Nous avons déjà eu l’occasion, dans un article précédent (1), de signaler la première version française des Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, de Thomas Crofton Croker, parue chez Moutardier en 1828, sous le seul nom de son traducteur, P. A. Dufau.

La plus célèbre de ces légendes, « Daniel O’Rourke, » rencontra très rapidement un vif succès, au point que l’auteur, sur la suggestion de Walter Scott, en tira une pantomime en vers, Harlequin and the Eagle ; or, The Man in the Moon and his Wife, qui fut représentée à l’Adelphi Theatre en décembre 1826, et connut même une seconde édition en 1828 sous le titre Daniel O’Rourke; or, Rhymes of a Pantomime, founded on that Story.

On ignore généralement en France que ce conte de Croker a servi de source à Alexandre Dumas pour son récit connu sous le titre « Le Cauchemar de Mocquet » ou « Un Voyage à la lune. » Il n’y a rien là de surprenant : bon nombre de contes merveilleux de Dumas sont en fait des transpositions de littérature étrangère (2), de Grimm et Andersen notamment. Ce texte ne fait pas exception à la règle.

Nous sommes heureux de vous présenter aujourd’hui le « Voyage à la lune » dans sa double version : le conte original de Thomas Crofton Croker et sa réécriture par Alexandre Dumas.
 

MONSIEUR N

 

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(1) Voir l’article « Deux Pookas, un plagiat et une lettre de Walter Scott. »
 

(2) Sinon la quasi-totalité ; nous aurons l’occasion d’y revenir.
 
 

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DANIEL O’ROURKE

 

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Quelques personnes connaissent sans doute les miraculeuses aventures de Daniel O’Rourke ; mais bien peu de gens savent que tous les périls que courut sa vie, provinrent en grande partie de ce qu’il s’endormit un jour au pied de la tour du Phooka. Je l’ai connu particulièrement. Il demeurait au bas de la colline de Hungry, située à droite de la route qui mène à Bantry. À l’époque où il me raconta cette histoire, il était déjà d’un âge avancé, il avait les cheveux gris et le nez rouge. Ce fut le 25 juin 1813, par la plus belle soirée qu’il fût possible de voir, qu’assis sous un vieux peuplier et fumant sa pipe, il me fit le récit suivant : je me disposais alors à visiter les cavernes de l’île de Dursey, et j’avais passé la matinée à Glengariff.

« On m’a souvent prié de raconter mon histoire, dit-il, aussi ce n’est pas la première fois que je le fais, mais on a toujours du plaisir à se rappeler le danger, quand on en est dehors. Le jeune fils de mon maître venait d’arriver du voyage qu’il avait fait en France et en Espagne, comme c’était la coutume parmi nos jeunes gentilshommes, avant qu’on entendît parler de Bonaparte et des bons gaillards qui l’ont suivi. Il y avait eu un dîner où tout le monde avait pris part, grands et petits, riches et pauvres. Les vieux gentilshommes étaient, sauf votre honneur, de vrais et dignes gentilshommes. Ils juraient bien un peu après vous, et vous donnaient même de temps en temps quelque petit coup de leur fouet de chasse, mais après tout on n’y perdait rien, car ils avaient l’humeur facile et loyale, leurs maisons étaient ouvertes à tout venant, et la compagnie, quelque nombreuse qu’elle fût, y était toujours sûre d’un bon accueil. Jamais de vexation, relativement à la rente, et très peu de domaines aussi étaient confiés à des agents ; loin de là, à peine y avait-il un seul tenancier qui n’éprouvât la bonté de son seigneur plusieurs fois dans l’année ; à présent, c’est tout autre chose, mais il est mieux de laisser cela, et de revenir à mon histoire.

Nous avions en abondance les meilleures choses, nous mangions, nous buvions et nous dansions, il fallait voir ! Notre jeune maître, entre autres, dansait avec Peggy Barry ; ils formaient alors le plus beau couple du monde, et ils sont à présent bien loin tous les deux ! Que voulez vous…. Pour abréger, vers le soir, je ne sais comment je me trouvai à peu près ivre, et tout à coup je me vis sur le chemin à quelque distance du château, sans m’être aperçu que je l’eusse quitté ; je cherchais pourtant si je l’avais quitté. Pensant, en moi-même, comment la chose s’était faite, je m’en allais chez Molly Gronohan’s, pour lui parler d’une belle vache tachetée, sur laquelle on avait jeté un charme. Comme je traversais le chemin pierreux qui mène à Ballyashenogh, et que je regardais les étoiles en faisant le signe de la croix, car c’était la fête de la Vierge, mon pied manqua, et je tombai dans l’eau. Je jetai un cri et me crus noyé. Cependant, je me mis à nager, à nager de toutes mes forces pour sauver ma pauvre vie ; enfin, après bien de la peine, je gagnai la terre, et je me trouvai, sans pouvoir dire comment, dans une île déserte.

J’errai d’un côté et d’un autre, ne sachant où j’allais, jusqu’à ce qu’à la fin je me vis dans une vaste fondrière. La lune brillait autant que le jour ou que les yeux de votre maîtresse ; pardon, monsieur, si je parle ainsi. Je me tournais vers le nord et vers le sud, vers l’est et vers l’ouest ; je voyais des bruyères d’un côté, des joncs de l’autre, et partout des joncs ou des bruyères. Il m’était impossible de comprendre comment je me trouvais là, et mon cœur se serrait en pensant que cet immense marais allait indubitablement me servir de sépulture. Je m’assis sur une pierre qui, par bonheur, se trouva à côté de moi, et tout en me creusant la tête pour savoir ce qu’il fallait faire, je me mis à chanter l’Ullagone, lorsque tout à coup le ciel s’obscurcit ; je levai les yeux et je vis quelque chose, dont je pouvais à peine distinguer la forme, qui, se dirigeant d’en haut sur moi, se posa à terre à quelques pas, sur ses pieds armés de griffes, et me regarda fixement pendant quelques minutes. Je pensai que ce ne pouvait être qu’un aigle, et certes c’était le plus beau qui eût jamais déployé ses ailes dans le Kerry.

Ainsi, me regardant en face :

« Daniel O’Rourke, me dit-il, comment cela va-t-il ?

– Très bien monsieur, je vous remercie, et j’espère que vous allez bien vous-même. Oui, dis-je, quoique stupéfait d’entendre un aigle parler comme un chrétien.

– Qu’est-ce qui t’amène ici, Dan ? dit-il.

– Rien du tout, monsieur, lui répondis-je, et je ne désire autre chose que de me retrouver sain et sauf chez moi.

– Est-ce hors de cette île que tu veux aller, Dan ? me dit-il.

– Oui, monsieur. »

Alors je lui racontai comment, après avoir bu un petit coup de trop, j’étais tombé dans l’eau et j’avais nagé vers cette île, et comment j’étais entré dans la fondrière et ne savais plus quel chemin prendre pour en sortir.

« Dan, me dit-il après un moment de réflexion, quoiqu’il soit très mal à toi de t’être grisé le jour de Notre-Dame, comme tu es du reste un homme d’une bonne conduite, qui va à la messe, qui ne lance jamais des pierres contre moi ou les miens, et ne te mets point à jeter des cris quand tu nous vois dans les champs, je suis à ton service ; viens, monte sur mon dos ; serre-moi bien de peur de tomber ; je te mettrai hors de la fondrière.

– Je crois, lui dis-je, que votre honneur se moque de moi, car qui a jamais entendu parler de monter à cheval sur un aigle ?

