Il arrive parfois que l’on fasse d’étranges rencontres, au hasard d’une flânerie sur un site de vente aux enchères. C’est le cas de ce singulier tapuscrit de science-fiction, intitulé Comment je me documentai sur la planète Saturne, et composé de 38 feuillets dactylographiés, avec quelques rares corrections manuscrites. Il ne comporte aucune mention d’auteur ; le vendeur n’a pu me donner qu’une indication : il a acheté ce tapuscrit à une vente à Crécy-sur-Serre, dans l’Aisne. Son thème et son traitement m’ont néanmoins paru suffisamment originaux pour que je ne résiste pas à l’envie de le partager avec vous.

Malgré quelques recherches, je n’ai pas réussi à en identifier l’auteur. On me permettra trois remarques préliminaires : si je devais lui attribuer une date, je ferais volontiers remonter ce tapuscrit aux années 1920 ; l’écriture soignée et le style fort agréable, non dénué d’humour, laissent supposer que l’auteur n’est pas un simple amateur ; la localisation du récit pourrait peut-être suggérer qu’il s’agit d’un écrivain belge. Si l’un de mes lecteurs a la velléité de vouloir percer ce mystère, j’accueillerai bien volontiers toutes ses propositions…

Et maintenant, Mesdames et Messieurs les voyageurs, en route pour Saturne !
 

MONSIEUR N

 
 

_____

 
 
 

Je désire avant toute chose dire quelques mots à mes lecteurs :

De nombreux écrivains, doués d’imagination considérable, ont écrit de très intéressants ouvrages ayant pour sujet la relation de voyages dans les planètes ; avec un grand nombre de détails ingénieux, de comparaisons justes et de descriptions merveilleuses, ils ont pu donner l’illusion de la réalité et répandre ainsi l’erreur dans l’esprit de ceux qui les lisent.

Je ne veux pas procéder ainsi : tout ce que l’on trouvera raconté ci-dessous est rigoureusement exact. Il n’en saurait du reste être autrement, car, doué de fort peu d’imagination, je n’aurais pu créer à moi seul la matière de cette histoire.

Je prie en outre mes lecteurs de remarquer que si même mes facultés créatrices avaient été suffisantes pour me permettre d’écrire un ouvrage de toutes pièces, je n’aurais choisi dans aucun cas un sujet astronomique car je ne suis que très peu renseigné sur cette science.

Je possède évidemment quelques notions de mécanique céleste ; je n’ignore pas que la Lune tourne autour de la Terre, la Terre autour de Mars, Mars autour du Soleil, et que le Soleil lui-même décrit une vaste circonférence autour d’une nébuleuse que les astronomes appellent « Hypérion, » mais cela n’aurait point suffi pour que j’aie pu, avec quelque vraisemblance, créer par moi-même tout ce que je vais relater ici.

Mes lecteurs sont prévenus : dans toute cette affaire, je ne suis qu’un historiographe consciencieux et je me suis contenté de décrire les choses telles qu’elles se sont réellement passées.

Tous les renseignements que je donnerai à propos de Saturne ont été recueillis sur la planète même par mon ami Dixon Mac Wain, qui y est allé.
 
 

I

 
 

La petit village de Steinkirch m’avait séduit au premier coup d’œil. Il était posé sur la pente douce d’une colline descendant à la rivière ; son vieux clocher dominait le pays environnant et ses maisons perdues dans un fouillis de verdure avaient cette propreté méticuleuse qu’on rencontre dans les pays du Nord.

Dans la rue montante dont les maisons font la haie sur le passage de la route de Breskens, j’avais choisi une chaumière humble et basse, mais égayée d’une vigne centenaire et d’un petit jardin tout rempli de glaïeuls et de groseilliers.

Au bout d’une allée, entre deux parterres de fleurs, s’ouvrait une barrière verte et vermoulue, d’où partait un petit sentier tout enduit
 d’herbe et de mousse, et couronné du feuillage
 des peupliers.

Par ce chemin que j’étais le seul à parcourir, on descendait vers la rivière dont les eaux paresseuses, encombrées de nénuphars, dormaient 
sous les saules. C’était un endroit frais, et 
l’humidité du lieu me faisait espérer que j’y pourrais observer à l’aise les mœurs des escargots : ce sont de fort intéressants animaux, et, jusqu’à ce jour, j’avais passé mes loisirs à les observer.

J’avais trouvé l’endroit rêvé pour poursuivre mes travaux ; je pris donc la résolution de les commencer la semaine suivante et d’employer le temps qui restait libre jusque-là à faire connaissance avec le pays et ses habitants.

J’allai tout d’abord rendre visite au curé et ce fut lui qui le premier me parla de Dixon en des termes que je jugeai par la suite si juste que je puis m’empêcher de les transcrire ici.

Il me dit qu’il n’avait jamais vu de personnage plus étrange que cet Anglo-saxon qui vivait seul à l’autre bout du village dans un grand pavillon où personne d’autre que lui et ses domestiques n’était entré depuis son arrivée à Steinkirch. Il pensait que ce devait être un savant et qu’il s’occupait d’astronomie, quoiqu’on ne l’aie jamais vu lever le nez de dessus ses bottines, mais ce qui l’avait le plus étonné, c’était avec quelle extraordinaire pureté M. Dixon s’exprimait dans notre langue.

Il me dit aussi qu’il croyait qu’avec le notaire, le médecin et lui-même, le curieux étranger était une des rares personnes du pays avec qui je pourrais prendre plaisir à converser.

Je quittai le vénérable prêtre et courus chez le notaire qui me parla de Dixon avec insistance ; le médecin lui-même ne jurait que par Dixon ; enfin, quelques autres notabilités de Steinkirch, telles que le receveur des contributions, le chantre, le maître d’école et l’employé du télégraphe m’affirmèrent que M. Dixon était pour tous les habitants du village un inépuisable sujet de conversation. On l’avait pris tout d’abord pour un jeteur de sorts, et, parce que, le lendemain de son arrivée, la femme du maire était accouchée d’un cul-de-jatte, il avait manqué se faire lapider par les matrones.

Néanmoins, je crus comprendre que le
 fameux Dixon intriguait maintenant la population plus qu’il ne l’épouvantait, et j’eus l’intuition que l’on me considérait comme devant être à mon tour l’objet de la curiosité générale.

Je me mis à organiser mon ouvrage le 15 mai et, dès les premiers moments, je me rendis compte que j’arriverais rapidement à de superbes résultats.

La crique ombragée de saules, qui s’arrondissait au bas de mon sentier moussu, était un véritable piège à escargots et j’en recueillis plus de cinquante sur le bord de l’eau à ma première battue.

Le lendemain devait être mon premier jour de travail sérieux : je me levai donc de fort bonne heure et me dirigeai vers la rivière. Il avait plu une partie de la nuit et de fines gouttes perlaient encore à la pointe des herbes ; l’odeur des prés mouillés emplissait l’air et du sol montait par bouffées la tiède senteur de la terre humide.

À mi-chemin, le sentier tournait brusquement à droite et se cachait derrière un buisson d’épines. On avait ménagé là quelques marches taillées dans la glaise et je m’apprêtais à descendre quand je vis apparaître en face de moi un individu long et maigre, à cheveux roux ; il avait sur la tête un feutre clair, sur le dos une jaquette noire, et ses jambes oscillaient à l’intérieur d’un pantalon trop large.

Par son aspect général, il différait tellement des indigènes de Steinkirch que je compris sur-le-champ que j’avais devant moi M. Dixon en personne.

Nous nous découvrîmes en même temps, et, me remémorant le peu d’anglais que je savais, je le saluai d’un « Good morning, Sir » où j’essayai de mettre le plus pur accent londonien.

« Vous prononcez fort mal l’anglais, monsieur ! me répondit Dixon.

– Et vous, monsieur, lui dis-je, car j’étais ce matin-là d’excellente humeur, vous articulez le français mieux qu’un vrai parisien ! »

Nous nous présentâmes l’un à l’autre ; il me dit qu’il s’appelait Dixon Mac Wain et qu’il avait entendu beaucoup parler de moi ; le curé lui avait même affirmé qu’avec le notaire, le médecin et lui-même, j’étais une des rares personnes avec qui il pourrait prendre plaisir à converser. Il avait en outre appris que je m’occupais de zoologie et cela l’avait décidé à venir me voir au plus tôt.

