Sur les bords du bassin d’Arcachon, presque à l’embouchure du canal qui déverse les eaux du lac dans le bassin, se trouve une charmante propriété. D’un côté, l’eau la baigne presque et, de l’autre, une superbe forêt de chênes y jette la mélancolie de ses ombres. Une villa toute blanche aux façades coupées de croisillons bruns, au toit de tuiles rouges ; un jardin anglais devant la villa ; à droite et à gauche, de jeunes chênes et des arbousiers ; derrière, un splendide potager que le mélange de sable et d’argile du sol qui le porte rend des plus fertiles : telle est en deux mots la description de l’habitation de ce brave Fonfrède.

Quand on pénètre dans ce petit ermitage, on est assailli par trois ou quatre petits terriers, qui ne vous laissent tranquille que lorsque le maître paraît ; et pour faire écho à la voix criarde et clochetante des fox, on entend derrière, dans le chenil, la voix gutturale et triste des courants.

C’est que Fonfrède est un grand chasseur, et son chenil est un des mieux pourvus. Il a été le résultat de beaucoup d’essais et de recherches de la part de notre Nemrod, et, après plusieurs remaniements complets, il a fini par s’en tenir au briquet de Saintonge : ce brave petit chien, endurant, fort en voix et très tenace sur quête. Fonfrède avait donc dans son chenil vingt-deux spécimens de cette race et c’était un réel plaisir pour lui que de les voir s’abattre dans leur cour et s’étendre sur la paille fraîche et propre qu’il leur prodiguait.

La chasse allait s’ouvrir  ; Fonfrède avait déjà depuis quelques jours été tâter les terres avec deux ou trois chiens. Il avait relevé beaucoup d’empreintes, et souvent, le matin, à la pointe du jour, il avait vu débouler sur les bords du Carreyres le houpet noir et jaune d’un lièvre.

Le soir, au café, on discutait ferme.

« Où comptez-vous faire l’ouverture, M. Fonfrède ? interrogeaient les chasseurs.

– Oh ! je ne sais pas, disait Fonfrède, qui n’aimait pas à se voir gêné en chasse par un trop grand nombre de fusils.

– Vous savez que le lièvre est très bon dans les vignes de Polydore à Villemarie ; il se fait généralement battre en une heure, une heure et demie au plus, et on le tue toujours au bord du canal.

– Oui, c’est vrai, mais je préfère encore les coupes ou les bordures des communaux.

– Oh ! sous bois, le lièvre est difficile à tirer et puis il se rase très souvent.

– C’est justement ce qu’il y a d’intéressant ; et puis la fanfare des chiens est autrement belle sous bois qu’en plaine.

– Le dernier lièvre que j’ai tué, dit un des chasseurs, c’était au pied de la dune de Pissens ; je me rappelle, nous avions quarante-trois chiens ; c’était épouvantable, le vacarme qu’ils faisaient.

– Moi, dit Fonfrède, j’ai tué mon premier lièvre, dans le pays, aux chênes de Bordes et dans des circonstances qui méritent que je vous les raconte. »
 

*

 

« Je chassais un beau matin près de la route de Bordeaux et mes chiens ramenaient le lièvre vers Bordes ; j’attendais l’animal près d’une clairière. Petit à petit, la voix des chiens se rapprochait ; tout à coup, en me penchant en avant, j’entendis un petit bruit qui me glaça d’effroi. Mon plomb avait coulé du canon de mon fusil ; j’avais oublié de mettre une bourre dessus. Que faire ? je n’avais pas le temps de prendre ma chargette. Je me baissai au hasard et je choisis deux glands du vert le plus luisant ; je les glissai dans le canon de mon fusil ; d’un coup sec de baguette, je les coinçai sur la poudre et je repris mon arme à la poignée juste à temps pour épauler et tirer sur l’animal qui débouchait à dix mètres de moi. Quand le nuage de fumée se fut dissipé, mon lièvre avait disparu. Je cornai les chiens immédiatement et j’essayai de les remettre sur quête ; mais impossible, les chiens prenaient le contrepied, il n’y avait plus rien à faire. Je battis en vain tous les buissons dans l’espoir de le voir surgir, je scrutai tous les taillis, espérant qu’il s’y était réfugié, mais rien. J’accouplai les chiens et je rentrai. Le lendemain, je revins encore à l’endroit ; je cherchai, mais bah ! pensais-je, il y a encore d’autres lièvres, et puis quel miracle si, avec un gland, j’avais pu tuer un lièvre !

