L’IRRÉEL TRANSPOSÉ DANS LE RÉEL

 

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Une machine à enregistrer les rêves

 
 

New-York, décembre. – Il n’est question depuis quelques jours, dans les milieux savants des États-Unis, que des expériences remarquables menées à bien ces derniers temps par le physiologiste et physicien H. Gernsback, qui a installé ici même un laboratoire destiné à l’exploration méthodique des manifestations de l’activité psychologique pendant le sommeil et surtout à l’étude des rêves.

Le professeur Gernsback a consacré à ces recherches toutes les ressources d’une ingéniosité vraiment exceptionnelle et a réussi à mettre au service de ses investigations si délicates les progrès de la technique moderne qui a déjà tant servi la cause de la psychologie expérimentale. Son dernier appareil rend possible l’enregistrement – au sens littéral du mot – du rêve du dormeur.
 

Esprit et Matière

 

Au point de vue psychologique, nous savons maintenant – grâce surtout aux travaux du professeur Siegmund Freud et de ses disciples – de quels éléments se compose le contenu du rêve ; c’est essentiellement la réalisation déguisée d’une conception ou d’un désir refoulés à l’état de veille soit par la censure morale soit par tout autre circonstance de l’aperception du monde extérieur.

Au point de vue physiologique, il apparaissait infiniment plus difficile, presque impossible – du moins dans la plupart des cas, – de constater, de déceler matériellement la présence d’un rêve chez un dormeur et, à plus forte raison, d’en apprécier les éléments.

Le nouvel appareil vient répondre à ce besoin de la science.

On avait déjà supposé que l’estomac joue un rôle important pour la formation des rêves en raison de l’influence de la digestion sur le cœur. Les rêves sont d’autant plus nets – et plus pénibles, souvent  – que le travail de la digestion agit sur le cœur. Dans certains cas, les battements du cœur, sous cette influence, finissent par être si violents qu’ils éveillent le dormeur. On en vint même à déduire que rêver est un signe de trouble et que le sommeil vraiment sain est exempt de rêves.

Parti de cette notion que l’activité du cœur est plus grande chez le dormeur qui rêve, le professeur Gernsback a été amené, pour enregistrer les rêves, à concevoir tout naturellement un appareil qui révèle si le dormeur qu’il examine a un rêve et si ce rêve est pénible et désagréable.
 

Le « graphique du rêve »

 

L’appareil en question se compose essentiellement d’un tambour enregistreur mû d’une façon constante par le moyen bien connu d’un mouvement d’horlogerie et sur lequel vient porter une pointe qui inscrit, sous la forme d’une courbe spéciale, la mesure des mouvements du cœur et des organes respiratoires. La série de ces courbes, variant suivant des accélérations de fréquence ou d’intensité diverses, fournit, en somme, le « graphique du rêve. »

Grâce à ce procédé, le professeur Gernsback a obtenu rapidement un nombre considérable de feuilles extrêmement intéressantes à étudier et à confronter avec les autres données acquises au même moment par un contrôle méthodique du dormeur.

Tantôt les courbes se répètent, identiques, régulières : le sujet ne rêve pas. Puis nous voyons le tracé changer brusquement : à la place des ondes régulières et s’éloignant peu de la ligne droite, nous apercevons des oscillations au-dessous et au-dessus de la moyenne – en « hypo » et en « hyper. » C’est le rêve, et parfois le cauchemar.

Pour donner une idée de l’intérêt que présente l’ingénieux appareil du professeur Gernsback, indiquons seulement une utilisation particulière qui en a été faite ces jours-ci. En dehors des influences internes qui déterminent le rêve, il y a les influences du milieu extérieur, par exemple les sons produits dans le dortoir. En reliant à son appareil un petit timbre électrique qui sonne à intervalles réguliers, le professeur a constaté chaque fois une variété de courbe correspondante, sur le tambour enregistreur…

Dans ce nouveau domaine d’observations, nul ne peut prévoir où l’on s’arrêtera. Les renseignements deviennent chaque jour de plus en plus concordants, de plus en plus précis, et personne ne peut se défendre d’imaginer un jour, vraisemblablement même prochain, où tout un ensemble de graphiques fournira, transposée de l’irréel dans la réalité, la « physionomie » du rêve, et, qui sait, peut-être même un symbole étrangement suggestif de son contenu.
 
