de
 ces crimes qui outragent l’humanité.
 
 

 

Ces observations sur les fourmis m’ont fourni matière à bien des réflexions. Enfin, je suis arrivé à résoudre le problème de la raison. C’est le microscope qui m’a guidé et qui m’a montré la route ; c’est lui qui m’a dévoilé la raison d’être et la fin de toutes les parties du corps. Grâce à lui, j’ai acquis la preuve que tout notre être, même dans ses organes les plus solides, passe et se renouvelle incessamment ; que toutes les parties s’usent et sont remplacées par d’autres. Os, chair, nerfs, peau, cerveau, entrailles, tout est soumis à un renouvellement permanent, à des substitutions continuelles. De plus, les fibres musculaires d’un carnivore diffèrent de celles d’un herbivore. Leurs sécrétions ne sont pas non plus les mêmes.

Or, si, des liquides sécrétés, je puis extraire partout et toujours des acides urétiques, lethiotiques, benzoïques, etc., comment les sécrétions de la substance cérébrale, les idées ne subiraient-elles pas la même loi ? La nature ne connaît point les exceptions. J’avais la clé de l’énigme : nourriture toujours la même, idées toujours les mêmes, INSTINCT ; – nourriture diversifiée, variété dans les idées, RAISON.

Je me mis à comparer entre eux les phénomènes du règne organique ; ma loi se confirmait partout. Si les abeilles sont soumises à un parlementarisme stupide, livrées à des révolutions périodiques et placées dans l’impossibilité de tout progrès vers des formes politiques plus rationnelles, cela tient à l’uniformité de leur nourriture. Si les fourmis, au contraire, ont adopté le régime démocratique ; si elles vont par tous les chemins à l’exaltation de l’individu, il faut l’attribuer à la variété infinie des substances dont ce peuple se nourrit. Suc de fleurs, lait de puceron, fibres ligneuses, cadavres d’animaux, tout sert de pâture à la fourmi ; grâce à cette alimentation variée, elle arrive, dans le règne animal, au degré le plus élevé de l’intelligence. D’où peut provenir l’immense développement de civilisation auquel sont arrivés les corbeaux et les corneilles, ces avocats de la création, sinon de la diversité de leurs aliments ? Où trouver la cause de la stupidité du cerf, sinon dans l’herbe dont il fait son éternelle pâture ?

Un grand nombre de phénomènes, dont on cherche 
encore la raison d’être, ont cessé d’être obscurs pour
 moi. Les animaux domestiques, en s’apprivoisant,
 sont, en général, arrivés à un degré plus élevé d’intelligence. Chez quelques-uns, cependant, l’apprivoisement a produit un effet funeste et a amené un mal considérable. L’oie sauvage est un modèle de perspicacité et de ruse ; pourquoi ? parce qu’en liberté elle
 est forcée de s’alimenter tour à tour d’herbages, de
 vers, de colimaçons, de poissons, de graines, de bois, de tout ce que la nature avare lui présente pendant 
l’hiver. L’oie domestique, qui vit de blé et de pommes
 de terre, est le type de la bêtise.

Le chien s’est ennobli, parce que s’est étendu le cercle des substances apportées à son alimentation ; le mélange du système herbivore et du système carnivore, introduit dans sa nourriture, a produit un immense effet sur son intelligence. De combien l’éléphant domestique, qui absorbe du riz, des navets, des 
pommes de terre, des choux, du rhum, du vin, etc., 
ne dépasse-t-il pas l’éléphant sauvage qui cherche
, dans les branches des arbres, une nourriture fade et monotone ?

Des effets identiques se produisent dans le monde de l’humanité. L’abondance et la disette entraînent après elles des révolutions ; elles changent, en effet, la sécrétion ordinaire des idées, seule base solide, seul fondement durable de la stabilité gouvernementale.

« Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es. » Telle est l’épigraphe dont l’immortel Brillat-Savarin a orné le frontispice de sa Physiologie du goût. Jamais mortel n’a proféré une vérité plus profonde ; jamais aussi aphorisme d’un sage n’a été moins pris en considération. Çà et là, pointent à la vérité de vagues pressentiments, mais la déduction fait défaut ; les études spéciales ont été négligées ; bref, la science reste à faire. De temps en temps, un quart de publiciste se hasarde à pousser un gémissement sur les souffrances de la vigne, ou s’exprime avec une mélancolie presque subversive sur la maladie des pommes de terre ; mais personne n’a encore abordé avec l’œil de la science la recherche des phénomènes, du domaine politique et social, l’étude des substances alimentaires dans leurs rapports avec les événements présents et passés ; c’est un sol vierge abandonné aux observateurs de l’avenir.

