« Vous connaissez tous, nous dit le sculpteur Ludovic Barasse, le groupe d’Acis et Galatée, qui décore, au Luxembourg, la fontaine de Médicis. Que d’heures j’ai passées, durant ma jeunesse, qui n’a jamais été précisément bien folle, dans ce coin de jardin dont j’avais fait ma promenade favorite.

Or, un soir que je m’étais attardé encore plus longtemps que d’habitude devant l’œuvre d’Ottin, je laissai, sans m’en apercevoir, passer l’heure de la fermeture des portes, si bien que, lorsque je me réveillai de ma rêverie, je me trouvai seul, absolument seul, en pleine nuit dans le jardin désert.

Au-dessus de ma tête s’étendait un ciel splendide, d’un bleu transparent, tout constellé d’étoiles. Le calme profond, presque surnaturel, qui régnait autour de moi, n’était troublé que par le murmure harmonieux de l’eau qui coulait des vasques superposées dans le bassin inférieur. Ce bruit très doux, comme très lointain, était, par un étrange contraste, d’une incomparable netteté. Aux clartés lunaires, quelques cyprins dorés, nageant d’un glissement rapide et velouté, mettaient à la surface sombre de l’eau la tache orangée de leurs écailles scintillantes. Dans les deux niches placées de chaque côté du groupe principal, les deux amants semblaient, d’un geste muet et plein de la crainte du cyclope, se donner un rendez-vous. Le long de la courte avenue, dont le rectangle allongé du bassin occupe le milieu, le rideau de lierre s’enguirlandant d’un arbre à l’autre formait tapisserie. Sur ma gauche blanchissait la balustrade de pierre qui longe la terrasse ; à ma droite s’estompaient vaguement les barreaux de la grille qui borde la rue de Médicis. Seulement, deux détails singuliers attirèrent soudain mon attention : Polyphème avait déserté son rocher, et, des hautes maisons de la rue de Médicis, des bâtiments du Sénat, plus de traces. À leur place, mon regard se perdait dans une sorte de buée d’un bleu clair et limpide d’abord, puis qui allait en s’épaississant pour devenir à la fin complètement opaque. J’étais comme perdu sur un morceau du Luxembourg détaché du reste du monde et flottant dans les espaces.

Tout en me creusant la cervelle pour deviner ce qu’était devenu ce grand cornard de Polyphème, – car c’était là surtout ce qui me tourmentait, le reste me laissait assez indifférent, – je continuai à m’hypnotiser dans ma muette et obstinée contemplation. J’avais perdu la notion du temps, que ne venait me rappeler aucune vibration d’horloge proche ou lointaine et je demeurai ainsi… une minute ou un siècle ? je ne saurais vous le dire.

Tout à coup, il me sembla voir, d’un mouvement très lent, remuer la tête de la nymphe pâmée entre les bras de son amant. Elle paraissait tourner sur un pivot, sans qu’aucune autre partie du corps bronchât d’une ligne. Ce mouvement circulaire s’accentua légèrement et continua jusqu’à ce qu’enfin les yeux de Galatée, non plus ses paupières vides de statue, mais deux larges prunelles flamboyantes couleur d’émeraude, fussent en ligne directe avec mon regard. Je crus qu’on m’enfonçait une pointe aiguë dans les yeux et, pressant mes mains contre, je fis un mouvement de recul. Mais, à travers mes doigts fermés je voyais luire quand même les prunelles de vivante émeraude. Il me semblait même maintenant qu’il s’en allumait d’autres de tous côtés, qu’elles m’entouraient d’un cercle lumineusement verdâtre. J’écartai les mains : autour de moi se pressait un peuple de statues aux yeux de flamme liquide, et les lueurs qui s’en échappaient ondulaient en livides reflets sur les lourdes draperies ondulant autour de leurs membres ou sur leur nudité antique.

Sainte-Clotilde, Valentine de Milan, Marie Stuart, Clémence Isaure confondaient leurs diadèmes et leurs hauts collets, et la chasteté conventuelle de leurs robes montantes, avec les chairs étalées des nymphes et des Vénus.

