Traduit dans La Revue argentine en 1934, « Le Rêve » est la première partie d’une nouvelle en diptyque d’Horacio Quiroga, intitulée El Salvaje [Le Sauvage]. Les deux récits dont se compose la nouvelle : « El Sueño » (Le Rêve) et « La Realidad » (La Réalité), sont parus séparément à l’origine, avant d’être réunis dans le recueil éponyme (Buenos Aire : Agencia General de Librería y Publicaciones, 1920).

Le texte que nous présentons ici, « El Sueño, » a été publié tout d’abord sous le titre « El Dinosauro » [sic], avec deux illustrations de Alonjo, dans la revue Plus Ultra de Buenos Aires, quatrième année, n° 35, en mars 1919 ; la seconde partie, « La Realitad, » histoire d’une famille préhistorique de l’ère tertiaire, était précédemment parue sous le titre « Cuento terciaro, » avec cinq illustrations d’Aurelio Giménez, dans la revue Caras y Caretas, treizième année, n° 615, le 18 juillet 1910.

Nous signalerons enfin que la nouvelle « El Salvaje » a fait l’objet d’une adaptation récente par Julietta Mariatti, sous le titre La Leyenda del Nothosaurus (Salim, 2014), avec de fort belles illustrations signées Darío Salvi.
 
 

 
 

LE RÊVE

 

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S’il fallait définir Horacio Quiroga au moyen d’une formule comparative, on pourrait dire – et cela a été dit – qu’il est « le Rudyard Kipling » sud-américain. La brièveté de cette formule n’exclut pas les inconvénients de l’inexactitude. Dans le cas présent, il est indéniable qu’il existe de profondes affinités entre ces deux écrivains. Comme l’auteur du Livre de la Jungle, celui d’Anaconda ressent l’attraction de la vie élémentaire des forêts, la suggestion de leurs mystères, l’émotion panthéiste qu’elles éveillent chez l’homme civilisé, et reflète ces sentiments dans ses romans ou dans ses contes, la plupart ayant pour cadre les terres vierges de Misiones. De même que Kipling, il aime les apologues dont les personnages sont les animaux des bois. C’est aussi un écrivain de coutumes, de caractères, dont la lanterne psychologique illumine sans pitié bien des recoins obscurs de l’âme. Son trait dominant, en ce qui concerne la technique, est un style direct, nu, acéré, où le mot va directement au but, tel un projectile. Ce conteur qui débuta en écrivant des poèmes ne se contenta pas de tordre le cou à la rhétorique : il l’égorgea courageusement. Horacio Quiroga aime les thèmes truculents qui touchent la fibre de la Terreur. Certains de ses sujets, traités par un autre écrivain, nous sembleraient une transposition du « Grand guignol » au roman ou à la nouvelle. Sa plume les « dignifie » toujours par l’art infaillible qui a fait de Quiroga le premier conteur de l’Amérique parlant espagnol.
 

E. M. C.

 
 

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Après avoir dépassé le Guayra, et sur un espace de dix lieues, le fleuve Paraná est inaccessible à la navigation. Il forme à cet endroit, parmi des ravins noirs très élevés, un canal de deux cents mètres d’une profondeur insondable. L’eau court avec une telle vitesse que les bateaux, à toute vapeur, marquent le pas, des heures entières, à la même place. Le plan de l’eau est constamment dénivelé par le bouillonnement des remous qui, dans leur choc, forment des cônes d’absorption, si profonds parfois qu’ils peuvent engloutir, par l’étrave, un canot à vapeur. La région, bien que lugubre par la prédominance absolue du noir de la forêt et du basalte, ferait le bonheur d’un botaniste en raison de l’humidité ambiante, renforcée par des pluies excessives, qui donnent à la flore guayranienne une luxuriance fantastique.

Dans cette région, je fus, une après-midi et une nuit, l’hôte d’un homme extraordinaire qui s’en était allé vivre au Guayra, seul comme un vieux sanglier, parce qu’il était dégoûté du commerce des hommes et parce que la civilisation, lui donnant tout mâché, l’ennuyait. Mais, comme il voulait être utile à ceux qui vivaient assis là-bas, au milieu des villes, apprenant dans les livres, il installa un petit poste météorologique que le gouvernement argentin prit sous son contrôle.