Un travail sur les effets moraux et intellectuels des substances alimentaires amènerait des résultats immenses. Ce serait, j’en ai la conviction intime, le moyen le plus puissant de hâter la venue de l’époque de nos rêves, de cette époque bienheureuse où les haines politiques, la vénalité d’opinions, la manie d’opprimer son semblable seront à jamais bannies de la Terre. Les partis ne se détesteront plus ; on ne punira plus l’apostasie, l’obscurantisme, la réaction, la bigoterie, le capitalisme ou le révolutionnarisme ; les opinions et les idées seront considérées comme le produit de la nourriture absorbée, et tout ce qu’on fera pour les atténuer ou les combattre, ce sera d’appliquer une organisation convenable du régime hygiénique.

Ah ! donnez-moi l’organisation de la cuisine, et je vous fais grâce de l’organisation du travail !

Je n’oublierai jamais un de mes amis à l’assemblée de Francfort, qui répondait au nom de Rieser.
 Rieser arrivait de Hambourg pétillant et énergique ; il s’était nourri jusque-là de viande fumée, de
 marée et de caviar. Aussi appuyait-il avec enthousiasme la liberté de la presse et le suffrage universel.
 Malheureusement, pendant son séjour à Francfort,
 il se vit obligé d’assouvir sa faim avec des viandes
 bouillies, des pâtés de foie et autres substances gélatineuses et tremblottantes dont abonde la cuisine
 francfortaise. Qu’y a-t-il d’étonnant après cela qu’il
 en fût venu à trembler de peur en pensant à l’avenir et qu’il se hâtât de mentir à chaque pas à ses premières opinions ?

Que de fois, dans les pays constitutionnels, on a entendu les électeurs gémir sur les palinodies de leurs députés ! Rien de moins fondé que les jérémiades des honorables commettants. Le député quitte son canton, part pour la capitale, y change de régime ; il n’est pas étonnant que les sécrétions de son cerveau, et par suite ses idées, se transforment. Au contraire, les électeurs ne bougent non plus que des bornes ; ils continuent à se nourrir des mêmes aliments. Ils n’ont donc aucune peine à conserver les mêmes opinions ; il leur serait même impossible d’introduire la moindre modification dans leur manière de voir. On a bonne grâce vraiment à tonner contre les déceptions, contre la palidonie, contre la trahison. On n’a donc jamais lu l’épigraphe de Brillat-Savarin !

Un jour, grâce aux progrès de la science, on arrivera à découvrir des séries particulières d’aliments répondant à des séries particulières d’idées. Il suffira de manger d’un certain mets pour avoir l’opinion qu’on désirera. Quand les principes seront bien nettement déterminés, on pourra, rien que par l’application d’une nourriture spéciale, former à volonté des hommes d’État, des financiers, des théologiens, des aristocrates, des révolutionnaires, des idéologues. L’énorme quantité d’esprit qui se dépense aujourd’hui à la composition des chartes, constitutions, décrets, lois et autres machines politiques et sociales, sera employée alors à inventer des potages, des bouillies, des plats de viande ou de légumes. De sorte qu’à l’avantage de flatter le palais de l’espèce humaine, on joindra celui de produire d’excellents résultats dans l’ordre moral, intellectuel et politique.

Il n’y a pas, chez les bêtes, un seul État qui ait une constitution écrite. Partout, de même qu’en Angleterre, les lois se sont formées lentement, avec le cours des siècles, sous le régime de la distribution convenable des aliments. Aujourd’hui, ces lois défient hardiment les orages du temps. Quand donc viendra cette bienheureuse époque où l’espèce humaine, cessant de se nourrir de constitutions papyracées, sera régie par une bonne et succulente cuisine ?
 
 

 

Tous les animaux ne vivent pas sous le même régime politique. Il y a des sociétés hermétiquement fermées à côté d’individus isolés et vivant dans l’anarchie la plus complète. Toutefois, les animaux de la même espèce sont soumis aux mêmes formes politiques : le même genre de nourriture amène la même succession d’idées dans leur cerveau, et leur fait réaliser les mêmes principes sociaux. On serait néanmoins dans une erreur profonde si l’on croyait que les sociétés animales se tiennent sévèrement renfermées dans leurs limites naturelles et dans un état d’étrangeté les unes à l’égard des autres. Non seulement entre les sociétés de la même famille, mais encore entre des espèces différentes régnent les rapports les plus variés ; les relations internationales sont cultivées et entretenues sur les dimensions les plus vastes.