« Car, me dit-il, j’ai besoin pour les travaux auxquels je me livre actuellement d’une pince très petite et je crois que l’objet que les entomologistes appellent une « brucelle » ferait parfaitement mon affaire. »

Je possédais l’instrument et, pour le lui donner, nous revînmes vers ma chaumière. Il exprima sans emphase une admiration sincère pour l’ordonnance de mon intérieur, inspecta mes glaïeuls avec intérêt et m’offrit de me donner un plant de chrysanthèmes qui produisait des fleurs absolument remarquables.

Nous continuâmes à nous entretenir une partie de la matinée, puis il m’emmena chez lui. Tout le long du chemin, il se répandit en compliments sur mon compte, se félicita de m’avoir rencontré et jura de faire de moi son meilleur ami.

« Oui, me disait-il, nous sommes faits pour nous entendre ; je veux que vous participiez à ma fortune ; vous aurez une part de la gloire qui s’attachera à mes découvertes, et puis, ajouta-t-il, parlant bas, vous me rendrez un immense service en m’assistant dans mes travaux. »

J’alléguai que j’avais aussi mes études à poursuivre ; j’étais ici pour chercher des escargots et non la gloire.

« Eh bien, me dit-il, vos escargots attendront, 
tandis que la gloire n’attend pas. »

Tout en conversant, nous étions arrivés à l’autre bout du village ; la maison qu’il habitait était la dernière de la rue ; c’était un vaste bâtiment en briques, précédé d’une cour dallée de grès bleu ; quelques massifs de chrysanthèmes se dressaient entre les pierres et, dans une volière, quelques oiseaux rares grinçaient et sifflaient à l’approche des visiteurs.

« Il faut absolument, me dit-il, que vous restiez 
à déjeuner avec moi. »

Malgré que j’eus fort envie d’entendre sa conversation, je le remerciai, alléguant le dérangement que j’allais occasionner, mes travaux à poursuivre, le repas que l’on était en train de préparer pour moi et l’incorrection de ma tenue.

Cela ne servit à rien ; il me retint de force, délégua son cocher pour prier la cuisinière de ne pas m’attendre, envoya deux gamins ramasser pour moi des escargots et troqua sa jaquette contre un vieux veston tout râpé : « pour me mettre à l’aise. »
 
 

II

 
 

Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis ma rencontre avec Dixon Mac Wain, et nous étions déjà d’inséparables amis. Il m’avait mis au courant de ses projets, de ses travaux, et j’étais absolument enthousiasmé. Je passai la plus grande partie de mes journées auprès de lui dans son laboratoire, à limer, ajuster et polir les différentes pièces qui devaient servir à la machine dont il avait entrepris la construction.

Je dois avouer que ces distractions mécaniques faisaient le plus grand tort à mes études personnelles : l’observation des escargots ne battait plus que d’une aile, si l’on peut s’exprimer ainsi, et le jour vint où je délaissai complètement ces intéressants gastéropodes.

J’étais si pleinement absorbé par ma collaboration avec Dixon que je ne songeai plus un seul instant à parfaire mon grand ouvrage sur « Les Caractères comparés des Escargots de la Région Flamande » qui, pourtant, après trois années de préparation, ne demandait plus que quelques semaines de travail pour être complètement terminé.

Tous les loisirs que me laissait Dixon, je les employais à rêver et à méditer sur l’admirable découverte de mon ami, car il ne s’agissait rien moins que d’aller excursionner dans la planète Saturne si peu connue des astronomes.

S’il est facile de projeter un voyage dans une planète lointaine, il est plus difficile de trouver le moyen d’y aller, et vous ne tarderez pas à comprendre de quelle élégante façon Dixon avait résolu cet important problème.

L’appareil que nous construisions pour cela, et qui se trouva prêt trois mois après mon arrivée à Steinkirch, se composait d’une très grande sphère de cuivre rouge munie d’une cheminée de même métal.

Au centre de la sphère, se trouvaient face à face quatre petites boules de platine reliées deux par deux aux pôles d’une bobine d’induction alimentée par une batterie d’accumulateurs spéciaux.

Quand je parle d’accumulateurs, j’emploie évidemment un terme faux, car les appareils que je désigne ainsi n’avaient d’accumulateurs que la forme et, quoique construits comme ceux dont on se sert habituellement, ils étaient pleins d’un liquide fluorescent bleu violacé et ne pouvaient emmagasiner la plus petite quantité d’électricité. Par contre, tout le fluide, produit par une petite dynamo et un moteur à gazoline, acquerrait en les traversant des propriétés nouvelles.

Je ne veux pas m’étendre longuement sur les particularités du mécanisme que nous avions baptisé du nom de « déflagrateur d’énergie. » S’il me fallait donner l’explication exacte et scientifique de ce qui se passait dans la sphère de cuivre, il me faudrait écrire un volume entier tout rempli de chiffres et de formules que mes lecteurs trouveraient par trop rébarbatifs. Du reste, j’avoue que je n’ai rien compris aux explications de Dixon là-dessus.

Tout ce que je puis faire, c’est d’indiquer grossièrement à quoi était destiné l’appareil et comment il devait se comporter.

Le déflagrateur devait agir sur l’énergie latente contenue dans l’espace comme un cristal de glycérine qui, par sa seule présence, peut produire la cristallisation de milliers et de milliers de tonnes de ce corps.

« L’appareil ne fabrique pas de l’énergie, m’avait expliqué Dixon, il en provoque simplement la libération. Sitôt la dynamo en marche, il se produit, partant de la cheminée de cuivre, une sorte de zone cylindrique d’énergie réelle, d’énergie active, qui se propage indéfiniment en ligne droite à travers les gaz et le vide absolu, et, ce qu’il y a de plus curieux dans l’affaire, m’affirma-t-il, est qu’une fois l’énergie mise en branle, rien ne saurait en empêcher la manifestation, » et, pour que je puisse mieux comprendre, Dixon m’expliqua que, si le déflagrateur envoyait vers un coin du ciel un « cylindre énergétique » pendant un temps si court soit-il, ce cylindre s’en irait tout droit vers l’infini, semant sur son passage diverses manifestations d’énergie, sans s’amoindrir ni jamais disparaître.

C’était en quelque sorte, comme je le compris, une manière de mouvement perpétuel. Je crains que mes lecteurs ne saisissent pas exactement ce que je veux leur faire entendre, mais je pense qu’ils seront complètement éclairés quand je leur aurai raconté la première expérience que nous fîmes du déflagrateur.
 
 

III

 
 

Ce fut un dimanche matin que Dixon résolut d’expérimenter son appareil. J’ai gardé de cette matinée un souvenir inoubliable et, jusque dans leurs plus infimes détails, je me représente comme si j’y étais encore le laboratoire, le jardin et tout ce qui nous entourait.

Il faisait un temps magnifique et je crois bien qu’il n’y eut pas, jusqu’au jour où partit Dixon, de dimanche aussi parfaitement radieux que celui-là. Par la porte grande ouverte du laboratoire, le regard s’étendait dans l’atmosphère limpide jusqu’aux plus lointaines collines plantées de lins en fleurs, dont le bleu tendre se confondait avec le bleu du ciel.

Dans le fond de la vallée, accrochés à la falaise de calcaire, quelques ouvriers travaillaient en chantant malgré que ce fût jour de repos, et, sur le chemin creux qui conduit à Moorsel, un chariot rempli de paysans dévalait la pente au bruit strident de ses roues mal graissées. Il n’y avait pas un souffle de vent ; les feuilles des saules dormaient immobiles au bord de la prairie et, sur la crête du mur, en face de nous, le chat sommeillait la queue pendante et les oreilles rabattues.

Dixon avait disposé le déflagrateur horizontalement, la cheminée dirigée par la porte ouverte vers l’allée bordée de chrysanthèmes, et je m’étais placé, suivant ses conseils, dans le jardin devant l’appareil, mon regard dirigé vers le mur.

Je ne saurais dire avec précision ce qui se produisit alors ; les sensations que j’éprouvais m’assaillirent si soudainement que je me sens incapable de les localiser exactement dans le temps.