Il n’y eut rien à redire, durant une certaine période, aux informations que l’on recevait, jusqu’au jour où commencèrent à arriver des observations d’une telle exagération, avec de tels décimètres de pluie et de tels indices d’humidité, que notre Centrale jugea nécessaire de contrôler ces énormités. Je partais alors pour une inspection des stations argentines sur la frontière du Brésil, au-dessus de l’Iguazu et, en poussant un peu, je pouvais facilement parvenir jusqu’à la Guayra.

C’est ce que je fis. Mais l’homme n’avait rien de divertissant. C’était un individu grand, aux cheveux et à la barbe fort noirs, très pâle malgré le soleil et avec de grands yeux qui se clouaient dans les vôtres, sans dévier d’une ligne. Les mains enfoncées dans les poches, il me regardait arriver sans faire un pas. Finalement, il me tendit la main, mais lorsqu’il y avait un moment déjà que je lui offrais la mienne, avec un sourire.

Tout le long de l’après-midi, que nous passâmes assis sous la véranda de son rancho-chalet, nous parlâmes de généralités. Ou, pour mieux dire, je parlai, car l’homme se montrait fort maigre en paroles. Et quoique je misse une insistance toute particulière pour soutenir la conversation, il y avait quelque chose dans la réserve de mon hôte qui étouffait l’habitude civilisée d’échanger des idées.

La nuit tomba, extrêmement lourde. Le repas terminé, nous retournâmes à la véranda, mais nous en fûmes bientôt chassés par un vent en rafales, clouté de grosses gouttes clairsemées, qui balayait même les chaises. Il cessa brusquement et l’eau commença alors à tomber en une pluie croulante et massive de laquelle ne peut se faire une idée celui qui ne l’a pas entendue gronder des heures et des heures sur la forêt, sans la moindre trêve ni le moindre souffle d’air dans les feuilles.

« Je crois que nous en aurons pour un moment, dis-je à mon homme.

– Qui sait ? répliqua-t-il. À cette hauteur du mois, ce n’est pas probable. »

Je profitai alors de la rupture de la glace pour rappeler la mission particulière qui m’avait amené là.

« Il y a plusieurs mois, commençais-je, les registres de votre pluviomètre arrivés à Buenos-Aires… »

Et tandis que j’exposais le cas, je soulignai la surprise de la Centrale devant le volume inespéré de ces observations.

« N’y eut-il pas d’erreur ? terminai-je. Les indices étaient-ils tels que vous les avez envoyés ?

– Oui, » répondit-il, en me regardant bien en face de ses yeux grands ouverts et immobiles.

Je me tus alors et, durant un temps que je ne pus mesurer, mais qui put être fort long, nous n’échangeâmes pas une parole. Je fumais ; lui levait d’instant en instant les yeux vers le mur, – au-dehors, à la pluie, – comme s’il espérait entendre quelque chose derrière ce sourd roulement de tonnerre qui inondait la forêt. Et pour moi, gagné par la vapeur d’excessive humidité qui arrivait de l’extérieur, persistait l’énigme de ce regard et de ces narines ouvertes à l’odeur des arbres mouillés.

« Avez-vous vu un dinosaurien ? »

Voilà ce qu’il venait de me demander, sans plus.

À l’époque actuelle, dans la bouche d’un homme cultivé, même s’il est devenu fou et a un éclat préhistorique dans les yeux, la question était troublante. Je le regardai fixement ; il agissait de même à mon égard.

« Quoi ?… dis-je à la fin.

– Un dinosaurien… un nothosaurien carnivore.

– Jamais. Et vous, l’avez-vous vu ?

– Oui. »

Pas un de ses cils ne bougeait pendant qu’il me regardait.

« Ici ?

– Ici. Il est mort déjà. Nous vécûmes ensemble trois mois. »

Nous vécûmes ensemble ! Je m’expliquais bien maintenant la lumière ultra-historique de ses yeux et les observations météorologiques d’un homme qui avait vécu l’existence des bois en pleine période secondaire.

« Et les pluies et l’humidité que vous avez annotées et envoyées à Buenos-Aires, lui dis-je, datent de cette époque ?