 

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(in Paris-Soir, quatrième année, deuxième édition, n° 1167, jeudi 16 décembre 1926)

 
 

 

 

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(Hugo Gernsback, in Science and Invention, volume XIV, n° 5, septembre 1926)

 
 

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PHONO-SONGE, LE PRÉCURSEUR

 

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Je rencontre, parfois, au café, un vieux gardien d’asile de fous, que j’aime interroger sur ses pensionnaires.

Non pas qu’il s’attendrisse volontiers. Sa longue expérience des « détraqués » de tous les calibres l’a rendu sceptique. Mais, quand le brave homme a un verre dans le nez, il cite des cas particuliers, dont quelques-uns sont ce qu’on pourrait appeler des « folies surprises. »

Dernièrement, ainsi, étant de sortie et attablé près de moi, à l’apéritif, comme il cherchait à retrouver, dans ses souvenirs, quelques pensionnaires pittoresques, un nom lui revint. Un surnom plutôt, sous lequel il avait connu un type peu ordinaire, qu’on appelait familièrement Phono-Songe, à cause de son genre de folie, très spécial et qui – bien que sans manifestations violentes – avait inquiété sa famille, au point qu’elle n’avait pas hésité à le faire enfermer.

« Il y a pas mal de temps déjà, fit le gardien, qu’on nous avait confié ce citoyen original, un garçon qui avait, cependant, une profession sérieuse : il était attaché à un laboratoire de recherches savantes, d’électricité ou de radium – je ne sais plus au juste. Sa marotte était d’inventer des mécaniques compliquées en diable, mais dont les résultats devaient être stupéfiants.

« C’est la folie qui le travaille ! » avaient pensé ses proches. On l’aurait néanmoins laissé tranquille, si, un jour, ce pauvre toqué ne s’était mis en tête de trouver, ou – pour mieux dire – de rechercher, avec des expériences probantes à la clef, savez-vous quoi ?

Tout simplement de guetter les rêves des gens.

Vous entendez bien : les guetter.

Il eut, dans sa folie qui commençait, l’audace d’écrire au directeur de l’Assistance publique, pour obtenir que l’on mît à sa disposition des malades, des vieillards, ou des enfants, pendant leur sommeil.

Il ne voulait leur faire aucun mal ; mais il souhaitait leur appliquer une sorte de casque – électrique, je crois – de son invention, ayant pour but – voyez jusqu’où allait son « détraquage » cérébral – d’enregistrer automatiquement toutes les paroles prononcées par les dormeurs en rêvant, et de les reporter, gravées sur un disque qui, par la suite, pourrait redire, au phonographe, les sonorités recueillies. L’appareil enregistreur ne fonctionnait qu’en cas de vibrations déterminées par la voix.

Vous jugez du résultat merveilleux : chacun pourrait, grâce à ce « phono » nouvelle manière, trouver au réveil, enregistré, tout ce qu’il aurait bien pu dire en dormant. Distraction curieuse et, dans tous les cas, peu banale. Distraction affolante aussi, et dont l’inventeur ne pouvait avoir le cerveau bien équilibré.

Mais il y eut plus grave encore : des expériences cette fois effarantes.

Depuis des années, ce malheureux étudiait un autre mécanisme, qui devait arriver, celui-là, à enregistrer les vibrations du cerveau lui-même pendant le sommeil, à recueillir, par des appareils mystérieux, d’une sensibilité inouïe, des oscillations magnétiques, qui étaient, selon lui, la résultante des vibrations intérieures déterminées par les rêves.

Ces images que les dormeurs avaient en eux, images qui n’étaient pas perçues par leurs yeux, mais se formaient dans le tumulte des pensées, qu’ils n’étaient pas maîtres de régler, pouvaient, assurait-il, être captées sur les vibrations nerveuses qu’elles dégageaient, et transposées ensuite en nouvelles vibrations. Celles-ci amplifiées, devaient traduire les mêmes images.