Il y eut dans le laboratoire un crissement léger d’étincelles et doucement, mais invinciblement, je me sentis poussé vers le mur ; une force inconnue m’entraîna ; il me sembla que le vide s’ouvrait en avant de mon corps tandis que, derrière moi, quelque chose de puissant et d’impératif me comprimait les reins. Je ne puis que très imparfaitement comparer cette sensation à celle qu’on éprouve en dévalant une pente rapide en automobile ; ce fut un ensemble d’impressions différentes et si complètement inconnues que, tout en cherchant à analyser ce que je pensais, j’allais titubant comme homme ivre ; les cailloux du sentier glissaient sous mes pas ; derrière moi, sur la porte du laboratoire, je devinais Dixon attentif et satisfait, et le chat, qui s’était réveillé, s’étirait paresseusement au sortir de son sommeil interrompu. Il me vit et, ma démarche l’effrayant, il se tassa sur lui-même, tout en hauteur, puis s’enfuit en soufflant comme une fusée d’artifice.

Brusquement, je m’aplatis contre le mur ; je sentis une chaleur cuisante à la hauteur des reins comme si j’eus été effleuré par un souffle embrasé qui bientôt me pénétra tout entier. J’éprouvais au plus profond de moi-même une sensation de cuisson atroce ; il me parut que mon sang allait bouillir dans mes veines, et je crus que j’allais hurler de douleur lorsque soudain tout disparut : je me retrouvai frais et dispos, le nez contre les pierres.

Dixon, en ricanant, me frappa sur l’épaule.

« Eh bien, dit-il, avez-vous senti ?… le cylindre d’énergie vous a-t-il suffisamment véhiculé malgré vous ? »

Et comme j’acquiesçais :

« Notez bien, continua-t-il, que je n’ai mis en branle que la force minimum de mon appareil. »

Il se tut quelques instants, regardant, les yeux perdus dans le vide, comme s’il eût voulu voir à travers le mur.

« Je pense, dit-il, que l’énergie libérée par le déflagrateur en pleine marche m’enverra tout droit dans la planète Saturne. »
 
 

IV

 
 

Pendant les 15 jours qui suivirent, Dixon s’absorba complètement dans de terribles calculs. Il m’avait expliqué qu’il fallait perfectionner son appareil et préparer un engin pour se rendre à destination.

Le mode de propulsion était au point ; nous disposions d’une source d’énergie immense, mais nous étions exactement dans la situation d’un artilleur qui, possédant une forte réserve de poudre et de boulets, n’aurait point de canon pour s’en servir.

J’avais pensé qu’il suffirait à Dixon de s’asseoir sur la cheminée de cuivre dirigée vers Saturne pour être envoyé sans coup férir dans la planète lorsque la machine se mettrait en marche, mais il m’avait fait comprendre que cela était stupide, que c’était tout comme si l’artilleur dont j’ai parlé plus haut avait voulu envoyer ses boulets vers le but en allumant sous chacun d’eux un petit tas de poudre.

Mon procédé, s’il avait été bon, aurait eu l’avantage de n’utiliser que des moyens très simples, mais, dans la réalité, la solution du problème était beaucoup plus complexe. Il fallait tenir compte de la rotation de la terre, de l’attraction des planètes qu’on pourrait trouver sur la route, des comètes et de leur queue, ainsi que de différents autres facteurs compliqués dont je n’ai point souvenance.

Bref, contrairement à ce que j’avais cru, qu’on pût aller sur Saturne en droite ligne, la trajectoire suivie par le voyageur interplanétaire devait être tout à fait irrégulière et se rapprocher plus de la ligne brisée que de la droite.

Enfin, s’il était vrai que ce qui partirait pour la planète lointaine, c’est-à-dire dans le cas présent mon ami Dixon lui-même, devait être un bolide puisqu’il en aurait la vitesse, il fallait, de toute nécessité, que ce fût un bolide dirigeable et, depuis quinze jours, c’est à acquérir cette précieuse dirigeabilité que Dixon travaillait éperdument.

Il vint m’annoncer lui-même l’heureux résultat de ses recherches : c’était une sorte de siège en aluminium avec un coffre pour les provisions ; l’appareil reposait sur quatre pieds très longs qui le faisaient ressembler à un tabouret de bar, et un gouvernail placé tout au dessous était mis en action par un volant devant le pilote.

Il y avait une grande quantité de courroies, une sorte de casque pour la tête, des genouillères et une cuirasse d’acier poli pour protéger l’explorateur en cas de chute.

C’était un engin simple en somme, mais il fallait le trouver, et seul un génie inventif comme celui de Dixon Mac Wain pouvait y avoir pensé.

Je suis vraiment étonné quand je songe à la complication extraordinaire des appareils imaginés jadis par les premiers explorateurs du ciel : boulets gigantesques, hélicoptères cuirassés, sphères de métal insensible à la pesanteur, corps chimiques attirés par la lumière, et même engins fusiformes mus par la puissance de la volonté ; que de conceptions bizarres ne prirent point naissance dans les cerveaux torturés des précurseurs, quand il était si simple de trouver ce qu’avait trouvé Dixon ! Un déflagrateur d’énergie, un fauteuil dirigeable ! et tout était prêt pour partir.

Ah ! l’admirable chose que la science lorsqu’elle est au service d’un esprit clair et ordonné, et comme j’envie actuellement encore les gens heureux et doués pour qui les mathématiques n’ont pas de secrets.

Quoi qu’il en soit, il ne restait plus à Dixon qu’à choisir le jour de son départ. Il n’avait aucune idée fixe à ce sujet et, comme il n’était pas nécessaire d’attendre que la planète Saturne fût au plus près de la Terre parce qu’au besoin il irait la retrouver aux confins du système solaire, il fut convenu que l’on s’en rapporterait au hasard, à la condition toutefois que le jour fixé par le sort ne fût pas un vendredi.

« Cela, m’affirma Dixon, serait un présage funeste pour mon retour : lorsqu’on entreprend un voyage un vendredi, on n’en revient pas ; ma mère, qui est morte ce jour-là, n’est jamais revenue et je ne me soucie pas de faire comme elle. »

C’était évidemment une superstition absurde, mais quel est l’homme, même le plus grand, qui n’a pas ses petits défauts, et, pour ne pas contrarier mon ami, j’inscrivis sur de petits papiers tous les jours du mois, sauf les vendredis. Les papiers, pliés en quatre, furent déposés dans un chapeau et la petite fille du jardinier, que nous avions fait venir pour cela, prit au hasard de son innocente main le bulletin qui devait fixer le jour du départ.
 
 

V

 
 

La date fixée arriva ; tout était prêt : le déflagrateur dirigeait sa cheminée vers le ciel à travers une fente du plafond et le fauteuil dirigeable reposait sur l’orifice.

Ainsi, c’en était fait ! dans quelques instants, mon cher Dixon allait partir, il quitterait pour toujours peut-être la terre sur laquelle il n’avait pas cessé de vivre jusqu’à présent.

J’étais attristé. Au-dehors, le ciel était gris et, si je retins ce détail, c’est que nous avons craint un moment qu’il ne pleuve et que les gouttes d’eau, tombant dans le déflagrateur, ne viennent apporter un trouble à son fonctionnement ; mais, à part cette observation météorologique, j’étais absolument indifférent à ce qui nous entourait. Rien ne m’intéressait que celui qui partait, ce cher ami qui vécut avec moi de si agréables moments. Je m’étais attaché à lui comme s’il eût été mon frère et je l’embrassai avec effusion en lui souhaitant un heureux voyage.

Calme et courageux, Dixon revêtit sa cuirasse, son casque et ses genouillères d’acier, puis il s’assit sur le fauteuil ; je l’attachai sur son siège avec les courroies et, l’embrassant une dernière fois, je descendis le long de la cheminée pour mettre la machine en mouvement. Le moteur à gazoline tournait à toute allure dans son coin et la dynamo ronflait comme une toupie d’Allemagne.

Je vérifiai les contacts, contrôlai les appareils de mesure et, jetant à Dixon un adieu définitif, j’abaissai le levier de mise en marche.