– Oui, » affirma-t-il avec calme. Il plissa le front, leva les yeux vers le grondement de la forêt inondée et ajouta lentement :

« C’était un nothosaurien… Comme je ne pouvais aller jusqu’à son horizon, il descendit jusqu’à notre âge… Il y a six mois de cela. Or, maintenant… maintenant, j’ai plus de doutes que vous sur tout ceci. Mais lorsque je le découvris sur un rocher dans le Paraná, au crépuscule, je n’eus aucun doute, dès cet instant, de me trouver en dehors des lois biologiques. C’était un dinosaurien, en chair et en os ; il tournait le cou en hauteur de tous les côtés et ouvrait la bouche comme s’il voulait crier et ne le pouvait. Moi, pour ma part, je restai calme.

Pendant des mois et des mois, j’avais ardemment désiré oublier tout ce que j’étais et savais et ce qu’étaient et savaient les hommes… Régression totale à une vie réelle et précise, comme un arbre qui se trouve toujours où il faut parce qu’il a sa raison d’être. Depuis des milliers d’années, l’espèce humaine va au désastre. Elle est retournée au singe en gardant l’intelligence de l’homme. Il n’y a pas, dans la civilisation, un seul homme qui possède une valeur réelle si on l’en écarte. Et pas un seul ne pourrait crier à la Nature : « Je suis ! »

Jour après jour, je dépistais en moi la profonde jouissance de la reconquête, de la régression qui me rendait maître absolu de la place qu’occupaient mes pieds. Je commençais à me sentir, nébuleux encore, le représentant véritable d’une espèce. La vie qui m’animait était mienne exclusivement. Et grimpant, comme sur un arbre, par-dessus des millions d’années, me sentant chaque fois plus maître du coin de bois que dominaient mes yeux de tous côtés, j’en vins à voir sourdre en mon cerveau vide la petite lumière faible, fixe, obstinée et immortelle de l’homme tertiaire.

Pourquoi m’effrayer alors ? Si le fond remué de la biologie lançait un tel spectre en pleine époque actuelle, lui permettant de vivre, il était, ainsi que moi, hors des lois morales de la vie.

Rien à craindre, par conséquent. Je m’approchai du monstre, tout en humant une aigre pestilence de végétation décomposée. Comme il persistait à faire danser son cou, là-bas en haut, je lui jetai une pierre. D’un bond, la bête se lança à l’eau et la vague qui inonda la plage m’entraîna avec son reflux. Le dinosaurien m’avait vu et se balançait sur cent brasses d’eau. Et maintenant il criait. Le cri ?… Je ne sais… Très discordant. Aigu et profond… Une chose d’agonie. Et il ouvrait démesurément la bouche pour crier. Il ne me regardait pas ni ne me regarda jamais. C’est à-dire, il le fit une fois… Mais ceci se passa à la fin.

Il revint enfin à terre, lorsqu’il faisait déjà sombre, et nous marchâmes ensemble.

Tel fut le commencement. Pendant trois mois, je l’eus pour compagnon nocturne, parce qu’à la première fraîcheur du jour il m’abandonnait. Il s’en allait, entrait dans le bois comme s’il ne voyait pas, le brisant, ou s’enfonçait dans le Paraná avec de profonds remous jusqu’au milieu du fleuve.

En descendant ici, vous avez dû voir un vaste gué ; il se conserve praticable bien que, depuis longtemps, on n’y passe plus. Le dinosaurien et moi le parcourions pas à pas, mais jamais le jour. La formidable vie créée par le Vouloir de l’homme et le Consentement des âges morts, ne m’était accessible que la nuit. Sans un signe extérieur de mutuelle reconnaissance, nous marchions des heures et des heures l’un près de l’autre, comme des frères farouches qui se cherchent sans se comprendre.

De ses habitudes démesurées de vie, enterrées sous des millions d’années, il ne lui restait qu’une orientation aveugle vers les profondeurs les plus humides de la forêt, vers les mares pestilentes où les noires colonnes des fougères géantes se cassaient à son passage.

Pour ma part, mon existence de jour suivait ici même son cours normal, dans cette maison, mais avec le regard perdu à chaque instant. Je vivais machinalement, adhéré à l’horizon contemporain comme un somnambule, et ne me réveillais qu’à la première odeur sauvage que la fraîcheur du crépuscule m’envoyait, rampante, de la forêt.

Je ne sais combien de temps dura ceci. Je sais seulement qu’une nuit je criai et je ne reconnus pas le cri qui sortait de ma gorge, que je n’avais plus d’effets, mais par contre du poil sur tout le corps. En un mot, j’étais retourné aux ères passées par le seul fait de mon propre désir.
 