L’année se passa ; elle avait été très fructueuse pour moi, mes chiens étaient au complet dans le chenil, malgré quelques randonnées au sanglier qui m’en avaient mis plusieurs à mal.

L’année suivante, je me remis en chasse. J’étais heureux ; mon tableau commençait à bien se garnir et j’invitai des amis à venir passer quelques jours avec moi.

Nous partîmes donc un beau matin. L’air fleurait bon le thym et la rosée ; à peu de distance de la maison, je découplai les chiens près de la route de Sanguinet. Une fois lâchés, ils s’ébrouèrent, firent claquer leurs fines oreilles et se mirent en chasse. Ils clabaudaient déjà depuis un moment quand, tout à coup, la voix claironnante et sèche de Filante se fit entendre.

« Ça y est, m’écriai-je, il est parti ! » et aussitôt je hurlai à la meute : « Écoute à Filante, écoute. »

Les chiens avaient déjà entendu l’appel de ma chienne de tête et filaient la langue pendante, le jarret raide, en hurlant à qui mieux mieux. Le bruit de la fanfare se perdit derrière une dune ; on le perçut encore un moment, puis on n’entendit plus que quelques voix séparées qui se perdirent dans le sous-bois. Je postai mes camarades en leur recommandant bien de ne pas bouger et je partis dans la direction des chiens.

Je traçai le lièvre dans l’ornière de la route ; il devait être beau d’après ses empreintes ; lui et le peu d’apparence de ses ongles gros et rognés court témoignaient de sa vieillesse.

Soudain, j’entendis les voix devenir plus claires. Le lièvre avait fait son crochet et revenait au lancer ; je revins au galop près de mes amis et me mis un peu en retrait d’eux.

Le chemin passait en biais devant nous. L’animal ne pouvait nous échapper.

Les voix se faisaient plus intenses, nous avions les yeux rivés sur les bruyères, quand tout à coup il me sembla voir remuer des branches ; mes regards se portèrent aussitôt là-dessus et je vis un branchage vert, mû d’un certain mouvement saccadé. L’arbrisseau se déplaçait et, chose inouïe, avec assez de rapidité. Je pensai que mon lièvre avait dû se prendre le cou dans la broussaille et que cela lui faisait comme une collerette. Je ne réfléchis pas plus longtemps ; je tirai. L’arbrisseau roula ; je me précipitai.

C’était bien un lièvre, mais ce n’était pas du tout une collerette qu’il avait, mais bien, sous la queue, un joli petit chêne orné de quelques feuilles. Je songeai alors à mon lièvre de l’an dernier et je trouvai, ma foi, que le fumier de lièvre avait de réelles propriétés. »
 

*

 

Un éclat de rire emplit la salle. Fonfrède seul ne riait pas ; et cependant, après avoir payé sa consommation, un sourire narquois plissa sa lèvre et, sifflant Filante qui était couchée sous la table, il s’éloigna de ce pas souple et long particulier à tous ceux habitués à suivre à pied une meute de courants.
 

La Teste. Sep, 08.
 
 

 

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(« Kara », in Arcachon-Journal, journal républicain radical, organe des intérêts balnéaires, maritimes et ostréicoles du littoral, dix-huitième année, 2ème série, n° 2, dimanche 9 janvier 1910 ; illustrations de J.-J. Grandville et de Cham pour « Le Lièvre et les grenouilles » et « Les Oreilles du lièvre » de La Fontaine)