Il y eut un éclair avec un crépitement d’étincelles dans la sphère de cuivre. Pendant un court instant, j’observai les accumulateurs qui répandaient une douce fluorescence bleue et, quand je jetai les yeux sur l’orifice du plafond, j’entrevis le ciel où couraient les nuées emportées par le vent : Dixon avait disparu.
 
 

VI

 
 

Il y avait bien longtemps que Dixon était parti ; des mois avaient passé, l’hiver était là. Depuis plusieurs jours déjà, il gelait à pierre fendre et le ruisseau n’était plus qu’une piste polie où les gamins de Steinkirch s’exerçaient à de vertigineuses glissades.

Assis au coin du feu devant mes livres, j’entendais monter jusqu’à moi leurs cris joyeux et le claquement de leurs sabots sur la glace ; je m’accoudais alors derrière la fenêtre close, le nez contre les vitres pour contempler leurs jeux, mais la rivière était en contrebas et je ne voyais que les hautes branches des saules dépouillés. Dans mon petit jardinet, tout était morne ; les arbres sans feuilles, les groseilliers squelettiques et la terre gelée qu’on devinait dure comme des rochers, donnaient une impression de tristesse désolée.

Parfois pourtant, il neigeait ; pendant des heures entières, le jardin disparaissait derrière un rideau d’ouate en flocons et, lorsque le soleil se montrait, c’était une végétation magique ; puis la neige fondait, gelait de nouveau au bout des branches, et les groseilliers, en guise de fruits, portaient des grappes de cristal.

Bien souvent, je restai là derrière la fenêtre, l’esprit perdu et les yeux fixes, ne voyant rien, tandis que sur la vitre obscurcie par le gel apparaissait un fin réseau de végétations capricieuses.

Parfois, lorsque le temps était propice, enveloppé d’un lourd manteau de laine, j’allais courir à travers la campagne désolée ; c’était partout un silence de mort que troublaient seuls quelques cris d’oiseaux et, deci-delà, le bruit sourd d’un paquet de neige tombant d’une branche sur le sol.

Je suivais généralement un petit chemin d’exploitation qui longeait les crêtes dominant la vallée et sur la droite, à flanc de coteau, j’apercevais le village endormi sous sa carapace de neige avec, çà et là, quelques minces filets de fumée bleue. De temps en temps, des cris partaient de la maison d’école, un coq dévergondé déchirait l’air de son chant érotique et le carillon du clocher annonçait les heures et les demies, suivies d’une ritournelle boiteuse dont plusieurs notes manquaient.

Je faisais ainsi à grands pas le tour du village par les hauteurs et, prenant un raccourci près d’une ferme dont le fumier souillait la neige, j’arrivais devant la demeure de Dixon. Là, tout était silencieux ; les oiseaux rares étaient à l’abri du froid, de petits capuchons de paille abritaient les plantes et le cocher vivait seul avec sa femme, attendant le retour de leur maître.

Parfois aussi, j’allais rendre visite au curé et nous devisions pendant des heures entières ; nous discutions du temps, des martyrs de la foi, de la saison à venir, des persécutions religieuses et des phases de la lune, et fatalement nous en venions à nous entretenir de Dixon. Qu’était-il devenu ? était-il arrivé dans la planète Saturne et qu’y faisait-il ?

Les opinions de Monsieur le Curé n’étaient pas là-dessus identiques aux miennes : il affectait vis-à-vis du succès de l’expédition un optimisme que je trouvais exagéré, car j’étais assailli de sombres pressentiments.

À mon avis, l’explorateur de Saturne était mort certainement, car, depuis son départ, je n’avais pas reçu de lui la moindre nouvelle, pas un signe de vie, rien !

Il fallait que quelque chose de grave fût arrivé, car je me refusais à croire que Dixon, vivant, n’eût pas encore trouvé le moyen de correspondre avec moi. J’étais désespéré et les larmes me venaient aux yeux en songeant à la mort probablement terrible de mon ami.

Monsieur l’Abbé me consolait alors avec de bonnes paroles ; il essayait de me persuader que rien n’était perdu, qu’une dépêche venant de Saturne, qui était au moins à plusieurs millions de lieues de nous, devait mettre très longtemps pour arriver à destination – « quelle que fût l’excellence du service postal, » ajoutait-il avec un gros rire.

Je me laissais consoler, car j’en avais grande envie, et je rentrais chez moi un peu moins triste que je n’en étais parti.

À vrai dire, malgré mes visites au curé, les livres étaient ma vraie et ma seule consolation. J’avais enfin terminé mon grand ouvrage sur les escargots de la région flamande et, comme je n’avais plus le moyen de pousser plus avant mes études, les escargots étant engourdis par le froid, j’étudiai avec ardeur l’astronomie. Ma table de travail était couverte de volumes imposants et de feuilles de notes que je prenais pour violenter ma mémoire rebelle. Je commençais à posséder quelques notions à peu près exactes ; j’avais étudié les planètes et leurs satellites : la Terre, la Lune, Mars, Phobos et Denios n’avaient plus de secrets pour moi. Par contre, je n’avais jamais voulu rien connaître au sujet de Saturne, car je craignais que quelqu’un n’eût fait sur cette planète des observations, ou simplement émis des hypothèses, qui m’ôtassent à tout jamais l’espoir de revoir un jour Dixon.

Le jour vint pourtant où, malgré tout ce que j’avais pensé, celui qui était parti me donna de ses nouvelles.

Ce jour comptera certainement parmi les plus mémorables que j’ai vécus, et si grande que fût mon admiration pour Dixon, j’éprouvai pour lui un sentiment beaucoup plus vif encore lorsque j’eus compris par quel moyen il réussit à correspondre avec moi. À vrai dire, ce ne fut point une correspondance dans le sens précis du mot, puisque je ne pus jamais lui faire parvenir une réponse, mais, s’il n’y eut pas entre nous un véritable échange de lettres (c’est le seul mot que je puis employer), j’ai tout lieu de croire qu’un fil invisible nous rattachait par la pensée, car toutes les communications que je reçus de lui semblaient des réponses exactes à ce que j’aurais voulu lui demander.
 
 

VII

 
 

Je m’étais assis, après déjeuner, devant ma table de travail. Il faisait ce jour-là une chaleur fort sensible, et, chose extraordinaire en hiver, un orage montait du côté de Saint Mein. Sous les rayons obliques du soleil, on voyait fleurir au sud un cortège menaçant de nuages violacés frangés d’or ; ils arrivaient lentement en suivant le fond de la vallée, comme l’avant-garde imposante d’autres nuages gris de plomb, chargés de grêle, qui se massaient au ras de l’horizon. En peu de temps, le ciel fut complètement envahi, mais le soleil, dardant encore quelques rayons à travers une déchirure de nuages, promenait un pinceau de lumière sur la neige à moitié fondue que le gris sombre du ciel faisait paraître plus étincelante encore.

L’air était lourd ; je me sentais las, oppressé, et j’éprouvais une curieuse sensation de torpeur que j’attribuai soit à une digestion pénible, soit à l’influence de l’orage dont je commençais à percevoir les premiers et lointains grondements.

Mais bientôt, une sensation étrange s’empara de moi, et, tout en notant sur le papier quelques renseignements concernant la planète Jupiter que j’avais étudiée le matin, je songeai malgré moi à Dixon et j’eus l’intuition vague qu’il n’avait point péri.

Il me fut bientôt impossible d’arracher cette obsession de ma pensée : j’écrivais, martelant à haute voix les syllabes, épelant les mots ; j’essayai, pour concentrer sur eux toute mon attention, de changer la forme des phrases que je transcrivais ; je fis faire à mon cerveau les plus extraordinaires gymnastiques mentales ; peine perdue ! mes yeux lisaient, ma main écrivait sans que mon esprit eût la moindre part de leur travail. Je ne songeai qu’à Dixon ; toute ma pensée consciente était occupée par Dixon et je n’essayais plus de résister.

Peu à peu, je sentis une somnolence invincible s’emparer de moi et, pendant que ma main inconsciente courait sur le papier, je m’endormis… Lorsque je rouvris les yeux, je me sentis tout d’abord dépaysé et ce ne fut qu’après un long moment que je reconnus mes papiers, mes livres, ma table et toute la pièce noyée dans l’ombre du crépuscule.