– Foi de gentleman, dit-il, posant sa griffe droite sur son estomac, tu le peux, je suis pressé ; ainsi décide-toi, ou accepte mon offre ou meurs dans cette fondrière… Aussi bien, je m’aperçois que cette pierre sur laquelle tu es assis s’enfonce sous toi. »
 
 

 

Il n’était que trop vrai ; je sentais la pierre s’affaisser de minute en minute. Il n’y avait pas à choisir. Alors, pensant que la peur fait souvent plus de tort que le mal :

« Je vous remercie, monsieur, de votre politesse, lui dis-je hardiment, j’accepte votre offre généreuse. »

Je montai donc sur le dos de l’aigle, et je le saisis fortement par le cou. Il s’élança dans les airs aussi léger qu’une alouette. Je me doutais bien peu du tour qu’il me préparait. Il s’élevait, s’élevait, s’élevait toujours ; Dieu sait à quelle hauteur il me mena.

Pensant qu’il ne savait peut-être pas le bon chemin pour me reconduire à la maison :

« Mais, monsieur, lui dis-je d’un ton poli, car j’étais tout à fait en son pouvoir, sauf le respect que je dois à votre honneur, et avec une humble confiance dans votre sagesse, si vous étiez descendu un peu, vous seriez à présent au-dessus de ma cabane, vous pourriez me déposer là et je n’aurais plus qu’à vous remercier.

– Arrah Dan, dit-il, me prends-tu donc pour un fou ? Regarde dans ce champ là-bas ; ne vois-tu pas deux hommes avec un fusil ? Sur ma parole, il serait singulier que j’allasse me faire tuer, pour avoir voulu rendre service à un ivrogne et l’avoir tiré d’une fondrière d’où il ne pouvait plus sortir. »

Je le maudis de bon cœur en moi-même, mais sans parler, car à quoi m’eût-il servi ? Cependant, il continua de voler vers le ciel et de s’élever toujours plus haut dans les airs. À la fin, je lui renouvelai la prière de descendre et de me déposer à terre, mais ce fut en vain.

« Dans quel endroit du monde voulez-vous donc aller, monsieur ? lui dis-je.

– Retiens ta langue, Dan, me dit-il ; mêle-toi de tes affaires et non de celles des autres.

– Ma foi, il me semble que ceci me regarde un peu, lui dis-je.

– Reste tranquille, Dan, » répliqua-t-il, et alors je ne dis plus rien.

Enfin, après une bien longue course, nous nous trouvâmes, le croiriez-vous ? à quelques pas de la lune elle-même.

Vous jugez si j’étais à mon aise… Du côté que la lune nous offrait, ressortait une espèce de bâton recourbé ayant l’apparence d’une faux ; le narrateur, s’arrêtant alors un instant, traça sur le sol avec sa canne cette figure.

« Ô Dan, me dit l’aigle, je suis fatigué de ce long voyage ; je ne croyais pas qu’il y eût si loin.

– Est-ce ma faute, mon maître ? lui dis-je, est-ce moi qui vous ai engagé à voler aussi haut ? n’y a-t-il pas, au contraire, une heure que je vous prie et supplie de vous arrêter ?

– Il ne sert à rien de revenir là-dessus, Dan, me dit-il  je suis très fatigué ; en conséquence, il faut que tu descendes de mon dos, et que tu restes assis un moment sur la lune, tandis que je me reposerai.

– Assis sur la lune, lui dis-je, sur cette petite chose ronde, qui est là devant ! allons donc ; mais je vais tomber infailliblement, et il ne restera pas de moi un morceau qui soit entier… Je le vois bien, vous êtes un méchant traître.

– Point du tout, Dan, répliqua-t-il ; saisis lestement l’extrémité de cette faux, qui est fixée sur un des côtés de la lune, elle te soulèvera et t’empêchera de tomber, quand tu seras assis.

– Je ne le ferai pas, lui dis-je résolument.

– Eh bien, dit-il de l’air le plus tranquille, soit, ne le fais pas, mon petit homme ; mais je te préviens que je vais d’un seul coup de mon aile t’envoyer sur la terre, où les os de ton corps seront brisés et dispersés en éclats, comme une goutte de rosée qui tombe le matin sur une feuille de chou.

– Allons ! me voilà dans une belle situation, » pensai-je en moi-même ; puis, l’ayant maudit en bon irlandais afin qu’il ne pût me comprendre, je quittai son dos le cœur transi, comme vous pouvez croire, et j’empoignai le bout de la faux ; je m’assis sur la lune, et je vous assure que c’était là un siège bien froid. Quand il m’eut ainsi logé, il se tourna vers moi et me dit :

« Adieu, Daniel O’Rourke ; je pense que te voilà bien à présent : tu m’as volé mon nid l’année dernière (et c’était vrai, ma foi ; mais comment l’avait-il découvert ? c’est ce que je ne saurais dire) ; en récompense, sois le bienvenu chez la lune, et restes-y perché comme un coq à te geler les talons.

– Eh quoi ! en agirais-tu de la sorte, méchant animal ? lui dis-je, hors de moi. Veux-tu donc me laisser ici ? Est-ce là le service que tu voulais me rendre ? Le diable t’emporte avec ton nez crochu, toi et toute ta race !… »
 
 

 

C’était parler au désert : il étendit ses deux grandes ailes en éclatant de rire, et s’envola avec la rapidité de l’éclair. Je lui criai de s’arrêter ; mais j’aurais ainsi crié tout le reste de ma vie qu’il n’en eût pas fait plus attention à moi. Il s’éloigna donc, et je ne l’ai plus revu. Puissent mes malédictions l’accompagner partout ! Vous devez croire que ma situation me semblait alors désagréable : je commençais à gémir comme un homme qui se croit perdu, lorsqu’une porte s’ouvrit au milieu de la lune, en criant sur ses gonds, comme si elle n’eût pas été ouverte depuis longtemps ; je suppose qu’on n’avait jamais pensé à les graisser, Mais qui croyez-vous que je vis sortir par cette porte ? L’homme de la lune lui-même : je le reconnus à sa chevelure.

« Bonjour, Daniel O’Rourke ! dit-il ; comment te portes-tu ?

– Très bien, je vous remercie ; et j’espère que votre honneur se porte aussi fort bien.

– Qu’est-ce qui t’a amené ici, Dan ? » me dit-il.

Alors, je lui racontai comment le bon vin du maître m’avait un peu étourdi la tête, comment j’avais été jeté dans une île déserte, comment je m’étais perdu dans la fondrière, puis enfin comment le méchant aigle m’avait promis de m’en faire sortir, et, au lieu de me remettre chez moi, m’avait transporté dans la lune.

« Dan, me dit l’homme de la lune, prenant une prise de tabac, tu ne peux pas rester ici.

– Je vous assure, monsieur, que c’est bien contre mon gré que j’y suis. Mais comment retournerai-je chez moi ?

– C’est ton affaire, dit-il, Dan ; la mienne est de te dire que tu ne peux pas rester ici, et qu’il faut que tu décampes dans la minute.

– Je ne fais de tort à personne ici, lui dis-je, me tenant toujours fortement à la faux pour ne pas tomber.

– Il n’importe, Dan ; tu dois partir, dit-il.

– Oserais-je vous demander, monsieur, lui répliquai-je, si votre famille est si nombreuse que vous ne puissiez donner l’hospitalité à un pauvre voyageur égaré ? Je suis sûr que vous n’êtes pas très souvent dérangé par des visites comme la mienne, car la route est un peu longue.

– Je suis seul, répliqua-t-il ; mais crois-moi, il faut partir, et tu ferais mieux de lâcher la faux.

– Ma foi ! avec votre permission, lui dis-je, je ne le ferai point, et plus vous me l’ordonnerez et moins je le voudrai.

– Tu ferais mieux, Dan… » répéta-t-il encore.

Alors, le toisant de la tête aux pieds :

« Mon petit camarade, lui dis-je hardiment, il n’y a qu’un mot à dire : je ne bougerai pas d’ici ; maintenant, faites ce qui vous plaira.

– C’est bien ; nous allons voir ! » me dit-il.

Et, retournant sur ses pas, il rentra et referma la porte sur lui avec une telle violence, que je crus un instant que la lune allait tomber je ne sais où et nous avec elle.

