Je n’avais pas pour Didier Chaffoux une amitié éperdue. Cependant, j’envisageais avec plaisir la perspective de passer quelques jours auprès de lui, dans le domaine si agréable où ses parents, morts aujourd’hui, m’avaient reçu naguère à plusieurs reprises, au moment des vacances. Je conservais le plus charmant souvenir de son père et de sa mère, de leur amabilité, de l’accueil familial qu’ils avaient fait au condisciple de leur fils unique. Peut-être, après tout, étais-je plus heureux d’aller retrouver leur souvenir dans le décor du passé que d’aller rejoindre Didier dans le cadre présent. Depuis l’époque déjà lointaine où nous avions quitté les bancs du collège, je l’avais revu de loin en loin, au hasard des rencontres que Paris peut ménager à deux Parisiens dont l’un doit gagner laborieusement sa vie et dont l’autre n’a qu’à se laisser vivre.

C’était à la faveur d’une de ces rencontres fortuites que Didier m’avait invité à l’aller voir là-bas et à lui consacrer quelques journées du congé annuel que j’allais prendre. Il me le proposa gentiment, mais de ce ton détaché, plus élégant qu’affectueux, qui m’avait toujours semblé regrettable. Il ajouta, de la même manière, qu’il était fiancé et qu’il serait content de me présenter à Mlle Hélène Clarens, de qui les parents possédaient un château voisin du sien.

Je ne me rappelais pas qu’il y eût le moindre manoir aux environs de sa propriété.

« Mais si ! fit-il, avec une impatience un peu bourrue. D’abord, mon vieux, il y a Fontenage, où habite Germain d’Alombes, notre ancien camarade. Tu ne t’en souviens pas  ? À dix kilomètres de chez moi, pas plus… »

Je me souvenais, en effet. Mais j’avais perdu de vue que, depuis l’heureux temps de notre rhétorique, l’automobile avait singulièrement écourté les distances. Car cette histoire est déjà vieille.

« Enfin, continuait Didier, il y a Cillery, qui est aux Clarens. Vingt kilomètres, c’est-à-dire un quart d’heure.

– En marchant bien ! admirai-je.

– J’ai une bonne voiture, » dit-il négligemment.
 

*

 

Certes, c’était une bonne voiture, du moins quant à la rapidité. On y filait, au ras du sol, à des vitesses vertigineuses, derrière un pare-brise minuscule.

Didier m’y fit monter auprès de lui, le jour même de mon arrivée, pour m’emmener à ce château de Cillery où, me dit-il, son couvert était mis chaque soir. Il m’assura que je ne serais pas indiscret le moins du monde et que tous ses amis étaient les bienvenus chez ses futurs beaux-parents.

En effet, on ne pouvait souhaiter réception plus avenante que celle dont je fus l’objet. Mlle Hélène Clarens me sembla délicieuse, au milieu d’un grand luxe et dans l’atmosphère embaumée d’heureuses fiançailles. On voulut me faire promettre de revenir tous les soirs avec Didier, durant mon séjour dans le pays. Mais rien ne m’est plus odieux que de m’imposer ainsi et de jouer les parasites. D’ailleurs, ma sauvagerie et la modestie de ma situation s’effarouchaient du faste de ce château. Je m’abstins de m’engager et ne répondis aux instances que par des remerciements et de souriantes inclinations.

Nous repartîmes vers minuit, Didier et moi, dans son bolide.

La route, excellente, était déserte. Des phares puissants l’éclairaient devant nous comme en plein jour. Au bout de quelques minutes, Didier me dit que nous traversions les chasses de Germain d’Alombes, notre camarade d’enfance.

« Le vois-tu souvent ? » lui demandai-je.

Il se récria vivement :

« Oh non !

– Tiens ! Comment cela se fait-il ? Autrefois, pourtant…

– Autrefois, nos relations étaient tièdes ; nous ne sommes pas faits pour nous entendre. Mais, maintenant, tout est rompu entre nous.

– Depuis quand ?

– Depuis que je suis fiancé. Germain s’était mis en tête d’épouser Hélène.