Je me levai et, courant à la fenêtre, je l’ouvris : le ciel était pur ; vers le nord, on voyait encore une bande épaisse de nuages noirs illuminés d’éclairs, mais l’orage avait disparu. On n’apercevait plus par-ci par-là, à l’abri des murs, que quelques bandes de neige à moitié fondue et, de la terre gorgée d’eau, montait une buée froide ; un fleuve de brouillard glissait dans la vallée ; au loin, du côté de Moorsel, on entendait tinter lentement l’Angélus du soir.

La fraîcheur de l’air dissipa en peu de temps le léger malaise que j’éprouvais encore et, lorsque je me sentis de nouveau dans mon état normal, je refermai la fenêtre et revins à ma table.

Sous la clarté dorée de la lampe que la bonne venait d’allumer, je jetai les yeux distraitement sur les feuillets épars, mais à peine eus-je parcouru quelques lignes que je sursautai : l’écriture de Dixon !

J’étais bien éveillé, ce ne pouvait être une hallucination : là, devant moi, j’avais reconnu l’écriture de mon ami, il était impossible de s’y tromper.

Vraiment, cela dépassait tellement tout ce que j’étais capable d’imaginer que, sans même songer à lire les feuillets couverts de lignes fines et serrées que j’avais devant les yeux, je cherchai, la tête entre les mains, concentrant toute ma volonté et ma raison, à savoir comment les lettres de Dixon m’étaient parvenues.

Soudain, la lumière se fit en moi ; ma somnolence, mon sommeil après déjeuner, ces feuillets, tout cela se rattacha dans ma pensée par un lien logique ; je m’étais assoupi par la volonté de Dixon et sa pensée extériorisée venant jusqu’à moi à travers les espaces infinis avait animé mon bras et dirigé ma main : Dixon me donnait de ses nouvelles au moyen de l’écriture télépathique !

Pendant plus d’une semaine, les mêmes événements se renouvelèrent, mais, au bout de quelques jours, j’avais pris une telle habitude de la chose que je ne m’endormais même plus. Les yeux ouverts, ayant la perception nette de ce qui se passait, je sentais brusquement une sorte de vide se faire en moi. Tout ce qui dépendait de ma volonté était soustrait à mon contrôle et je regardais, impuissant à l’empêcher, ma main écrire de l’écriture d’un autre des mots et des phrases que je ne pensais pas.

Mais je m’arrête ; de plus longues explications seraient pour le moins inopportunes.

Il est temps que mes lecteurs impatients prennent connaissance des communications que je reçus de la planète Saturne. Je n’y ai point changé la moindre lettre et, bien qu’elles aient été écrites en plusieurs fois, il m’a suffi de les rapprocher pour former un tout.
 
 

VIII

 
 

« Bien cher ami,

Par la fenêtre du bureau télépathique d’où je vous transmets ces lettres, je vois, assez haut au-dessus de l’horizon, l’immense demi-cercle lumineux des anneaux qui s’étend au-dessus de la campagne comme un arc-en-ciel géant. Je suis donc bien dans Saturne et je veux, en peu de mots, vous dire comment s’est effectué mon voyage de notre chère boule terrestre à l’immense planète sur laquelle je me trouve aujourd’hui.

Je me vois encore assis dans mon fauteuil sur l’orifice du déflagrateur, tandis que vous allez, affairé, d’une machine à l’autre ; j’entends votre dernier adieu, je vous vois pousser le levier de mise en marche, puis… plus rien : un vide se fait dans ma mémoire et j’ai tout lieu de penser que je me suis évanoui.

Peu à peu, pourtant, la connaissance me revint ; j’ouvris les yeux et j’essayai d’analyser ma situation. Tout autour de moi, c’était la nuit, une nuit profonde et vertigineuse comme il est impossible de se l’imaginer lorsqu’on ne l’a point vue.

Enfermez-vous dans une pièce sans orifice, la nuit, dans un caveau muré aux murs tendus de noir, vous-même vêtu d’étoffes sombres, et vous aurez, je crois, le maximum d’obscurité qu’il est possible à un être humain de réaliser. La nuit des espaces interplanétaires me parut pourtant infiniment plus sombre encore, malgré les étoiles, malgré les bolides qui rayaient de temps en temps d’un trait de feu l’impalpable obscurité dans laquelle j’étais plongé.

Chose curieuse, malgré l’absence d’atmosphère, je ne me sentais nullement incommodé et la respiration se faisait normalement ; je me déplaçais dans le vide avec une si extraordinaire vélocité que, quelle que fût la raréfaction de l’air, je me sentais fouetté au visage par le vent de ma course et j’étais entouré d’assez d’oxygène pour ne pas craindre l’asphyxie.

Solidement ligoté à mon fauteuil, je parcourais en une seconde des milliers et des milliers
 de lieues et je frissonnai en pensant à l’affreuse catastrophe que serait ma rencontre avec un astre errant.

Pour l’éviter, j’avais heureusement devant moi le volant du gouvernail et, pour essayer si vraiment le dispositif que j’avais imaginé donnait de bons résultats, je mis brusquement toute la barre à gauche. J’ai tout lieu de croire que je fis alors un tour complet sur moi-même, car je vis les étoiles tourner vertigineusement. Pendant quelques minutes, je m’amusai à pirouetter ainsi dans le vide, allant de-ci de-là comme un bolide qui aurait bu et je me retrouvai tout à coup sens dessus-dessous, du moins je le suppose, car la disposition des étoiles avait complètement changé. Une pensée atroce me traversa l’esprit : perdu ! j’étais perdu dans l’immensité sidérale comme un nautonier sur l’océan sans fin, et j’allais errer éternellement dans les espaces infinis. J’étais peut-être déjà en train de tourner en rond autour de quelque astre inconnu, ou de décrire comme une comète autour du soleil une trajectoire élégante, mais peu pratique, pour un explorateur de Saturne.

Cette situation ne pouvait durer ; je tirai de mon coffre une lunette et un sextant, et, ayant allumé une lampe de poche, comme le marin désorienté après la tempête, je me mis à faire le point. Ce ne fut pas sans peine et je dus, pour arriver à un résultat, observer une multitude d’astres et d’étoiles. Enfin, je pus préciser ma position et je constatai avec angoisse que j’étais au large de Vénus, tournant presque le dos au but de mon voyage ; il était temps de retrouver mon chemin.

Je calculai rapidement l’angle qu’il me fallait décrire pour reprendre la bonne route et, saisissant le gouvernail, je mis le cap sur Saturne.

Mon voyage dura plusieurs jours et, si je n’avais eu de quoi me distraire, je crois bien que je serais mort d’ennui ; mais j’avais fort heureusement emporté avec moi les derniers des meilleurs romans parus et je me mis à lire pour charmer les loisirs de la route. Peu à peu, je sentis le sommeil m’envahir et, le nez sur le livre entrouvert, je m’endormis…

Je serais fort embarrassé s’il me fallait expliquer comment j’atterris sur Saturne ; cela se fit vraisemblablement pendant mon sommeil, car il ne me souvient de rien. Je ne saurais préciser non plus le moment exact où je repris connaissance, car seule se fit tout d’abord jour en moi une infime petite pensée qui me suggérait que je n’étais peut-être point mort, et je restai quelques instants isolé du monde, sans que la moindre sensation vînt s’imposer à mon cerveau. Peu à peu, pourtant, ma pensée primitive se précisa ; d’autres pensées vinrent se joindre à elle ; quelques vagues souvenirs réapparurent et j’ouvris les yeux.

La première chose qui frappa mon regard fut toute une série de bocaux soigneusement alignés sur une tablette de verre ; je percevais très distinctement deux ou trois d’entre eux, mais l’image des autres allait en s’atténuant pour se perdre hors des limites de mon champ visuel, car je ne pouvais aucunement remuer les yeux pour bien discerner les autres.

Peu à peu, l’ouïe me revint ; j’entendis derrière moi une voix douce et mélodieuse que je ne comprenais pas ; un brouhaha de foule en marche emplissait l’air et, de temps à autre, des bruits de pas pressés arrivaient jusqu’à moi. Je sentis qu’une main pressait la mienne ; mon nez s’emplit d’une piquante odeur de vinaigre et je recouvrai brusquement toute ma connaissance.