Je me préparais à entrer en lutte avec lui, lorsque je le vis revenir avec un grand couperet à la main : sans dire un mot, il en donna deux coups sur le manche de la faux qui me soutenait, et crac ! la voilà en deux morceaux !

« Bonjour, Dan ! me dit le vilain homme en me voyant tomber avec celui que je tenais à la main ; je te remercie de ta visite et te souhaite un bon voyage ! »

Je ne pus lui répondre, car j’avais déjà fait du chemin dans le ciel, roulant toujours comme une feuille sèche que le vent chasse au hasard.

« Le seigneur m’assiste ! » m’écriais-je de temps en temps, frissonnant de crainte à la pensée du terme d’un pareil voyage. Mais, tout à coup, un certain bruit vient siffler à mes oreilles ; je regarde et je vois voler à côté de moi une troupe nombreuse d’oies sauvages. Le vieux jars qui conduisait le vol s’étant approché de moi :

« Est-ce toi, Daniel ? me dit-il.

– Moi-même, » répondis-je sans être surpris de sa question, parce que j’étais habitué aux aventures de cette espèce. D’ailleurs, je le reconnus pour être du marais de Ballyashenogh.

« Bonjour, Daniel O’Rourke ! me dit-il ; comment te portes-tu ?

– Très bien, monsieur, lui dis-je, respirant avec peine, à cause de la grande rapidité avec laquelle nous allions ; j’espère que votre honneur se porte bien aussi ?

– Je crois, Daniel, que tu vas dans ce moment-ci plus vite que tu ne veux.

– Comme vous voyez, monsieur, lui répondis-je.

– Et où vas-tu avec tant de hâte ? » dit l’oiseau.

Je lui dis comment j’avais bu un peu trop, comment je m’étais trouvé dans une île déserte où je m’étais égaré au milieu d’une fondrière, et comment un méchant aigle m’avait ensuite laissé perché sur la lune, et comment l’homme de la lune m’en avait chassé.

« Dan, me dit-il, je veux te sauver ; allonge la main, accroche-toi à une de mes pattes, et je te mènerai chez toi. »

Tout en pensant que je ne devais peut-être pas me fier beaucoup à sa promesse… comme je n’avais rien de mieux à faire, je me laissai saisir fortement par sa patte, et nous volâmes ensemble, et les autres oies volèrent après nous, légères comme des alouettes.

Nous continuâmes ainsi à fendre l’air jusqu’à ce que nous nous trouvâmes exactement au-dessus de l’immense océan. Je le reconnus fort bien, car je vis à ma main droite le cap Clear au milieu des flots.

« Ah ! milord, dis-je à l’oie, car je pensai qu’il convenait de marquer à mon guide beaucoup de respect ; au nom du ciel, volez vers la terre !

– C’est impossible, dit-il ; car, vois-tu, nous allons en Arabie.

– En Arabie ! lui dis-je ; c’est, je crois, un pays fort éloigné. Ah ! monsieur, pourquoi me mener dans cet endroit-là ? Vous devriez avoir pitié de moi !

– Silence! silence, imbécile ! je te dis que l’Arabie est une contrée très agréable qui ressemble à West-Carbery autant qu’un œuf à un autre ; seulement, il y a un peu trop de sable. »

Comme nous parlions ainsi, un vaisseau apparut à notre vue, fendant les flots avec une incroyable rapidité.

« Voulez-vous, s’il vous plaît, dis-je, me laisser tomber sur ce vaisseau ?

– Nous ne sommes pas tout à fait dessus, me dit-il.

– Je crois que si, répliquai-je.

– Je te dis que non ! répondit-il ; si je te lâchais à présent, tu tomberais au milieu de la mer.

– Je suis sûr du contraire, lui dis-je, car je vois bien, moi, que le vaisseau est justement au-dessous de nous ; ainsi, lâchez-moi !

– Soit donc, puisque tu le veux, dit-il ; prends le chemin qui te convient. »

Et, parlant ainsi, il ouvrit sa patte. Ma foi ! il avait raison, car je tombai tout juste au milieu des eaux ; je plongeai jusqu’au fond et je me crus perdu, lorsqu’une baleine, se réveillant de son sommeil nocturne, vint à moi, me regarda en face et, sans souffler un mot, dressa sa queue et fit jaillir sur moi des flots d’eau salée, jusqu’à ce qu’il n’y eût pas dans tout mon corps un seul os qui n’en fût pénétré.

Dans ce moment, j’entendis quelqu’un qui parlait auprès, de moi, et la voix ne m’était pas inconnue.

« Allons, debout, ivrogne ! » disait-on.

Alors, je me réveillai, et je vis Judy, Dieu ait son âme ! qui, avec une cruche pleine d’eau, m’arrosait à différentes reprises ; car, quoique ce fût une bien brave femme, elle ne pouvait souffrir de me voir ivre, et avec ça elle était un peu querelleuse.

« Lève-toi ! me dit-elle de nouveau ; n’as-tu pas trouvé, dans toute la paroisse, de meilleur endroit pour te coucher que les vieux murs de Carrigaphooka ? (1) Je suis sûre que tu n’as pas dormi ici très tranquillement, et que ton sommeil a été troublé par quelques visions. »

Et c’était vrai, car j’avais la tête encore pleine d’aigles, d’oies et de baleines, me tramant dans les airs, me déposant sur la lune et me précipitant au fond de la mer ; et, ce qui est sûr, c’est que j’aurais bien pu m’enivrer dix fois encore sans qu’il y eût risque que j’allasse me coucher ensuite dans le même lieu. (2)
 
 

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(1) Château situé à deux milles à l’est de Macroom sur un rocher.
 

(2) Cette histoire a formé la matière d’un poème en dix chants, distribués en stances de huit vers. L’auteur, M. Gosnell de Cork, l’a fait insérer dans le Blackwood’s Magazine.
 

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(in Contes irlandais, précédés d’une introduction par M. P. A. Dufau et ornés de gravures, tome second, Paris : Moutardier, 1828 ; cet ouvrage est la traduction française des Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, de Thomas Crofton Croker, London : John Murray, 1828)

 
 

 

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Le texte que nous reproduisons est celui de la première parution dans la revue d’Alexandre Dumas, Le Monte-Cristo ; il comporte un certain nombre d’incohérences et de maladresses qui ont été corrigées lors de la parution en volume.
 
 

LE CAUCHEMAR DE MOCQUET

 

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J’ai souvent, dans mes Mémoires et même ailleurs, parlé d’un garde de mon père avec lequel j’ai fait mes premières armes.

Ce garde s’appelait Mocquet.

C’était un brave homme fort crédule. Il ne fallait pas discuter avec lui sur les légendes de la forêt de Villers-Cotterets. – Il avait vu la dame blanche de la Tour au Mont, il avait porté sur ses épaules le mouton fantastique de la Butte-aux-Chèvres, et l’on a vu que c’était lui qui m’avait raconté l’histoire de Thibault le meneur de loups, que tout récemment j’ai mis sous les yeux de mes lecteurs.

Dans les derniers temps où mon père, déjà gravement malade du mal dont il mourut, habita le petit château des Fossés, Mocquet fut atteint d’une étrange hallucination.

Il se figurait qu’une vieille femme d’Haramont, petit village distant des Fossés d’une demi-lieue, le cauchemardait.

Je ne sais pas si le verbe cauchemarder existe dans le dictionnaire de Boiste, de l’Académie ou de Napoléon Landais, mais, s’il n’existe pas, Mocquet l’avait créé.

Mocquet, cette fois, avait eu raison ; puisque le substantif cauchemar existe, pourquoi le verbe cauchemarder n’existerait-il pas ?

Mocquet était donc cauchemardé par une vieille femme nommée la mère Durand.