 

 

Dans cette silhouette noire et lourde d’épaules qui trottait à l’ombre du dinosaurien, allait mon âme actuelle, mais endormie, suffoquée dans un lourd crâne primitif. Nous vivions unis par le même exil ultra-millénaire. Son horizon était mon horizon, sa route était la mienne. Par les nuits de pleine lune, il nous arrivait d’aller jusqu’au ravin du fleuve, et là nous restions immobiles de longs espaces de temps, lui la tête pendante vers l’odeur de l’eau, là-bas, moi pelotonné sur la fourche d’un arbre. La solitude et le silence étaient complets. Mais dans le brouillard – sentant le poisson – qui montait du Parana, la bête humait l’immensité liquide de son horizon secondaire et, ouvrant la bouche au ciel, lançait un cri bref. De temps en temps, elle recommençait à dresser son cou et à émettre sa plainte. Et moi, pelotonné sur la fourche, les yeux mi-fermés de sommeil et d’informe nostalgie, je répondais à mon tour par un hurlement.

Mais c’était dans les nuits de pluie que notre fraternité était plus profonde. Celle que vous écoutez en ce moment n’est qu’une simple averse comparée aux pluies d’avril et de mai. Une heure avant qu’il ne pleuve, nous entendions déjà le profond roulement des gouttes sur les forêts lointaines. Nous débouchions alors dans un gué, – il n’y avait pas d’air, il n’y avait pas de bruit, il n’y avait rien, si ce n’est un ciel fulgurant qui aveuglait, – et le dinosaurien allongeait son cou sur le sol et aplatissait sa langue sur la terre frémissante. Et quand la pluie arrivait enfin et s’abattait sur nous, nous nous levions et marchions des heures et des heures, sans arrêt, respirant profondément le déluge qui ronflait sur la forêt et crépitait sur le dos de la bête.

À la fin de novembre, un sourd tremblement de la terre, nous parvenant de la Guayra, nous annonça que le fleuve montait. Et ici, lorsque le Paraná arrive grossi des grandes pluies, son niveau s’élève de quatorze mètres en une nuit.

L’eau montait et montait. De la côte, nous entendions nettement le fracas de la Guayra et nous voyions passer près de nous tout ce qui passe noyé ou pourri dans une inondation de printemps. Les nuits étaient noires. Le dinosaurien, excité, buvait à chaque instant une gorgée d’eau et ses yeux, surplombant l’obscurité du fleuve, fixaient les immenses pluies qui arrivaient chaudes encore. Pas à pas, nous côtoyions le Paraná, remontant l’inondation.

Ainsi un mois passa. Tout ce qui restait en moi de l’homme qui vous parle en ce moment, craqua, s’aplatit, disparut. Jusqu’à ce qu’une nuit… »

L’homme s’arrêta.

« Qu’advint-il ? lui dis-je.

– Rien… je le tuai.

– Le… dinosaurien ?

– Oui, lui. Ne comprenez-vous pas ? C’était un dinosaurien… un nothosaurien carnivore. Et j’étais un homme tertiaire… une bestiole de chair et aux yeux trop vifs… Et lui avait une odeur pestilente de fauve. Saisissez-vous maintenant ?

– Oui, continuez.

– Tant qu’il subsista une trace de l’homme actuel, le monstre – surgi des entrailles de la Terre par le désir de ce même homme – se contint. Après…

Là-bas, au nord, la Guayra grondait toujours de toutes ses eaux accrues et le fleuve montait et montait avec un courant d’enfer. Et le dinosaurien, aplati sur le bord, buvait par saccades, dévoré par la faim.

Une nuit, tandis que le monstre entrait et sortait de l’eau sans arrêt et l’agitait comme une mer, je me trouvai aux aguets derrière un rocher, les cheveux hérissés, épiant la bête devenue folle de faim. Je vis cela clairement en cet instant. Et, à cet instant aussi, je sentis qu’explosait en moi la charge de terreur emmagasinée pendant des millions d’années et que, durant ces trois mois de fraternité hypnotique, je n’avais pas su définir.

Je reculai, épiant toujours le monstre, je contournai le rocher et pris ma course vers une falaise qui s’élevait à pic sur vingt brasses d’eau. Le fauve me vit certainement courir à la clarté d’un éclair, car j’entendis son hurlement aigu, tel que je ne l’avais jamais entendu, et je sentis la poursuite. Mais j’arrivais déjà et grimpais par une large fente de la lourde masse de pierre.