La pièce où je me trouvais était fort claire ; la lumière y entrait à flots par deux larges baies garnies de verre dépoli et, sur les murs peints d’une teinte uniforme, étaient suspendues quatre tablettes comme celle que j’avais aperçue à mon réveil, supportant une collection de bouteilles et de bocaux.

J’étais étendu sur un lit de métal ; autour de moi se tenaient debout, revêtus de blouses blanches, trois hommes au visage souriant et prodigieusement attentifs à mes moindres gestes. L’un d’eux fit un signe de tête et, tout aussitôt, je me sentis soulevé par des bras robustes et porté sur une chaise roulante. Un des hommes en blouse me véhicula à travers une longue suite de couloirs jusque dans une salle très vaste remplie de lits alignés et l’on m’étendit sur l’un d’eux, la tête basse, sous d’épaisses et chaudes couvertures.

Pendant plusieurs jours je vécus ainsi, ayant juste ma connaissance, mais sans autre mémoire que celle des événements qui s’étaient produits depuis mon réveil ; aucun souvenir des choses passées ne me revenait et je me laissais vivre de la vie purement végétative d’un être inférieur, mangeant, buvant, et dormant sans que mon cerveau fît le moindre effort. Peu à peu pourtant, la lucidité me revint et le premier travail qui se fit dans ma pensée aboutit à cette constatation que je me trouvais dans un hôpital. Des malheureux gémissaient autour de moi et chaque matin le docteur, en blouse blanche, passait dans la salle, s’arrêtant à chaque lit, causant longuement au malade.

La mémoire me revint ensuite ; je restai de longues heures à rassembler mes souvenirs ; il me rappela de mon laboratoire à Steinkirch, de vous, mon cher ami perdu, de mon départ pour Saturne… Ainsi, mon voyage était fini ; j’étais retombé sur la Terre : cet hôpital, ces hommes, ces lits dont les draps étaient parfois tachés de sang, tout cela ressemblait trop à ce que j’avais l’habitude de voir pour me permettre de penser que j’avais quitté ma planète natale.

Et, pourtant, plusieurs choses m’étonnaient ; depuis que j’étais à l’hôpital, je n’avais jamais remarqué qu’il fît nuit ; la même clarté douce ne cessait d’entrer par les fenêtres, sans jamais pourtant qu’un rayon de soleil ne se montrât ; puis la nourriture me paraissait étrange ; je n’avais jamais rien absorbé de semblable ; les légumes surtout m’étaient inconnus ; j’étais aussi fortement intrigué par des demi-sphères de cristal opalescentes appliquées au plafond ; mais ce qui me stupéfiait par-dessus tout, c’était de ne point comprendre un traître mot au langage qu’on parlait autour de moi ; cela ressemblait à certaines langues orientales mélodieuses et douces ; il n’y avait aucun accent guttural, aucune élévation de ton ; c’était une sorte de gazouillement monotone absolument nouveau pour moi.

J’avais essayé, pour converser avec mes voisins, toutes les langues que je connaissais, l’anglais, le français, l’allemand, quelques mots d’arabe, de tibétain, de chinois, de sanscrit ! peine perdue ! mes interlocuteurs m’écoutaient, attentifs et intéressés, mais ne comprenaient pas.

En quel pays étais-je donc tombé, et pouvait-il exister sur notre Terre une civilisation aussi
 parfaite que celle qui m’entourait, avec un langage 
si complètement différent des idiomes habituellement connus ? J’étais absolument hanté par le problème ; je passais toutes mes journées à combiner des hypothèses, à élaborer de nouveaux arguments pour ou contre la réalité de mon retour sur Terre, et plus le temps s’écoulait plus j’en arrivais à croire que j’étais véritablement descendu sur Saturne. Néanmoins, je doutais encore et je ne fus complètement convaincu que le jour où, tout à fait dispos, je pus contempler à mon aise tout le paysage environnant. On avait ouvert une fenêtre à côté de mon lit, et je m’y précipitai en jetant au-dehors un regard si curieux que, voulant d’un seul coup embrasser tout le paysage, je ne pus tout d’abord rien y distinguer.

Je restai ainsi de longues minutes, les yeux perdus, me grisant d’air et de lumière, puis je me mis à analyser méthodiquement le tableau qui se déroulait devant moi.

La fenêtre où je me penchais s’ouvrait sur une allée à pic et mon regard, suivant la paroi, tomba vertigineusement dans le vide ; dans une fente entre les pierres, une touffe de verdure fusait ; de larges feuilles plates s’étalaient vers la lumière avec quelques grappes de fleurs aux pétales pourpres et de longues racines avides descendaient avec le mur, plongeant dans un large canal sillonné de barques rapides laissant derrière elles une traînée d’écume. Elles glissaient sans bruit à la surface de l’eau ; un homme se tenait à la barre et l’on voyait au centre de l’esquif un mécanisme compliqué s’agiter tumultueusement.

Le bâtiment où je me trouvais devait être situé à la limite de la ville car je n’apercevais que quelques rares maisons. L’une d’elles se dressait non loin de moi, au milieu d’une pelouse fraîche parsemée de massifs fleuris et traversée par une allée en pente douce couverte de petits cailloux.

Un minuscule ruisseau rustique, dont les eaux sortaient en bouillonnant de dessous le perron, descendait en cascatelles vers le canal et là, tout contre la rive, au milieu d’un fouillis de plantes aquatiques, se balançait une barque semblable à celles qui circulaient sous mes yeux. Tout cela ressemblait par bien des points à ce que j’avais déjà vu sur la Terre ; on eût dit d’un des cottages de fin de semaine ou de ces villas de plaisance où les citadins de chez nous vont passer agréablement les journées au repos, mais, de la maison et du jardin, ainsi que de tout ce qui les environnait, se dégageait une impression d’élégance simple, de beauté naturelle et sans recherche, que je n’avais rencontrée nulle part sur notre monde et qui me surprit vivement. Mais ce qui me frappa par-dessus tout fut l’extraordinaire disposition du paysage : du canal, qui passait au pied du mur où s’ouvrait ma fenêtre, en partaient une multitude d’autres moins larges reliés entre eux par d’autres canaux parallèles au premier, de telle sorte que tout le pays environnant était découpé en une infinité de petites îles régulièrement quadrilatères. Elles étaient couvertes d’une végétation extraordinairement dense et vigoureuse ; sur le sol s’étendait une couche touffue de gazon et de mousse fraîche d’où s’élançaient de grands arbres dont quelques-uns fleurissaient d’énormes fleurs blanches, et, sur les rives, d’épais buissons, semblables à des saules, inclinaient vers l’eau leurs feuilles lancéolées. Cette disposition curieuse se continuait jusqu’à environ deux milles de l’endroit où je me trouvais ; au-delà, le paysage changeait brusquement d’aspect : à quelques milliers de pas du dernier canal, la végétation devenait plus rare ; il n’y avait plus de fleurs, plus de gazon, plus d’arbres, mais seulement, de-ci de-là sur le sol, quelques buissons rabougris. Plus loin, toute vie disparaissait brusquement et la terre se montrait noire et nue.

Plus loin encore, le sol était couvert de neige et, jusqu’à l’horizon, je n’apercevais plus qu’un paysage glaciaire étrangement triste et morne, sur lequel semblait régner un froid qu’on devinait terrible et éternel.

Pendant que je contemplais curieusement le paysage qui se déroulait sous mes yeux, la nuit vint. Le crépuscule fut extraordinairement court. Toute la campagne s’estompa ; un brouillard intense monta, sortant de l’eau, et s’étendit rapidement, couvrant le sol fertile et les canaux d’une mer mouvante de nuages bas dont émergeait seule la cime de quelques peupliers géants.