Selon Mocquet, à peine était-il endormi, que la vieille femme venait s’asseoir sur sa poitrine, et, pesant de plus en plus sur lui, l’étouffait.

Alors commençait pour lui, avec toute la force et toutes les émotions de la réalité, une série d’événements s’enchaînant les uns aux autres avec une certaine logique qui démoralisait Mocquet, tant il était convaincu, en se réveillant, que ce qu’il venait de rêver n’était pas le moins du monde un rêve.

Sa conviction sous ce rapport était telle, que je vis plus d’une fois les auditeurs ébranlés, et que moi, enfant, je ne doutais aucunement pour mon compte que Mocquet ne vînt effectivement des pays d’où il disait venir.

À la suite de ces rêves, Mocquet, d’ordinaire, se réveillait haletant, pâle, brisé ; c’était à faire peine de voir le pauvre diable employant tous les moyens connus de ne pas dormir, tant il craignait le sommeil, suppliant les voisins de venir jouer aux cartes avec lui, disant à sa femme de le pincer au bleu dès qu’il fermerait les yeux, et buvant, pour se fouetter le sang, du café comme un autre aurait bu de la bière.

Mais rien n’y faisait : les voisins de Mocquet, qui avaient à se lever le lendemain au jour, ne poussaient guère la partie de piquet au-delà d’onze heures. Sa femme, après l’avoir pincé jusqu’à une heure du matin, finissait par s’endormir. Enfin, le café, qui d’abord avait produit un effet satisfaisant, cessait peu à peu d’agir, et était, pour le malheureux Mocquet, rentré dans la classe des boissons ordinaires.

Mocquet luttait alors de son mieux, – il marchait, il chantait, il nettoyait son fusil, – mais, peu à peu, les jambes lui refusaient le service, la voix s’éteignait entre ses lèvres et la batterie de son arme lui tombait des mains.

Tout cela ne s’opérait point sans que Mocquet, dans la prévision de ce qui allait se passer, poussât des plaintes amères, mais ces plaintes dégénéraient en une espèce de râle, qui indiquait que le cauchemar commençait et que la sorcière, qui chevauchait le pauvre garde en guise de balai, était à son poste.

C’était alors que le dormeur perdait toute idée du temps, de l’espace et de la durée, selon que son rêve avait plus ou moins traîné en longueur. Il soutenait qu’il avait dormi douze heures, huit jours, un mois, et les objets qu’il avait vus, les localités qu’il avait parcourues, les actes qu’il avait accomplis dans son hallucination restaient tellement présents à sa mémoire, que, quelque chose que l’on pût lui dire, quelque preuve qu’on essayât de lui donner, rien ne pouvait ébranler cette conviction dont j’ai déjà parlé.

Un jour, il arriva si haletant, si pâle, si brisé dans la chambre de mon père, que mon père vit bien qu’il devait lui être arrivé, non pas en réalité, – la réalité était devenue chose à peu près indifférente à Mocquet, – mais en rêve quelque chose de formidable.

En effet, interrogé, Mocquet répondit qu’il tombait de la lune.

Mon père parut mettre la chose en doute. Mocquet la soutint, et, comme ses affirmations ne paraissaient pas faire grande impression sur l’esprit de mon père, Mocquet lui raconta son rêve tout entier.

J’étais dans un coin, j’entendis tout, et, comme j’ai toujours été grand ami du merveilleux, je ne perdis pas un mot du récit fantastique que l’on va lire, et qui est contemporain – sinon rival – des poétiques et fiévreux récits d’Hoffmann.
 

VOYAGE À LA LUNE

 

« Vous vous rappelez bien, général, qu’il y a sept ou huit jours, vous m’avez envoyé porter une lettre au général Charpentier, à Oigny. »

Mon père interrompit Mocquet.

« Tu te trompes, Mocquet, lui dit-il ; c’était hier.

– Général, je sais ce que je dis, continua Mocquet.

– Mais, pardieu ! moi aussi, dit mon père ; et la preuve, c’est que c’était hier dimanche et que nous sommes aujourd’hui lundi.

– C’était hier dimanche et c’est aujourd’hui lundi, insista Mocquet ; seulement, ce n’est pas hier, mais il y a eu dimanche huit jours que vous m’avez envoyé à Oigny. »

Mon père savait qu’en pareille circonstance il était inutile de discuter avec Mocquet.

« Soit, dit-il, supposons qu’il y ait huit jours.

– Il n’y a pas à supposer, général ; j’ai mis huit jours à faire le voyage que je viens de faire, et vous verrez que ce n’était pas trop de huit jours et que j’ai eu le temps bien juste.

– En effet, si tu as été à la lune, Mocquet.

– J’y ai été, général, aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu au ciel.

– Eh bien, conte-nous cela, Mocquet ; ce doit être un voyage fort intéressant.

– Ah ! je crois bien ; vous allez voir. Il faut donc vous dire, général, que le hasard a fait qu’il y a eu dimanche huit jours, le père Berthelin se remariait en secondes noces ; il me rencontre juste comme il sortait de l’église, et il me dit :

« Bon ! je ne t’aurais pas dérangé pour si peu, mais, puisque te voilà, tu dîneras avec nous au Port-au-Perche.

– Je ne demande pas mieux, répondis-je ; le général m’a donné congé jusqu’à demain, et, pourvu que demain à neuf heures je sois de retour, je suis libre de mon temps jusque-là.

– Bon ! tu sais ton chemin, n’est-ce pas ?

– Je crois bien.

– On te renverra à minuit, et, avant le jour, tu seras aux Fosses.

– Alors, lui dis-je, cela va bien. »

Et je pris le bras de la grosse Berchu, qui n’avait pas de cavalier, et me voilà de la noce.

C’était le père Tellier, de Corcy, qui avait fait le repas ; le général Charpentier avait envoyé cinquante bouteilles de vin cacheté ; Tellier en avait apporté cinquante ; nous étions vingt-cinq convives, dont sept femmes ; en mettant une bouteille de vin par femme, c’était donc quelque chose comme huit ou neuf bouteilles [sic] par homme ; c’était plus que raisonnable. Je disais bien à Berthelin : « Cinquante bouteilles pour cinquante [sic], Berthelin, crois-moi, c’est assez ; » mais lui me répondit catégoriquement :

« Bon ! le vin est tiré, il faut le boire. »

Et le vin fut bu.

Vous comprenez bien, général, que, quand un homme a ses huit bouteilles [sic] dans le ventre, il ne marche pas très droit et n’y voit pas très clair ; aussi je ne sais pas bien comment la chose se fit, mais je me trouvai tout à coup avoir la rivière d’Ourcq à traverser.

Je savais un endroit où il y avait, non pas un pont, mais un tronc d’arbre jeté d’un bord à l’autre ; je longeai la berge jusqu’à ce que je le trouvasse, je m’engageai bravement dessus, mais, arrivé au milieu, tout à coup le pied me manque, et patatra ! voilà Mocquet à l’eau.

Heureusement que je nage comme un poisson ; je tirai ma coupe vers le bord ; mais, soit que la rivière pliât comme une chose flexible, soit que le courant fût trop fort, soit que le bord s’éloignât au fur et à mesure que je m’en approchais, je nageai, allant en avant, suivant le fil de l’eau, mais ne pouvant jamais mettre le pied sur la rive.

Au point du jour, j’entrai dans une rivière plus large.

C’était la Marne. Je continuai de nager.

Plus la matinée s’avançait, plus il y avait de monde au bord de la rivière ; tout ce monde me regardait passer, disant :

« Voilà un fier nageur ! Où va-t-il ? »

Les autres répondaient :

« Probablement au Havre – ou en Angleterre – ou en Amérique. »

Et, moi, je leur criais :

« Non, mes amis, je ne vais pas si loin ; je vais au Château-des-Fossés porter à mon général la réponse du comte Charpentier ; – mes amis, au nom du ciel, envoyez-moi une barque ; – je n’ai nullement affaire ni en Amérique, ni en Angleterre, ni même au Havre. »

Mais eux se mettaient à rire, répondant :

« Non pas, tu nages trop bien ; – nage, nage, Mocquet ! nage ! »

Je me demandais comment ces gens, que je n’avais jamais vus, savaient mon nom ; – mais, comme je ne pouvais pas résoudre cette question et que, quelque effort que je fisse pour m’approcher du bord, je ne gagnais pas un pouce, je continuai de nager.