Tout ce que la raison humaine a inventé, tout ce que la fantaisie a rêvé, tout ce que la routine ou la coutume a établi, en matière d’organisation politique, se retrouve dans le monde animal, et cela sous une forme plus élevée, plus déterminée, plus durable. Républiques, monarchies avec le droit salique, monarchies avec le droit d’hérédité égal pour les deux sexes, castes, corporations, démocratie, aristocratie, esclavage, privilège de consommer sans travailler, empires transmis par succession ou mariage, confédération, centralisation, alliances offensives ou défensives, traités de paix perpétuels, guerres permanentes sans trêve ni merci, tout cela, avec ses mille formes et nuances, se croise et s’entremêle tumultueusement sur le vaste théâtre de la vie animale. Mais ce que l’histoire de l’humanité nous présente sous forme d’épisodes incohérents, badigeonnés à la surface par l’esprit particulier de l’observateur, l’étude du monde animal nous l’offre pur, sans fard, dans toute sa nudité primitive. Là, la cause de chaque action se dévoile tout de suite au regard de l’investigateur ; rien ne dissimule la réalité, rien ne donne le change ; rien ne jette un faux jour sur les éternels principes qui conduisent le tout.

Dans la société de l’avenir, le cours de droit naturel sera remplacé par le cours d’histoire naturelle.
 Il n’y a, pour un esprit amoureux du progrès, que deux voies ouvertes à son activité : la propagande
pacifique ou la destruction violente. Dans la première
 chemine le naturaliste ; la seconde appartient au soldat. Jeunes gens qui rêvez la grandeur et la liberté 
de votre patrie, vous n’avez à choisir qu’entre ces 
deux choses : être zoologistes ou stratégistes. Sur
toutes les autres sciences pèse la malédiction de l’inutilité. L’idée ne triomphera, l’ère nouvelle ne sera inaugurée que lorsque la jeune génération apparaîtra
 sur le champ de bataille, tenant à la main le code des
 constitutions animales.

Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de noter un fait d’une grande importance et qui se reproduit partout. C’est que, dans les sociétés animales, celles-là se rapprochent de l’organisation la plus parfaite, qui vivent dans un individualisme plus ou moins complet. Il y a des degrés de perfection dans les États zoocratiques. Les plus bas degrés de l’échelle sont les États où l’individu s’efface, où les droits et les devoirs envers la communauté sont confondus et identifiés. Là, l’organisation s’étiole petit à petit ; les individus s’affaissent progressivement. L’abêtissement, dans les États de cette espèce, va quelquefois si loin que les unités constitutives de la communauté ne nous apparaissent plus que comme des êtres complètement dépourvus de spontanéité, de libre-arbitre et même de faculté de locomotion, que comme des organes inconscients de la communauté.

Ainsi, la poursuite de l’idée gouvernementale amène, dans la race animale, comme punition, l’abaissement et la dégradation de l’individu. Il est parfaitement indifférent, dans l’espèce, que l’État soit constitué sur le principe de la république, de l’oligarchie 
ou de la royauté. Dans l’association icarienne des 
Polypes, l’individu n’est pas moins réduit au rôle exclusif de contribuable, de fournisseur de la communauté et d’éleveur de progéniture que dans la monarchie ilotique du Tænia. Seulement, dans ce dernier État, l’avilissement de l’individu est poussé jusqu’à son exhérédation, jusqu’à son expulsion de l’empire paternel.

Une tendance tout opposée se remarque, là où les inclinations libérales tendent à entrer en prédominance. Là, l’individu est d’autant plus parfait ;
 ses organes gagnent d’autant plus en beauté, ses
 facultés en énergie, qu’il s’émancipe davantage de 
l’État. Il en est de même de la société ; moins le
 gouvernement s’y fait sentir, plus sensiblement elle s’élève à la perfection. La liberté trempe les organes, aiguise les sens, augmente la force morale.
 Dans une société fondée sur le principe de la liberté 
illimitée, l’individu, pour faire prévaloir son autonomie, sa spontanéité, pour avoir une personnalité enfin, doit sans cesse opposer aux éléments, à ce qui se
 dresse contre lui et lui fait obstacle, tous ses organes,
 toutes ses facultés. Quelle différence entre le chacal,
 le loup, qui vivent en associations quasi-républicaines, et le rusé renard, qui file isolément ses jours 
dans un terrier qu’il a creusé lui-même et qui n’a subi le joug de l’autorité patriarcale de la famille
 que durant son premier âge !