– Ah ! bien… » murmurai-je.

Et, pendant le bref silence qui suivit, je revoyais Germain d’Alombes, grand gaillard froid, de caractère sombre et autoritaire, qui, dès l’école, ne rêvait que passe-temps d’aventure, sports violents, forêts, chiens, chevaux, fusils…

« Mlle Clarens a su choisir, » dis-je.

Pourtant, le bonheur de la jeune fille ne me paraissait pas assuré, confié aux soins de Didier.

« Bah ! » fit-il évasivement.

À cet instant, un lièvre m’apparut, assis au beau milieu de la route. Fasciné par l’éclat éblouissant des phares, il ne bougeait pas plus qu’une borne.

« Que fais-tu ! » m’exclamai-je.

D’un coup de volant, Didier avait provoqué une embardée, si bien qu’une roue atteignit le lièvre. Puis il freina, se mit en marche arrière, et je vis bientôt apparaître devant le capot la bête infortunée, qui gisait maintenant inanimée.

Didier le ramassa, en ricanant :

« C’est le cinquième en huit jours. Si tu aimes le civet…

– Mais, – lui dis-je, soucieux, – ce que tu fais là est extrêmement dangereux. La chasse n’est pas ouverte, et…

– Braconnage en chasse gardée. Je le sais bien, parbleu ! Et voilà ce qui m’amuse. Ce pauvre Germain ! »

Je secouai la tête.

« Tu n’es pas raisonnable, Didier. Germain d’Alombes ne te manquera pas. Un jour, tu verras surgir d’un buisson l’un de ses gardes, qui te dressera procès-verbal. Et si nous rencontrions les gendarmes, à présent…

– Que tu es froussard, mon pauvre vieux ! Allons, il faut bien s’amuser un peu, de temps en temps. Crois-tu que j’aie peur de Germain ?

– Je crois que tu as tort, » lui dis-je.
 

*

 

Le surlendemain, vers 7 heures du matin, je me retrouvai sur cette même route, à trois kilomètres peut-être de l’endroit où Didier avait tué son lièvre.

La veille, je ne l’avais pas accompagné chez les Clarens. Et, à l’aube, il n’était pas rentré. Hanté de pressentiments, j’avais pris une bicyclette et j’étais parti à sa recherche, malgré ses domestiques, qui ne doutaient pas que leur maître n’eût couché à Cillery.

Il y avait déjà deux attroupements : l’un autour du cadavre, l’autre autour de la voiture, brisée et renversée, que l’accident avait projetée dans une luzerne.

La roue antérieure droite était bizarrement tordue sur sa fusée faussée. Elle avait reçu un choc terrible, ou plutôt elle avait dû heurter, en pleine vitesse, on ne savait quoi, qui avait fait l’office de butoir.

Je revins à la chaussée. On y voyait un trou profond, pareil à celui qu’aurait laissé une barre de fer solidement enfoncée – un tronçon de rail, par exemple, planté en force, plus tard heurté, et ensuite enlevé, puisqu’on ne le retrouvait pas.

Et, me mettant à la place du mort au cours de sa dernière nuit, il me semblait, roulant à vive allure, apercevoir tout à coup devant mes phares un grand lièvre ébloui, immobile et « faisant le chandelier, » comme on dit. Il me semblait foncer sur lui en ouragan… et râler d’horreur en sentant la voiture non pas bousculer une frêle bestiole, mais rencontrant autant de résistance que si je l’avais lancée contre une borne.

Dans mon triste songe, quelqu’un alors – une ombre nocturne – sortait des ténèbres, et ramassait sur la route une lourde barre de fer déracinée.

Et quelque chose d’autre.

Quelque chose qui ressemblait une peau de lièvre mise en lambeaux.

Quelqu’un qui ressemblait à Germain d’Alombes.
 
 

 

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(Maurice Renard, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-neuvième année, n° 17727, samedi 1er octobre 1932 ; illustrations de J.-J. Grandville et de Gustave Doré pour « Les Oreilles du lièvre » de La Fontaine)