En un instant, tout le pays couvert d’arbres disparut à mes yeux tandis qu’au loin, au-dessus du sol chargé de neige et de glace, l’air restait absolument pur et qu’à l’horizon les montagnes profilaient sur le ciel leur silhouette bleue. En peu de temps, la nuit fut tout à fait noire, et, craignant la fraîcheur vespérale, je m’apprêtais à rentrer lorsque je m’aperçus qu’une lune montait à l’horizon ; elle s’éleva rapidement dans le ciel ; puis une autre parut, puis deux, puis trois, et ce furent bientôt huit lunes qui brillèrent très doucement dans la nuit. Sous leur lumière blafarde, le brouillard paraissait un tapis de neige immaculé et les deux aspects du paysage diurne s’étaient fondus en un seul. Il semblait que le pays glacé s’étendait jusqu’à moi.
 
 

IX

 
 

Il me fallut plusieurs semaines pour m’assimiler à peu près exactement la langue saturnienne, et, pendant ce temps, je circulai de-ci de-là, écoutant des bribes de conversation, retenant quelques mots et cherchant à me faire comprendre des gens que je rencontrais. À la vérité, les lieux de promenade n’étaient point extrêmement nombreux ; la ville était entièrement divisée, comme tout le pays environnant, par de nombreux canaux qui lui donnaient un aspect vaguement vénitien, et il n’y avait au bord des quais que quelques passages étroits avec, devant les édifices, quelques petites places à peine suffisantes pour contenir tout le peuple qui y circulait. Je me mêlais à cette foule grouillante et affairée, défilant sans cesse devant les monuments publics, gesticulant et badaudant comme sur la Terre. J’écoutais, à peine surpris, les politiciens de carrefours discuter perte de vue, les commerçants vanter emphatiquement les mérites de leurs produits, et les apothicaires, le succès de leurs pilules, tout comme des charlatans de chez nous, et j’éprouvais devant ces spectacles de la vie saturnienne une telle sensation de déjà-vu que j’en oubliais par instants le but de mon voyage, le lieu où je vivais et les milliards de lieues qui me séparaient de ma planète natale.

Peu à peu, pourtant, questionnant l’un et l’autre, j’arrivai à posséder suffisamment l’idiome que l’on parlait autour de moi, pour pouvoir soutenir une conversation, et, du commerce de ceux que je considérais comme de beaux esprits, je retirai de nombreux renseignements concernant la planète sur laquelle je me trouvais.

J’appris que les Saturniens vivaient à présent d’une vie totalement différente de celle de leurs ancêtres. Ceux-ci avaient répandu jadis autour d’eux une civilisation absolument étonnante ; aucune des conquêtes actuelles de la science terrestre ne leur était inconnue ; les voitures sans chevaux, les navires à moteur avaient été perfectionnés par eux jusqu’à un point que l’on ne peut que très difficilement imaginer, et l’excellence de leur outillage mécanique était tel qu’ils avaient en quelques siècles bouleversé la surface de leur planète.

Il fut un temps, racontent les historiens de Saturne, où les progrès des machines volantes furent si rapides et où leur nombre devint si grand que le pouvoir central dut, par mesure de prudence, interdire de survoler ailleurs que dans les anneaux qui entourent la planète. Les conquêtes de la science furent, à cette époque, si considérables et simplifièrent à tel point les petits travaux de la vie quotidienne que, peu à peu, les Saturniens s’endormirent dans l’inaction ; leur intelligence se déshabitua des découvertes scientifiques parce qu’il n’y en avait plus à faire, et leur unique préoccupation fut désormais de vivre dans des conditions particulièrement euphoriques les années qui séparaient leur naissance de leur mort…

La planète Saturne, fort éloignée du Soleil, ne reçoit de cet astre qu’une très petite quantité de chaleur, et la plus grande partie de celle-ci fut pendant des milliers de siècles fournie aux habitants par la planète même qui, grâce à son volume, ne se refroidissait que très lentement. Il vint pourtant une époque où cette chaleur ne fut plus suffisante. Les Saturniens, menacés de mourir de froid, mirent à profit leurs innombrables connaissances mécaniques et scientifiques, et résolurent d’aller chercher au centre même de la planète les précieuses calories qu’une couche de terre par trop épaissie ne leur distribuait plus que parcimonieusement.

C’est alors qu’ils creusèrent jusque vers les régions chaudes centrales d’immenses puits venant s’ouvrir à la surface, au centre d’un système de canaux prodigieusement développé. Les eaux du ciel, soigneusement recueillies au pied des montagnes, allaient s’échauffer au fond de ces puits et, remontant par suite de leur moindre densité, allaient répandre dans le pays environnant une bienfaisante température. Il s’établit ainsi, du centre de la planète à la périphérie, une colossale circulation d’eau par thermo-siphon qui mit pour plusieurs centaines de siècles les Saturniens à l’abri de la congélation.

La planète pourtant se refroidissait de plus en plus et, lorsque je m’y trouvai, ses habitants, pour ne rien perdre de la bienfaisante et indispensable chaleur, avaient réduit au minimum le nombre des canaux et s’étaient groupés sur leurs bords. Tout autour des puits thermogènes et de leur réseau calorifère, c’était une prodigieuse accumulation d’êtres vivants animaux et végétaux, tandis qu’au-delà tout le pays était abandonné : il y avait, autour des puits, de véritables oasis de chaleur au centre d’un désert glacé.
 
 

X

 
 

Il existait encore dans la zone froide plusieurs villes mortes où tout était en place comme du temps où régnait sur Saturne la prodigieuse civilisation dont j’ai parlé. Un indigène accablé par les ans m’affirma qu’il y avait, dans une de ces carcasses de villes qu’il avait visitées dans sa jeunesse, des traces de l’incroyable développement intellectuel des anciens habitants. Dans d’immenses bibliothèques protégées soigneusement contre la destruction étaient conservés des milliers d’ouvrages de science, de médecine et d’histoire résumant toutes les connaissances des ancêtres, mais dont les habitants actuels de la planète ne profitaient pas parce qu’ils n’en éprouvaient point le besoin et qu’ils n’osaient quitter les régions chaudes où le refroidissement de leur monde les avait accumulés peu à peu.

Une de ces villes abandonnées était située à moins de vingt-cinq lieues de celle où je me trouvais et je résolus d’y faire au plus tôt un voyage d’études. Il fallait, dut-il m’en coûter la vie, que je pénètre plus complètement les secrets de la planète et je ne doutais pas qu’il n’y eut là-bas tout pour me satisfaire. Certes, ce ne fut pas sans de terribles appréhensions que j’entrepris ce voyage, et l’aspect infiniment lugubre du désert glacé n’était pas fait pour m’encourager, mais le désir d’avoir un aperçu de la civilisation saturnienne disparue me poussa à courir les plus épouvantables dangers.

Muni de fourrures épaisses et tout aussi bien équipé que si j’avais voulu accomplir une expédition polaire, je partis un beau matin pour la ville morte. Il me fallut d’abord pendant une dizaine de milles suivre un des canaux d’eau chaude ; je m’étais installé avec mes bagages sur une des barques dont les indigènes font un usage journalier, et, debout à l’avant de l’esquif, je regardais attentivement le paysage qui défilait autour de nous. Le batelier qui me conduisait était attentif à la barre et, tandis que nous filions silencieusement, le remous de la course rapide faisait onduler auprès du rivage des prairies de lotus et de nymphéas.

D’instant en instant, un canal transversal ouvrait à droite et à gauche sa perspective de rivière noyée sous la verdure et j’entrevoyais, au travers des buissons encombrant les rives, des champs couverts de plantes régulièrement alignées et des prairies vertes et fraîches où paissaient nonchalamment des troupeaux de bétail. Parfois, un oiseau s’élançait en chantant vers le ciel, mais, arrêté dans son élan comme par une barrière invisible, il redescendait avant d’avoir seulement atteint trois fois la hauteur des plus grands arbres, et je pensai que la zone chaude se terminait dans l’air à environ trente pieds au-dessus des canaux et que plus haut régnait, comme sur le désert de glace, un froid mortel et impitoyable.

Le canal sur lequel nous voguions, le batelier saturnien qui me guidait et moi, s’arrêtait contre un large remblai boisé qui en barrait toute la largeur. On devinait sans peine que l’on avait disposé là un amas de terre pour limiter le cours des eaux, et mon guide m’apprit qu’il me suffirait, de l’autre côté de la crête, de suivre le fond desséché du canal pour arriver directement à la ville morte.