Vers quatre heures de l’après-midi, j’entrai dans une autre rivière plus large, et, comme je vis au-dessus d’une petite baraque : Au pont de Charenton, matelote et friture, je présumai que j’étais dans la Seine.

Je n’eus plus de doute quand, vers les cinq heures, j’aperçus Bercy.

J’allais traverser Paris.

J’étais fort content, car je me disais en moi-même :

« C’est bien le diable si, dans toute la longueur de la ville, je ne trouve pas un bateau où m’accrocher, une âme charitable qui me jette une corde, ou un chien de Terre-Neuve qui me repêche. »

Eh bien ! général, je ne trouvai rien de tout cela ; les quais et les ponts étaient couverts de monde qui semblait être venu là pour me regarder passer ; je criai à tous ces hommes, à toutes ces femmes et à tous ces enfants :

« Mes amis, vous voyez bien que je finirai par me noyer si vous ne me secourez pas ; à l’aide ! à l’aide ! »

Mais hommes, femmes et enfants se mettaient à rire et criaient :

« Ah ! bien, oui, te noyer, tu n’as garde ! Nage, Mocquet, nage ! »

Et j’en entendais d’autres qui disaient :

« S’il va toujours de ce train-là, il sera demain soir au Havre, après-demain en Angleterre, et dans deux mois en Amérique. »

J’avais beau leur crier : « Ce n’est pas tout cela ; je porte une réponse au général ; il attend la réponse. Arrêtez-moi donc, arrêtez-moi donc ! »

Ils répondaient :

« T’arrêter, Mocquet ? Nous n’en avons pas le droit, tu n’es pas un voleur. Nage, Mocquet nage ! »

Et, en effet, sans pouvoir m’accrocher aux trains de bois, aux piles des ponts, aux bateaux de blanchisseuses, je continuai de nager, passant successivement en revue : à droite, la place de l’Hôtel-de-Ville, à gauche la Conciergerie, à droite le Louvre, à gauche l’Académie, puis le jardin des Tuileries, puis les Champs-Élysées, jusqu’à ce qu’enfin je laissai Paris derrière moi.

La nuit vint, je nageai toute la nuit. Le matin, je me trouvai à Rouen.

Plus j’avançais, plus la rivière s’élargissait, et plus, par conséquent, les bords s’éloignaient de moi. Je me disais :

« Et ils appellent cela la Seine-Inférieure, ils sont bons enfants. »

À Rouen, j’excitai la même curiosité qu’à Charenton et à Paris ; mais, comme à Charenton et Paris, on m’invita à continuer de nager, en calculant, comme à Charenton et à Paris, le temps qu’il me faudrait, si je marchais toujours de ce train-là, pour aller au Havre, en Angleterre ou en Amérique.

À trois heures de l’après-midi, j’aperçus une immense étendue d’eau devant moi, avec une grande ville à droite bâtie en amphithéâtre et une petite ville à gauche.

Je présumai que la petite ville à gauche était Honfleur, la grande ville en amphithéâtre à droite le Havre, et l’immense étendue d’eau la mer.

J’étais trop loin des bords pour exciter la curiosité de la population ; je ne rencontrais que des pêcheurs sur leurs barques, qui s’interrompaient au milieu de leur pêche pour me regarder passer en disant :

« Ce sacré Mocquet, voyez donc comme il nage : c’est pis qu’un canard. »

Et, moi, je leur disais en grinçant les dents :

« Tas de canailles, va ! »

En attendant, c’était moi qui allais, et d’un fier train, je vous en réponds. Aussi, je ne tardai pas à sentir, au mouvement de la vague, que j’étais en pleine mer.

La nuit vint.

J’aurais pu appuyer à droite ou à gauche ; mais, comme rien ne m’attirait plus particulièrement à gauche qu’à droite, je continuai à nager droit devant moi.

Vers le point du jour, j’aperçus devant moi quelque chose comme une ombre. Je fis un effort pour me dresser dans l’eau et voir par-dessus les vagues. J’y parvins, et il me sembla que c’était une île.

Je redoublai d’efforts, et, le jour venant de plus en plus, je m’aperçus que je ne m’étais pas trompé.

Une heure après, je mettais pied à terre.

Il était temps : je commençais à me fatiguer.

Mon premier soin, en arrivant dans l’île, fut de chercher quelqu’un à qui demander où j’étais. Vous comprenez bien, général, que je comptais profiter de la première occasion pour revenir en France. Je me disais : « Ma femme va être inquiète et le général furieux, d’autant plus que, quand je leur raconterai ce qui m’est arrivé, ils ne voudront pas me croire. »

Et remarquez bien que je n’étais qu’au commencement de mes aventures.

L’île me parut déserte.

Par bonheur, j’avais si bien dîné au port aux Perches, que je n’avais pas faim du tout. Seulement, j’avais soif, mais cela ne m’inquiétait pas : j’ai toujours soif.

Je trouvai une source et je bus.

Puis je me mis en devoir de visiter l’île, car, enfin, si j’étais destiné, comme Robinson, à vivre dans une île, mieux valait connaître cette île plus tôt que plus tard.

L’île était plate et sans une seule colline. Je m’avançai à travers un marais dix fois large comme celui de Walve. Au fur et à mesure que j’avançais, j’enfonçais davantage dans la tourbe et je sentais la terre trembler autour de moi. J’essayai d’aller à gauche, j’essayai de revenir sur mes pas, partout la terre cédait, menaçant de m’engloutir. Je me décidai donc à aller droit devant moi pour tâcher d’atteindre une grosse pierre que je voyais à cinquante pas devant moi.

J’y parvins, – ma foi, il était temps, – je sentais la terre s’enfoncer sous moi, comme le jour où, du côté de Poudron, je fus obligé de mettre mon fusil entre mes jambes. Seulement, je n’avais pas de fusil, de sorte que cette dernière ressource me manquait.

Je montai sur le rocher, et je m’assis à son extrémité.

Mais à peine y fus-je installé, qu’il me sembla que mon poids, ajouté à celui du rocher, le faisait entrer petit à petit dans le marais. Je me penchai, – et je n’eus bientôt plus de doute, le rocher s’enfonçait d’un pouce à peu près par minute et je pouvais calculer, à six pieds par heure, que, dans deux heures, si aucun moyen de salut ne se présentait, je serais englouti.

Une ou deux fois, j’essayai de descendre et de gagner un endroit plus solide. Mais il faut croire que la terre s’amollissait de plus en plus, – la première fois, – j’entrai jusqu’au genou, la seconde jusqu’à mi-cuisse, de sorte que je n’eus que le temps de me raccrocher à mon rocher et de remonter dessus.

Mais mon rocher lui-même s’enfonçait toujours.

Je compris que tout était fini pour moi ; j’essayai de me rappeler une des prières que ma mère m’avait apprises lorsque j’étais tout petit – mais il y avait si longtemps de cela que j’avais tout oublié.

J’étais assis ; je laissai tomber ma tête sur mes genoux, en fermant les yeux.

Mais je n’avais pas besoin de voir pour me rendre compte de la situation – je sentais le rocher qui continuait de s’enfoncer d’un mouvement presque insensible, lorsque, tout à coup, une grande ombre effleura mon œil, même à travers mes paupières, et il me sembla que quelque chose passait entre le soleil et moi.