Nous pousserons notre raisonnement jusqu’à ses dernières limites. Seulement, nous croyons devoir déclarer encore une fois qu’il ne s’agit, entre nous, que des bêtes, rien que des bêtes. Nous repoussons d’avance tout soupçon qu’on pourrait avoir que nous voulons faire quelque méchante allusion à l’homme, ce roi de la création, cet être tellement parfait qu’il ne peut faire un mouvement sans produire des merveilles de sagesse, de liberté, de dévouement, de justice, de vérité, et d’une foule d’autres sentiments et vertus inabordables à ses très humbles et très obéissants sujets du règne animal. L’homme serait bien bête de condescendre jusqu’à imiter les animaux. Aussi, nous tenons à lui dévoiler les tendances, les mœurs et les habitudes des animaux, afin qu’il se garde bien de les confondre avec ceux de sa noble nature et qu’il poursuive hardiment son ordon qui n’a rien de commun avec les lois qui régissent le reste de l’univers.
 
 

 

Nous le répétons, dans les sociétés animales, la liberté illimitée de l’individu apparaît comme le dernier terme de la perfection. Au contraire, la forme gouvernementale, la réglementation semble indiquer des lacunes, des vices cachés dans l’organisme. Là, chaque atome, en naissant à la vie, soupire après la personnalité, se précipite vers la liberté, ne se développe qu’à la lumière et à la chaleur de ce soleil.

Chez les animaux, ceux qui se préoccupent du perfectionnement de leur espèce, dirigent leurs sens et leurs efforts vers l’introduction du grand principe de l’individualisme, et cela dans la mesure la plus prompte, la plus complète, la plus générale. Ils considèrent comme faux prophètes ceux qui prétendraient amener le bien-être général par des lois, par des systèmes, par des institutions ; ceux qui cherchent le bonheur de tous dans un changement de gouvernement ; ceux qui, s’en remettant à la providence de l’État, voudraient le soumettre à un bien-être gratuit et obligatoire. Dans le monde de l’animalité, le progrès consiste à se rapprocher de plus en plus de l’état individualiste. L’individualisme, voilà le but dernier de tous les efforts sociaux ; sont-ils bêtes, ces animaux ?

L’élaboration émancipatrice s’opère d’une manière uniforme dans tout le règne organique. Le changement des conditions matérielles, l’amélioration successive de l’alimentation, l’introduction définitive de l’équilibre dans les sécrétions du cerveau, au moyen d’une distribution convenable des substances vitales, rendent seuls possible l’avénement de cet état de liberté illimitée qui paraît aux myopes un sauvage désordre, mais qui brille aux regards du clairvoyant comme le splendide idéal de l’harmonie universelle.

L’individualisme, tel est, à ce qu’il semble, le mot d’ordre, le grand principe de la création. Vous le rencontrez à tous les degrés de l’échelle du règne animal ; le règne végétal en est pénétré tout entier ; vous le retrouvez même dans le monde des êtres inorganiques. L’homme seul s’efforce d’y faire exception. Prouve-t-il par là la supériorité de sa nature ou bien son ignorance des lois communes à toute la création ? Trouvez vous-même le mot de l’énigme.

Quant à moi, je crois qu’il sufit d’observer la façon dont la masse, la vile multitude, comme disait élégamment M. Thiers, se comporte en présence de la nature pour être convaincu que son esprit ne va pas au-delà des apparences extérieures. La plupart des hommes croient s’être mis en rapport suffisant avec le monde infini des objets quand ils ont occupé machinalement leurs yeux. La réalité qui palpite sous l’enveloppe de la matière échappe donc forcément à leurs regards. Qu’y a-t-il d’étonnant après cela que l’homme ne se trouve pas toujours également disposé à recevoir les impressions que lui envoie le spectacle des merveilles de la création ? Qu’y cherche-t-il, en effet ? Une pâture à sa fantaisie altérée, à son imagination en chômage. Mais la loi de la fantaisie, c’est l’arbitraire, c’est le caprice, et le résultat qu’elle amène, c’est l’épuisement, l’ennui, la fatigue. La fantaisie satisfaite, que reste-t-il après elle ? Des sens blasés, du vide dans le cerveau, de l’affaiblissement dans l’intelligence.