Ce fut un bien pénible voyage, et, par instants, je regrettai terriblement de l’avoir entrepris ; il me fallut toute mon énergie pour ne pas revenir sur mes pas. Un froid excessivement vif me déchirait la face ; je n’avais pour toute perspective que les deux bords du canal desséché et glacé dont je suivais le fond et il me semblait que je n’arriverais jamais au bout de cet immense couloir couvert de neige qui, pendant le jour, resplendissait sous les rayons du soleil jusqu’à me fatiguer les yeux. La nuit, le paysage se teintait de bleu sombre et, dans le ciel, j’apercevais les huit lunes saturniennes roulant les unes à côté des autres, comme d’immenses boules jaillies hors des mains d’un céleste jongleur.

Ce qui m’affligeait par-dessus tout, c’était le disposition même du terrain. Tout comme dans la zone chaude, les canaux s’entrecroisaient à angles droits et je ne cessai de traverser les mornes carrefours où se rencontraient les infinis couloirs glacés. L’impression de fraîcheur et de gaieté que j’avais éprouvée en contemplant dans le pays fertile ces confluents aux rives verdoyantes me rendait encore plus pénible par comparaison l’insupportable aridité de la région froide.

Après deux semaines d’un voyage désespérément monotone et fatiguant, je me trouvai aux portes de la ville. Ce ne fut tout d’abord qu’un amas de maisons dont la plupart ne se composaient que de murs écroulés sans fenêtres ni toits. La neige recouvrait ces débris et je me demandai avec angoisse comment il se pourrait qu’il existât encore, au milieu de pareilles ruines, les trésors que j’y venais chercher. Tout devait avoir disparu depuis de longues années, et je songeai avec un affreux dépit que j’avais peut-être fait un voyage inutile. Peu à peu pourtant, l’espoir me revint ; en m’avançant à l’intérieur de la ville, je remarquai que les bâtiments étaient en meilleur état de conservation. Les premières maisons en ruine, qui avaient frappé mes yeux, étaient vraisemblablement de ces constructions légères qui encombrent les faubourgs et que le temps ne saurait respecter. Les édifices publics étaient par contre à l’abri de la destruction, et je m’empressai de les visiter en quête des précieux livres dont il me tardait de parcourir les feuillets.
 
 

XI

 
 

Un des premiers ouvrages qui me tomba sous la main fut un des tomes de l’histoire saturnienne et je l’ouvris avec un profond respect. Voici, traduit le plus exactement possible, le fragment que je lus :

« En ce temps-là, un certain nombre d’habitants des régions de l’équateur, trouvant que la vie était trop dure dans notre monde, résolurent d’émigrer à travers les espaces du ciel et d’aller vivre désormais sur une des planètes les plus rapprochées du soleil. À cet effet, ils construisirent une énorme machine céleste qui put les contenir tous, eux et leurs épouses, et s’élancèrent un jour dans l’infini. Vingt ans après, ils revinrent au moyen de leur machine et firent du voyage un récit merveilleux : ils avaient atterri sur la planète Terre, qui tourne autour du soleil dans un temps égal à 365 fois la durée de sa rotation sur elle-même, et avaient découvert un monde véritablement comparable au paradis.

Pendant leur séjour, deux enfants, un garçon et une fille, étaient nés. L’un reçut le nom de Ada-a-ham, qui veut dire « Venu du ciel, » et l’autre fut nommée Aïh-vaha, qui signifie « Bien nommée. »

Tout le temps qu’ils passèrent sur Terre fut pour les voyageurs de perpétuelles délices ; ils vécurent sans soucis, sans travail, recueillant sur les arbres des fruits pour leur nourriture et dormant paresseusement sous les chauds rayons du soleil.

Mais il vint un temps où le désir de revoir leur monde les prit comme un remords ; ils voulurent finir leurs jours sur leur planète natale et, comme les deux enfants Venu du Ciel et Bien Nommée étaient en âge de vivre seuls, ils embarquèrent dans leur machine et regagnèrent Saturne, en abandonnant leurs enfants qui n’avaient pas voulu quitter la Terre.

À l’époque où l’auteur écrit ces lignes, il existe encore dans la « Grande Ville d’Ouest » une femme dont l’arrière-grand-mère connut intimement le cousin du bisaïeul d’un de ceux qui accomplirent le grand voyage, et, quoique vieille, cette femme raconte encore maintes péripéties, concernant cette expédition lointaine. »
 
 

XII

 
 

Avant de commencer la première ligne de ce récit, j’ai prévenu mes lecteurs de ne s’étonner de rien. Il est temps de leur rappeler que je ne suis ici qu’un fidèle historiographe : si la suite de cette aventure comporte pour eux de cruelles désillusions, ils ne devront point s’en prendre à moi, mais aux événements eux-mêmes. S’ils sont déçus, je l’ai été tout comme eux, et bien plus encore, car j’ai vécu toutes les péripéties de ce que je leur raconte, et j’avais envie de pleurer à chaudes larmes quand les communications de Dixon s’interrompirent brusquement.

Pendant plusieurs semaines, j’attendis, le cœur plein de désespoir, mais jamais plus ma main tremblante, hantée par la volonté de l’explorateur du ciel, ne traça la moindre ligne à la suite de celles que j’ai citées plus haut.

Aujourd’hui, il y a plus de dix-huit mois que tout cela s’est passé, et j’ai perdu complètement l’espoir de revoir mon ami : il est mort, je n’en puis douter. A-t-il péri terrassé par le froid des régions glacées au moment où, martyr de la science, il compulsait dans la ville saturnienne abandonnée les ouvrages des ancêtres dont il m’envoya un extrait dans sa dernière communication ? A-t-il été écrasé par un bolide alors que, dans l’espace, il tentait de regagner le Terre pour me donner de vive voix tous les renseignements qui me manquent au sujet de son expédition ? il est impossible de se prononcer. Une seule certitude existe, c’est celle de la mort de Dixon et je le pleure.

Néanmoins, qu’il ne soit permis, malgré mon désespoir, de bien indiquer à mes lecteurs la valeur des immenses découvertes scientifiques que Dixon fit sur la planète Saturne, découvertes qui jettent un jour nouveau sur la question si compliquée et si controversée de l’origine de notre race sur la Terre.

Si l’on veut bien réfléchir un instant en lisant la traduction du fragment d’histoire saturnienne que Dixon m’envoya, on ne conservera aucun doute à ce sujet.

Parmi les théories plus ou moins scientifiques expliquant l’origine de l’homme, une des plus sérieuses est la doctrine du transformisme, si séduisante au premier abord parce qu’elle fait descendre l’homme 
du singe et nous laisse espérer que nous sommes le produit d’un perfectionnement dans l’échelle des êtres vivants ; cette théorie a toujours présenté un point faible : les Darwinistes nous ont montré le singe d’où nous sortons et l’homo sapiens que nous avons été par la suite, mais jamais, je ne crains pas de le dire au risque de blesser les inventeurs du pithécanthrope, de l’homme primordial et autres fumisteries géologiques du même genre, jamais les Darwinistes n’ont pu sérieusement nous mettre en présence de l’intermédiaire nécessaire entre le singe et nous. Il est à cela une raison simple : le moyen terme entre le singe et l’homme n’a jamais existé sur terre parce que l’homme ne descend pas du singe, mais de la planète Saturne.

Les communications de Dixon ne laissent aucun doute sur ce fait que les premiers hommes sont arrivés tout confectionnés sur la Terre.

Les deux enfants, mâle et femelle, des explorateurs saturniens : Ada-a-ham et Aïh-vaha sont les ancêtres dont descend toute la race humaine.

En poussant le raisonnement jusqu’à ses dernières limites, j’éprouvai, je l’avoue, une légère désillusion au sujet de la valeur de cette découverte due à Dixon, car si le problème de l’origine de l’homo sapiens était résolu pour ce qui est de la Terre, rien n’était trouvé au sujet de l’apparition du premier homme dans Saturne. Mais cela n’est pas mon affaire ; c’est aux Saturniens eux-mêmes à s’en occuper et non pas à moi : je sais quels sont mes aïeux, qu’ils s’occupent de rechercher les leurs !…