Je rouvris vivement les yeux, – ce qui passait entre le soleil et moi, c’était un aigle superbe, – ayant plus de dix pieds d’envergure. Il tourna quelque temps autour de ma tête. – Je crus qu’il avait de mauvaises intentions et je cherchais une arme quelconque pour me défendre, – lorsqu’au lieu de s’abattre sur moi, il s’abattit devant moi, – replia ses ailes, lissa ses plumes, et, me regardant d’un air goguenard, me dit :

« C’est donc toi, Mocquet ? »

J’avoue que je fus on ne peut plus étonné d’entendre un aigle m’adresser la parole et me nommer par mon nom, – mais, depuis quelque temps, il m’arrive des choses si extraordinaires, que mes étonnements sont de courte durée.

« Oui, monsieur, lui répondis-je poliment, c’est moi.

– Comment te portes-tu ?

– Mais assez bien pour le moment. Et vous ?

– Moi, comme tu vois, je me porte à merveille. »

Puis, après un moment de silence :

« Tu me parais inquiet, me dit-il ; qu’as-tu donc ?

– Ma foi, monsieur, lui répondis-je, je ne vous dissimulerai pas que j’aimerais autant être rentré chez le général, auquel j’ai une réponse à donner de la part du comte Charpentier, que d’être ici.

– C’est-à-dire, mon cher Mocquet, que tu cherches un moyen de transport et que tu n’en trouves pas.

– Vous y êtes, monsieur, » m’écriai-je.

Et je me mis à lui raconter comment vous m’aviez envoyé à Oigny, comment j’avais rencontré Berthelin, comment il m’avait invité à sa noce, comment je m’étais grisé, comment j’étais tombé dans l’Ourcq, comment de l’Ourcq j’avais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine et de la Seine dans la mer ; comment, enfin, j’avais débarqué dans l’île où j’avais l’honneur de le rencontrer, et cela juste au moment où la position devenait assez critique pour me donner de graves inquiétudes.

« En effet, dit l’aigle en jetant un coup d’œil sur mon rocher qui s’enfonçait de plus en plus, il n’y a guère de chances pour que tu te tires d’affaire, mon pauvre Mocquet.

– Vous croyez ? lui demandai-je.

– Ah ! me dit-il, tu es le dixième ou douzième que je vois mourir comme cela. »

Je laissai échapper un gémissement.

« Bon ! dit-il, ne te désespère pas trop ; tu as la chance de tomber sur un des genres de mort les plus rapides et les moins douloureux, tandis qu’en continuant de vivre, tu étais exposé à un tas de maladies plus douloureuses les unes que les autres, aux rhumatismes, à la goutte, aux névralgies, à la phthisie, à la paralysie… »

Je l’interrompis.

« Sauf votre respect, monsieur, lui dis-je, vous qui êtes si savant, ne connaîtriez-vous donc point un moyen pour moi de quitter cette île ; car, si caressante que soit la mort que vous me promettez, j’aimerais encore mieux vivre, fût-ce cent ans, en courant toutes les chances mauvaises de la vie, que de mourir dans une heure, si agréablement que ce soit.

– Tu as donc bien peur de la mort ?

– Ce n’est pas pour moi, c’est pour ma famille ; et puis j’ai une réponse à rendre au général de la part du comte Charpentier.

– Eh bien, je vais être bon garçon, quoiqu’il soit inconvenant de se griser comme tu l’as fait, et surtout le saint jour du dimanche. Monte sur mon dos.

– Comment ? m’écriai-je, que je monte sur votre dos ?

– Oui, et tiens-toi bien, de peur de tomber.

– Vous voulez plaisanter.

– Foi d’aigle, dit l’oiseau en posant sa patte droite sur sa poitrine, je parle sérieusement. Ainsi, accepte mon offre, ou prépare-toi à mourir étouffé dans la boue comme un crapaud ; aussi bien voilà ton piédestal qui s’enfonce, et je ne donne pas un quart d’heure sans que ce soit le tour de la statue. »

En effet, il n’y avait plus du rocher hors de la boue que la partie sur laquelle portaient mes deux pieds, et encore la tourbe liquide commençait-elle à mouiller la semelle de mes souliers.

Je regardai autour de moi et compris qu’il n’y avait pas d’autre moyen de salut que d’accepter la proposition que me faisait l’aigle ; en conséquence, prenant mon parti :

« Je vous remercie du service que vous m’offrez, monsieur, lui dis-je, et l’accepte de grand coeur ; seulement, je crains d’être un peu lourd.

– Bon ! dit l’aigle, ne crains pas cela, je suis fort. »

Il s’approcha de moi, releva ses ailes de manière à ce que je pusse me mettre à califourchon sur son dos sans en gêner les mouvements ; je l’empoignai par le cou et il s’éleva rapidement dans l’air.

D’abord, je le serrai un peu fort, car je craignais de tomber, mais, au mouvement qu’il fit, je compris que je gênais sa respiration et j’ouvris un peu la main.

« C’est bien, dit-il ; maintenant, cela va aller tout seul.

– Pardon, lui dis-je, le plus poliment que je pus, attendu que je me voyais à son entière discrétion, – s’il plaît à Votre Seigneurie, et sauf le respect que je dois à son jugement supérieur, il me semble que nous ne prenons pas le chemin de la maison.

– Tout à l’heure, tout à l’heure, dit l’aigle ; j’ai pour le moment affaire dans la lune, et nous allons d’abord y passer. »

Vous comprenez ma stupéfaction ; je faillis en perdre l’équilibre et me laisser tomber.

« Dans la lune ! m’écriai-je ; – mais je n’ai point affaire dans la lune, moi ; – je n’y connais personne, vous auriez dû me prévenir, – cela me retarde, de passer par la lune.

– Bon ! dit l’aigle, vingt-quatre heures de plus ou de moins, qu’est-ce que c’est que cela ? Si je t’avais laissé sur ton île, tu aurais été autrement en retard. Aide-toi donc ; viens avec moi ou va-t-en.

– M’en aller ! lui dis-je ; vous en parlez bien votre aise. Par où voulez-vous que je m’en aille ?

– Par où tu voudras. Tu comprends, la route est libre.

– Non pas, peste ! j’aime encore mieux aller avec vous dans la lune. J’attendrai à la porte pendant que vous ferez vos commissions. »

Cependant, nous continuions de monter ; la terre ne m’apparaissait déjà plus que comme un brouillard et la mer comme un miroir, tandis qu’au-dessus de ma tête, je voyais la lune s’élargir au fur et à mesure que la terre diminuait.

La nuit vint, la terre se couvrit d’obscurité, tandis qu’au contraire la lune s’illuminait de la réflexion du soleil, que je voyais écorné par la terre. – L’aigle montait toujours.

Il vint un moment où la terre me cacha entièrement le soleil ; alors je me trouvai dans l’obscurité la plus complète ; j’avais perdu la lune entièrement de vue.

L’aigle montait toujours.

Peu à peu, la terre démasqua le soleil et le jour revint.

Le soir, je n’étais plus qu’à deux ou trois lieues de la lune ; elle m’apparaissait comme une grosse boule jaunâtre de la forme d’un fromage de Hollande ; elle avait un gros bâton fiché dans le côté comme la queue d’une poêle.

Je présumai que c’était par là que la prenait le bon Dieu quand il avait affaire à elle.

« Mon cher Mocquet, me dit l’aigle, nous voilà arrivés ; mets-toi à cheval sur ce bâton et attends-moi. »

Il ne s’agissait pas de discuter, vous comprenez bien ; je fis ce que désirait l’aigle et me cramponnai de mon mieux à cette espèce de manche à balai.

Il me sembla qu’il branlait dans la lune ; de plus, le poids de mon corps le fit incliner, de sorte que je me trouvai comme sur un cheval qui se cabre.

« Le diable t’emporte, aigle maudit ! » murmurai-je en patois picard, pour qu’il ne m’entendît pas.