Lorsque je fus parvenu au faîte, je me cramponnai à quatre pattes, j’avançai la tête et je vis le monstre qui me cherchait, zébré de reflets, car il pleuvait toujours à torrents. Lorsqu’il me vit là-haut, il commença à trotter autour de mon rocher, cherchant un plan moins perpendiculaire pour m’atteindre. Quand il arrivait à la rive, il s’élançait à la nage, examinait mon refuge, touchait terre et replongeait dans le Paraná. Et lorsqu’un éclair de plus longue durée le détachait sur le fleuve criblé de pluie, nageant presque debout pour ne pas me perdre de vue, je répondais à son hurlement assassin par un rugissement, me projetant en avant sur mes poignets.

La pluie m’aveuglait à tel degré que je fus sur le point de glisser dans une crevasse que je n’avais pas vue. À la lueur d’un nouvel éclair, je jetai un coup d’œil derrière moi et je vis que la fissure contournait complètement le bloc de basalte fendu.

De là surgit mon plan de défense. Toujours en garde, suivant le dinosaurien dans ses tournoiements, j’eus le temps de descendre dix mètres et de détacher de la crevasse centrale une grande esquille avec laquelle je revins au sommet. Puis, l’enfonçant comme un coin dans la fissure, j’en fis un levier et je sentis contre ma poitrine la vibration d’un rocher prêt à s’écrouler.

Je n’eus plus alors qu’à attendre l’instant. Sur la plage, sous le ciel ouvert en déchirures fulgurantes, le dinosaurien trottait et faisait danser son cou en me cherchant toujours. Lorsqu’il m’avait de nouveau découvert, il poussait encore son hurlement assassin.

D’un coup, j’accumulai, sur le levier, mon poids et la haine de dix millions d’années de vie terrorisée, et l’immense bloc tomba, – tomba sur la tête du monstre et tous deux s’enfoncèrent dans vingt brasses d’eau.

Le dinosaurien ressortit au bout d’un long moment ; sa tête était défoncée. Il essayait encore d’ouvrir la bouche pour crier, tel la première fois où je l’avais vu – mais, maintenant, il criait… C’était quelque chose d’horrible ! Il nageait au hasard, car il était aveugle, secouant son cou de tous côtés, sur le fleuve blanc de pluie. Deux ou trois fois il disparut, pour resurgir, levant désespéré sa tête qui ne voyait plus. À la fin, il s’enfonça pour toujours et la pluie lissa l’eau aussitôt.

Et là-bas, en haut, je grognais encore à quatre pattes. Peu à peu, j’en vins à me convaincre que je n’avais déjà plus rien à craindre et je descendis, en dégringolant, par la crevasse centrale. »

L’homme s’arrêta de nouveau.

« Et après ? dis-je.

– Après ? Rien d’autre. Un jour, je me trouvai de nouveau dans cette maison, comme à présent… La pluie a cessé, conclut-il. À cette époque, elle ne dure pas longtemps. »

Lorsque, le lendemain, je montai dans le canot que l’effort de trois hommes de peine avait transporté jusque-là avec moi, il recommença à pleuvoir. Sur la côte, à cinq cents mètres en aval, un pic aigu se détachait sur le fleuve.

« Le rocher ? Est-ce celui-là ? » demandai-je à mon homme.

Il tourna la tête et regarda longuement l’aiguille qui s’estompait derrière la pluie.

« Oui, » répondit-il enfin, la vue fixée sur elle.

Et tandis que le canot descendait par la côte, – me sentant, sous l’imperméable, saturé d’humidité de forêt vierge et de déluge, je compris que ce même homme avait véritablement vécu, il y avait des millions d’années, ce qui maintenant n’avait été qu’un rêve.
 
 

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(Horacio Quiroga, traduction de Pierre-Charles Roncal, in La Revue argentine, première année, n° 4, décembre 1934. Illustrations de Alonso pour la parution originale de « El Dinosauro » en revue, et de Zdeněk Burian, « Nothosaurus, » 1962 ; « Nothosaurus Beach, » 1957)

 
 
 

 

 

 

EL DINOSAURO

 

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(Horacio Quiroga, « El Dinosauro, » in Plus Ultra, quatrième année, n° 35, mars 1919 ; illustrations de Alonjo)

 
 

 

 

Horacio Quiroga à San Ignacio, Misiones, 1926