Elisabeth, la vierge d’Angleterre, côtoyait la Jeunesse de Gustave Krank, qui avait abandonné sa couche de pierre du Musée et emporté sur son épaule son amour joufflu et potelé. La Salambô d’Idrac se pâmait à côté de Blanche de Castille sous les morsures amoureuses de son python familier, tandis que la Bacchante de Moreau-Vauthier s’appuyait, en riant comme une folle, à l’épaule de Marie de Médicis. La Tanagra de Léon Gérome, tenant dans sa paume sa statuette coloriée, donnait le bras à Jeanne d’Albret, et l’Ève avant le Péché de Delaplanche offrait la moitié de sa pomme à Marguerite de Valois. Celle de Garraud qui, chassée du Paradis terrestre, habite tout à côté, au bord de la pièce d’eau où barbotent les canards, avait abandonné Adam à son désespoir et emmené avec elle son garçonnet Abel. Seulement, Abel s’était mué en une Èvette, dont le petit ventre poli n’offrait plus trace de virilité. Puis d’autres, d’autres encore, des déesses, des faunesses, des reines, des courtisanes, et toutes dardaient sur moi leurs yeux de flamme liquide couleur d’émeraude.

Soudain, de derrière les arbres cachant des musiciens invisibles, des sons de flûtes et de chalumeaux s’élevèrent, des sons joyeux, légers et dansants. Puis un tambour de basque agita ses grelots. Ce fut comme un signal. Une nymphe, jetant les bras en l’air, livra au vent la masse de sa chevelure dans le tournoiement fou d’une valse, et une bacchante tordit dans une pose lascive l’opulence de ses chairs de marbre. Anne d’Autriche jeta en l’air sa couronne qui resta accrochée à la branche d’un arbre et Clémence Isaure se troussa jusqu’aux cuisses. Puis toutes entrèrent en branle et la danse atteignit bientôt le paroxysme d’une ronde de sorcière ; ce fut un trémoussement enragé, un tohu-bohu de corps nus se mêlant, s’enlaçant, se contorsionnant dans l’érotique impudeur de déhanchements hystériques.

Je regardais haletant, fasciné, couvert de sueur, quand je sentis une petite main froide s’insinuer dans la mienne, tandis qu’un petite voix aigrelette, qui semblait sortir de terre, me disait : « Monsieur, monsieur, regarde donc un peu de ce côté-là. » Je baissai la tête et, à la verte clarté qui illuminait maintenant tout le paysage comme en plein jour et jaillissait de partout, des feuilles des arbres, du gazon, de la nappe d’eau du bassin, j’aperçus à mes côtés une vivante statuette d’enfant, Abel mué en Èvette. Elle avait entortillé dans la mienne sa menotte de pierre et levait vers moi ses lumineuses prunelles de diablotin malicieux, où pétillait comme une flamme de précoce dépravation. « Monsieur, monsieur, regarde donc un peu de ce côté-là. » Mes regards suivirent le doigtelet indicateur. Sous la roche surplombante, Galathée maintenant était seule, non plus dolente des plaisirs savourés et abandonnant sa chair lasse à l’étreinte plus molle de son amant, mais debout, les bras tendus vers moi, la lèvre entrouverte pour le baiser attendu, les pointes des seins se dressant frémissantes, toute vibrante de lascifs désirs. L’Èvette se mit à rire d’un petit rire vieillot, grimaçant et malsain, et, pesant sur mon bras de toute sa force, elle m’entraîna en avant. Je sentis soudain sur ma bouche le contact d’une bouche plus glacée que le marbre des tombeaux lavé par les pluies glaciales des hivers, les pointes de deux seins, aiguës comme des lames de poignards, me déchirer la poitrine et… je m’éveillai.

Il faisait un froid de loup. À travers la fenêtre sans rideaux de mon atelier, qui composait à lui seul tous mes appartements, la lune, étalant dans le ciel d’un bleu dur sa large face ronde et goguenarde, avait l’air de rigoler en se fichant de moi.
 
 

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(E. Jattiot, dessin de Collot, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingtième année, n° 2214, samedi 17 octobre 1903)