Mais lui éclata de rire et dit :

« Bonsoir, Mocquet ! si tu te trouves bien là, restes-y mon garçon.

– Comment, que j’y reste ?

– Sans doute.

– D’abord, je ne m’y trouve pas bien.

– Tant pis ; mais ce n’est pas moi qui te porterai ailleurs.

– C’était donc une farce ? m’écriai-je ; eh bien, elle est jolie, votre farce !

– Non, Mocquet, ce n’est point une farce, c’est une vengeance.

– Une vengeance ? Et pourquoi vous vengez-vous de moi ? Je ne vous ai rien fait.

– Comment, tu ne m’as rien fait ? Tu as, l’année dernière, déniché mes petits sur la plus haute tour du château de Vez.

– Allons donc, j’ai déniché deux émouchets ; vous n’êtes pas un émouchet, vous.

– Oui, fais l’innocent, va !

– Monsieur l’aigle, je vous jure…

– Au revoir, Mocquet !

– Monsieur l’aigle…

– Porte-toi bien.

– Au nom du ciel !…

– Bien du plaisir. »

Et, battant des ailes, il s’envola en riant.

Je ne riais pas, moi, vous comprenez bien ; le bâton s’inclinait de plus en plus : si j’avais pu accrocher un coin de la lune, je me serais au moins assis dessus, et j’eusse été plus à mon aise ; mais je tenais le bâton à deux mains, je n’osais le lâcher d’une seule, de peur que les forces ne manquassent à l’autre, et que je ne fusse précipité.

En ce moment-là, justement, la porte de la lune s’ouvrit, criant sur ses gonds comme une porte qui depuis plus de trois mois n’a pas été graissée, et l’homme de la lune parut.

« Quel homme ? demandai-je de mon coin.

– Dame, répondit Mocquet, probablement celui qui la garde.

– Il y a donc un homme dans la lune ?

– Oh ! cela, je puis le certifier ; je l’ai vu comme je vous vois, et, de plus, il m’a parlé.

– Que t’a-t-il dit ?

– Il m’a dit : « Que fais-tu là, fainéant ?

– Comment, fainéant ? lui dis-je ; eh bien, je vous réponds qu’il y a peu d’êtres de notre espèce qui fassent une besogne pareille à celle que je fais en ce moment.

– Et à quel propos fais-tu cette besogne-là ?

– Oh ! je n’en ai pas eu le choix, » lui dis-je.

Et je lui racontai comment vous m’aviez envoyé chez le comte Charpentier, comment j’avais trouvé Berthelin, comment il m’avait invité à sa noce, comment je m’étais grisé, comment j’étais tombé dans l’Ourcq, comment de l’Ourcq j’étais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine, et de la Seine dans la mer. – Puis vint l’histoire de l’île, du rocher, de l’aigle ; puis je lui racontai comment ce misérable oiseau m’avait abandonné sur mon bâton comme un perroquet sur son perchoir, en me souhaitant bien du plaisir, souhait qui était loin de se réaliser ; enfin, je le suppliai de me tendre la main et de m’aider à monter sur la lune.

Mais lui, commençant par tirer sa tabatière de sa poche, l’ouvrir, y fourrer ses doigts, y puiser une prise de tabac et la renifler, secoua la tête.

« Comment ! vous secouez la tête ? m’écriai-je.

– Oui, Mocquet, je la secoue, répondit le priseur.

– Qu’est-ce que cela veut dire ?

– Cela veut dire que tu ne peux pas rester ici.

– Comment ! je ne peux pas rester ici ?

– Non ; tu vois bien que tu fais pencher la lune.

– Certainement que je le vois bien.

– Alors, tu comprends : si la lune penche encore d’un degré ou deux, tu vas renverser mon eau, qui est là dans le creux d’un rocher. Et, comme il ne pleut ici que tous les trois mois, qu’il a plu avant-hier, je serai mort de soif avant les prochaines pluies.

– Mais, aussi, m’écriai-je, je ne compte pas rester ici, vous comprenez bien. Je profiterai de la première occasion qui se présentera pour la terre.

– Il n’y a jamais d’occasion pour la terre, me répondit l’homme.

– Il n’y a jamais d’occasion ?

– Jamais…

– Comment ferai-je alors ?

– Tu lâcheras le bâton ; et, comme la terre est juste au-dessous de la lune en ce moment, dans deux ou trois heures, tu seras arrivé.

– Mais je me briserai comme verre. Allons donc !

– Quoi, allons donc ?

– Jamais.

– Jamais quoi ?

– Jamais je ne lâcherai mon bâton.

– Ah ! tu ne le lâcheras pas !

– Non, je ne le lâcherai pas.

– Eh bien, c’est ce que nous allons voir. »

L’homme de la lune, qui avait gardé sa tabatière dans sa main, la remit dans sa poche, rentra dans sa maison et en sortit cinq minutes après avec une hache.

À cette vue, je devinai son intention et je frémis de tout mon corps.

« Eh ! mon cher monsieur, lui dis-je, j’espère bien que vous n’allez pas couper mon bâton. – Mais c’est tout simplement un meurtre, un assassinat. – Ah ! vieux drôle ! ah ! vieux coquin ! ah ! vieux… »

Un craquement terrible me coupa la voix : au troisième coup de hache, le bâton s’était rompu et je tombais, mon bâton entre les jambes, avec une telle rapidité, que la voix me manqua.

Débarrassée de moi, la lune se remit d’aplomb, et je vis l’homme qui suivait des yeux ma chute à travers l’espace avec une satisfaction qu’il ne se donnait pas même la peine de cacher.

Au bout de dix minutes, à peu près, d’une chute furieuse, il me sembla entendre à mes oreilles un grand bruit d’ailes accompagné de formidables koing ! koing ! koing !

Je passais à travers une bande d’oies sauvages.

« Comment ! me dit le jars qui conduisait la troupe, c’est vous Mocquet ? »

J’avoue que cela me fit plaisir de me trouver en pays de connaissance. – Seulement, comment cette oie me connaissait-elle ? C’est ce que je n’ai jamais pu savoir.

« Ma foi, oui, répondis-je, c’est moi-même.

– Êtes-vous en bonne santé ?

– Pour le moment, cela ne va pas mal, répondis-je ; mais j’ai peur que, d’ici à peu, il n’y ait du changement.

– Sans être trop curieux, continua le jars, puis-je vous demander comment il se fait que je vous rencontre à vingt mille lieues de la lune et à soixante mille lieues de la terre ? »

Alors, je lui racontai comment vous m’aviez donné une commission pour le comte Charpentier, comment j’avais rencontré Berthelin, comment il m’avait invité à la noce, comment je m’étais grisé, comment j’étais tombé dans l’Ourcq, comment de l’Ourcq j’étais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine et de la Seine dans la mer. Puis vint l’histoire de l’île, du marais, du rocher, de l’aigle. – Je lui narrai comment ce misérable oiseau m’avait conduit à la lune, m’avait abandonné sur le manche de la lune, et comment l’homme de la lune, voyant que je la faisais pencher, avait craint que je ne répandisse son eau, avait pris une hache et avait coupé le bâton. – En preuve de quoi, je lui montrai le bâton que j’avais encore entre les jambes.

Peut-être me demanderez-vous comment je pouvais raconter tout cela en tombant, puisque, entraîné par mon poids, je devais tomber bien plus vite que les oies ne pouvaient voler. Mais, à ce commandement : Koing-koing-koing, qui veut dire, dans la langue des oies : Reployez vos ailes, toute la troupe avait reployé ses ailes ; n’ayant plus rien pour se soutenir, chaque oie tombait en même temps que moi, comme un gros grêlon.

« Ah ! ah ! fit le jars après m’avoir écouté avec attention, si bien que tu dégringoles ?

– Je dégringole, c’est le mot.

– Que donnerais-tu bien à celui qui te garantirait de te déposer à terre aussi doucement que sur un lit de plumes ?