Quand vous chercherez dans la nature la solution de ces problèmes sociaux que vous poursuivez avec tant d’ardeur dans le champ des rapports exclusivement humains ou dans le domaine de la métaphysique pure, c’est alors que vous verrez comme l’ensemble et les détails prendront pour vous de l’intérêt. Alors seulement, vos dispositions à la contemplation prendront un caractère de permanence ; elles cesseront d’être journalières et intermittentes comme vous vous en plaignez. Car après chaque observation, après chaque découverte, vous sentirez vos forces s’accroître ; vous verrez l’horizon de vos idées s’agrandir, le chemin de vos travaux s’éclairer et se jalonner de points pris dans le vif de l’existence universelle, dans la réalité implacable des choses. »

Voilà, cher ami, le langage que vous teniez. Je cite à peu près textuellement vos paroles. Vous ajoutiez ensuite une foule d’observations et de réflexions touchant, les unes, à la science pure, les autres, simplement artistiques, et toutes, s’enchevêtrant, se déduisant l’une de l’autre, faisant vibrer la somme entière de sentiments, en même temps qu’elles constataient partout l’unité de la loi, le grand principe de la création : la tendance à l’individualisme.

Évoquée par cette baguette magique de votre intelligence, la nature a répondu à bien des questions non seulement relatives aux phénomènes qu’elle déploie, mais encore relatives à la nature humaine.
 Elle vous a soulevé les voiles mystérieux qui cachent 
les rouages politiques et sociaux de l’humanité. Ce 
côté des recherches scientifiques semblait même 
être l’objet principal de vos préoccupations. Ce
 n’est pas en vain que l’Allemagne vous considère
 tout à la fois comme un de ses plus illustres savants 
et comme un des plus glorieux défenseurs de la liberté. Dans l’une et dans l’autre carrière, vous avez
 fourni vos preuves. Vous avez su synthétiser les deux
 caractères d’homme de science et d’homme politique : chose à noter pour qui a observé naguère les ébats parlementaires des professeurs de Francfort et les velléités gouvernementales des révolutionnaires d’outre-
Rhin.

Aussi, grâce à vous, la science, dans laquelle vous avez fait passer la sève de l’actualité et que vous avez vivifiée par l’attrait des considérations d’un ordre élevé, m’apparut-elle sous un aspect dont j’ignorais jusqu’alors le prestige. La contemplation exclusivement profane a perdu son charme pour moi ; j’ai vu qu’elle ne peut aboutir qu’à l’hébétement, lequel finit toujours par se traduire en une fatigue et une lassitude stériles. Si mon cœur ne sait pas admirer par ordre, s’il me faut une certaine situation d’esprit pour éprouver de l’émotion à la vue des perspectives kaléidoscopiques de la nature, le motif ne m’en est plus caché ; vous me l’avez révélé.

Vous m’avez invinciblement entraîné vers les études sur le monde organique. J’ai suivi avec intérêt tous vos travaux ; j’ai recherché avec ardeur vos entretiens. Je tenais surtout à ne perdre aucun détail de vos observations. Chacune d’elles ne venait-elle pas à l’appui des opinions auxquelles j’avais consacré mon existence ? Et puis, je nourrissais le projet de consigner ce que j’avais recueilli de vos conversations afin de remplir les vides et les lacunes d’une vie forcément inactive.

Vos publications récentes m’ont épargné la peine de surcharger ma mémoire, d’embarrasser de notes 
mes cartons. Vous m’avez autorisé de puiser à pleines mains dans vos livres, d’en faire ce que je voulais. Vous êtes assez riche pour vous permettre cette prodigalité. J’use de l’autorisation ; je m’empare de
 vos récits ; je les livre au public.

Puissent ces études rendre la vérité moins opaque, les convictions plus solides, les croyances moins aveugles, les principes plus clairs. Puissent-elles élever nos contemporains au-dessus de la routine, de la vanité, de la dégradation !
 
 

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(1) Fourmis blanches. Voir la Presse d’hier.
 

(2) Formicæ cincinnati, LINNÉ.
 

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(Charles Edmond, in La Presse, dix-neuvième année, samedi 3 mars, dimanche 4 mars et lundi 5 mars 1855. Portrait photographique de Charles Edmond, atelier Nadar, sd [source : Gallica])