Telle était, du moins, la théorie qu’exprimait ce pauvre Illuminé.

Vous voyez cela : il aurait permis aux gens de retrouver enregistrés, après leur sommeil, tous les rêves venus, pendant la nuit, occuper leur cerveau, ces rêves dont la plupart du temps, on ne se souvient guère.

Vraiment, il fallait être fou pour prétendre mener à bien une telle invention !

C’est ce que sa famille a compris. Sous prétexte de le faire se reposer d’un travail trop épuisant, on l’a conduit chez nous, sans lui dire pourquoi. Comme il s’obstinait, vite révolté, à vouloir retourner à ses chères études, son exaltation n’a fait que croître. Il risquait de devenir violent.

Les médecins l’ont soumis à un régime intense de dépression. Il fallait abattre, à tout prix, cette exaltation scientifique, lui enlever la force de réagir. Aussi un accablement caractéristique a-t-il suivi.

Très vite, ce cerveau en ébullition s’est engourdi et bientôt ce fut fini de la fantastique invention, qui devait enregistrer les rêves nocturnes avec leurs sons et leurs images. »

Ainsi parla le vieux gardien, heureux de raconter cette édifiante histoire, en la soulignant d’un vermouth-cassis bien tassé.

« Comment l’a-t-on occupé, dans votre asile, ce malade peu ordinaire ? demandai-je, ému de ce que je venais d’entendre.

– Il était inoffensif. Alors, on l’a mis aux cuisines, où il a fait, sans récriminer, de basses besognes. Ce n’était plus, à vrai dire, qu’une loque humaine, pitoyable, avec un air très malheureux. Un jour, on l’a transféré dans un asile de province, plus à l’air, où l’on ne tente plus d’expériences sur les pensionnaires inguérissables, comme était son cas, vous pensez bien. »

L’homme venait de lamper la fin de son verre, satisfait d’avoir, par ce récit, impressionné les clients du petit café. D’ailleurs, manifestement, on pensait comme lui, cette histoire ne pouvant que faire hausser les épaules à des gens bien équilibrés.

Seule, la caissière, dont les rêves peut-être étaient tumultueux, demeurait méditative, derrière ses échafaudages, préparés, de morceaux de sucre.
 

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Et voilà que, ces jours derniers, j’ai entendu des conversations passionnées entre savants, sur les radiations humaines et les radiations animales, indiscutablement reconnues.

À la suite de Branly et de Marconi, des praticiens comme Casamali, Jacqueline Chantereine, les docteurs Vachet, Martin, Savoire et combien d’autres, ont pu établir que tout corps, et en particulier le cerveau, émet des radiations magnétiques qui peuvent être perçues même par des appareils de T. S. F.

Des expériences concluantes ont été réalisées avec des pendules de précision, dont les oscillations giratoires se transformaient à l’approche du corps. Sur des animaux et aussi des hommes, on a pu voir utiliser ce moyen comme argument d’auscultation.

Et une société de Radiesthésie a groupé tous ceux qui savent maintenant que les émissions venant du cerveau humain sont de semblable nature que les ondes courtes de T. S. F. On est même arrivé à photographier les ondes de ce cerveau, et le docteur Jokowski a construit un appareil détecteur du fluide humain, indiquant ses variations sur un cadran.

Et je pense à celui que, par dérision, on avait surnommé Phono-Songe, parce qu’il avait, à sa manière, cru à ce phénomène merveilleux et cherché à le capter.

S’il n’est pas mort déjà, du chagrin de n’être pas compris, il lave la vaisselle et épluche les légumes, quelque part, pour les autres fous, ses frères en misère, ou en illusion, à moins que ce ne soit en génie…
 
 

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(Henry de Forge, « Contes de Comœdia, » in Comœdia, vingt-septième année, n° 7270, mercredi 4 janvier 1933 ; Max Ernst, « L’Immaculée Conception manquée, » collage, 1929)