– Je lui donnerais ma bénédiction d’abord, et, foi d’homme, j’y ajouterais bien un petit écu.

– Eh bien, moi, je t’y déposerai pour rien.

– Pour rien, c’est encore mieux.

– Mais à une condition, cependant.

– Laquelle ?

– Tu me jureras de ne jamais faire la chasse aux oies sauvages.

– Oh ! si ce n’est que cela, je vous le jure.

– Kouag ! » fit l’oie sauvage.

Cela veut dire : Attention !

« Nous y sommes ! répondirent les oies.

– Prenez chacune un bout du bâton dans votre bec, » commanda le jars.

Les oies obéirent.

« Là ! et maintenant, étendez les ailes. »

Les deux oies commandées étendirent les ailes, et je sentis que je m’arrêtais dans ma chute.

« Ah ! sapristi ! » m’écriai-je.

C’était la respiration qui me revenait.

Je fis une évolution sur mon bâton et je me trouvai assis de côté, comme une femme sur une bourrique. Je tenais le bâton des deux mains, et, comme de regarder en bas me donnait le vertige, le jars ordonna au reste de la bande de voler au-dessous de moi et de me faire avec son corps une espèce de tapis de pied.

Pendant toute cette conversation et toute cette opération, nous étions insensiblement descendus, et la terre, non seulement s’était refaite visible, mais m’apparaissait dans tous ses détails. Nous remontions vers le Midi, ce qui était mon chemin direct, et je revoyais successivement le Havre, Rouen, Paris.

Arrivé à Paris, je criai à mon jars, qui nous servait de guide : « Un peu à gauche, l’ami, un peu à gauche ! »

Il répéta dans sa langue : « Un peu à gauche ! » et nous obliquâmes.

J’avoue que je revis avec une grande joie Dammartin, Nanteuil, Crépy.

« Un peu à droite ! » dis-je, arrivé à cette dernière ville, et le jars prit un peu à droite.

Tout à coup, je m’aperçus que la bande, au lieu de s’abaisser, s’élevait.

« Mais c’est ici, m’écriai-je, mon ami jars, c’est ici ; descendez-moi donc ! Voilà Wualve à ma droite, voilà Haramont à ma gauche, voilà les Fossés juste au-dessous de moi. Descendez-moi donc ! descendez-moi donc ! »

Mais lui criait : « Plus haut ! haut ! »

Et, sans m’écouter, la troupe lui obéissait.

J’allongeai la main pour l’attraper ; j’avais une envie terrible de lui tordre le cou.

Il m’échappa, mais comprit parfaitement mon intention.

« Ah ! voilà comme tu es reconnaissant, Mocquet ? » me dit-il.

J’étais exaspéré.

« Mais ne vous apercevez-vous donc pas, lui dis-je, que nous nous éloignons de chez le général… pour aller où ? je n’en sais rien… au diable !

– Mocquet, dit le jars d’une voix douce, pour être une oie, on n’est pas pour cela un imbécile. N’as-tu donc pas vu ?

– Si fait, j’ai vu ; j’ai vu le château du général, j’ai vu Villers-Cotterets, et voilà que nous appuyons à droite et que je vois la Ferté-Milon, et que je vois Melun, Montargis, Moulins.

– Oui, tu as vu bien des choses ; mais tu n’as pas vu Pierre, le jardinier, qui était embusqué derrière une haie avec son fusil, et qui nous attendait pour nous canarder.

– Bah ! Pierre est un maladroit, il vous eût manquées.

– Il y a, mon cher Mocquet, chez les oies, un proverbe qui dit : « Il n’y a pires coups que les coups de maladroit. »

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fis-je ; mais ou allons-nous maintenant ? Bon ! voilà que je revois la mer. Qu’est-ce que cette mer-là ?

– C’est la mer Méditerranée, que les anciens appelaient mer intérieure, parce qu’elle est entièrement enfermée dans les terres et n’a de communication avec le grand Océan que par le détroit de Gibraltar.

– Savez-vous que vous êtes fort instruite pour une oie ? lui dis-je.

– J’ai beaucoup voyagé, répondit modestement le jars.

– Mais enfin, où allons-nous ?

– Nous allons au lac Tchad.

– Où est cela, le lac Tchad ?

– Au centre de l’Afrique.

– Comment, au centre de l’Afrique ? dans le pays des nègres ?

– Justement.

– Mais je n’y ai point affaire, moi ; je n’y veux pas aller. Halte-là ! halte ! Tenez, voilà justement un bâtiment qui va entrer à Marseille ; descendez moi sur le bâtiment, descendez-moi vite.

– Je ne puis te descendre tout à fait, tu sais bien que partout où est l’homme nous courons un danger.

– Eh bien, approchez-vous le plus possible, je me laisserai tomber.

– Libre à toi.

– C’est bien heureux. Là, je crois que j’y suis.

– Non, pas encore.

– Et maintenant ?

– Pas encore.

– D’ici, je tomberai juste sur le pont.

– D’ici, tu tomberas à la mer.

– Et d’ici ?

– Tu y es ; mais ne perds pas de temps. Il passe, – il sera passé. Bon voyage ! »

En effet, j’avais lâché le bâton, mais une seconde trop tard. Au lieu de tomber sur le bâtiment, je tombai dans son sillage.

Comme je tombais d’une centaine de pieds de haut, j’allai jusqu’au fond de la mer. Heureusement, j’avais fait provision d’air ; je retins ma respiration, et je revins à la surface.

On m’avait vu tomber du bâtiment, et une barque m’attendait avec quatre rameurs et un contremaître.

Oh ! général, je ne saurais vous dire ma satisfaction quand je sentis une main d’homme au lieu d’une patte d’oie, et quand je me vis porté sur un bâtiment au lieu de voyager à cheval sur le dos d’un aigle, ou assis sur un bâton porté par des oies.

Deux heures après, nous étions à Marseille.

Je courus à la malle-poste : par chance, il restait une place avec le conducteur ; je la retins, et me voilà !

Maintenant, général ; pardon du retard ; mais vous conviendrez qu’il ne fallait pas moins de huit jours pour aller du port aux Perches au Havre, du Havre à l’île du Marais, de l’île du Marais à la Lune, de la Lune à la Méditerranée, de la Méditerranée à Marseille et de Marseille à ici.

Voici la réponse du comte Charpentier, général. »

Et Mocquet tendit une lettre à mon père.
 

*

 

Mocquet a toujours cru qu’il avait été dans la lune. On a eu beau lui soutenir qu’il n’avait pas quitté son lit et avait eu le cauchemar, il soutint, lui, qu’il avait bel et bien fait le voyage que je viens de raconter.

Mocquet me prit en grande amitié, surtout parce que j’étais le seul qui ne lui rît pas au nez quand il parlait de l’aigle vindicatif, de l’homme de la lune et du jars savant.

Je ne lui riais pas au nez, parce que je croyais fermement qu’il avait fait le voyage de la lune, et que je ne regrettais qu’une chose : c’était de ne l’avoir pas fait avec lui.

« Mais soyez tranquille, me disait Mocquet, si j’y retourne, je vous prendrai avec moi et nous irons ensemble. »

Mocquet est mort sans y retourner.

Maintenant, y a-t-il quelqu’un qui cherche un compagnon de voyage pour aller dans la lune ?

Me voilà.
 
 

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(Alexandre Dumas, in Le Monte-Cristo, journal hebdomadaire de romans, d’histoires, de voyages et de poésie, publié et rédigé par Alexandre Dumas seul, première année, n° 25, jeudi 8 octobre 1857 ; « Un Voyage à la lune » a été repris en suite dans le tome I des Causeries, Bruxelles : Office de publicité ; Leipzig : Alphonse Durr, 1857 [édition autorisée pour la Belgique et l’étranger, interdite pour la France], puis Paris : Michel Lévy frères, 1860)